SUR LE (( RHIN ALLEMAND
Transporfons-nous au delà des frontières. De quelle façon les Prussiens accueillent-ils ces manifestations lumullueuses ? D'abord, ils sont stupéfaits ; ils n'ont iiiillement envie- de se battre. Et puis, ils ne saisissent pas le lien qui peut exister entre le Rhin et le Nil. Cependant, peu à peu, l'impatience les gagne. Les journalistes de Francfort et de Berlin parlent de détruire « l'immoralité française » et réclament l'annexion de la Lorraine et de l'Alsace. Le peuple, surexcité par la presse, emboîte le pas. Et cet incident donne un corps aux idées de groupement, d'unité, qui jusque-là flottaient, éparses et vagues, dans les cerveaux allemands. Il ne manquait à ces sourdes ambitions qu'une formule. Elle jaillit de l'inspiration de Nicolas Becker. C'était un obscur petit clerc qui végétait dans le village de Hûnshoven, près de Cologne. Au mois d'août 18^0, il se rend à Gelsenkirchen pour y boire un verre de bière à l'auberge de Conrad Hinz, avec quelques camarades. L'entretien s'engage sur la politique. Ils ''-•Mit les nouvelles de France, commentent les aver-
■ments qu'elles apportent. Becker rentre chez lui 1res échauffé, et jette sur le papier les sept strophes de quatre vers qui allaient déchaîner un si beau tapage. Il les communique à son neveu, Edmond Op pcnhof; celui-ci les insère dans la Gazette de Trêves. 0 surprise! Le lendemain, Nicolas Becker s'éveille '•lire. Son a chant du Rhin » (Rheinlied) est cité,
loduit, déclamé d'un bout à l'autre de l'Allemagne. Il parvient aux oreilles du roi de Prusse, Fr,'fléric-Guillaume IV, qui offre à l'auteur, comme
impense, soit un présent de mille thalers, soii inie pension de trois cents- thalers, soit un emploi officiel. Becker — homme pratique — sollicite une place de greffier, qu'il obtient sans effort. Et il continue de recesoir des hommages extrêmement flat-
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leurs. La fabrique de faïence de Mettloch lui fait don d'un service de sept tasses de porcelaine, sur cha cune desquelles une strophe est gravée en lettres d'or. Louis de Bavière lui dépêche, par un ambassadeur, une coupe d'argent. Enfin le prince de Prusse — le futur empereur Guillaume — épiloguant sur le Rheinlied, rime à son tour une poésie, qui renferme ces , vers significatifs :
O Strasbourg, citadelle des routes — de France et de Bourgogne ! — Tant que les Français y séviront — jamais l'Allemagne ne se portera bien !...
Le Rhin doit redevenir dans tout son parcours — le bien des pays allemands ! — Déployez votre bannière !
Le médiocre Nicolas Becker ne pouvait manquer d'être grisé par les vapeurs de cet encens. Il publia ses oeuvres poétiques complètes en un volume qui parut au mois de mars i84i. Ce fut une déception. L'ouvrage ne contenait rien de supérieur, en dehors du Rheinlied, que Becker eut la fantaisie paradoxale de dédier à Lamartine. Cette malencontreuse dédicace acheva d'allumer et d'activer l'incendie.
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Les Français ne sont jamais très pressés de se tenir au courant des littératures étrangères. Il leur arrive de s'engouer d'un romancier ou d'un poète, mais en ce domaine, leur curiosité' est un peu molle. Au printemps de i84i, ils avaient à peine eu connaissance de la petite pièce de Nicolas Becker. Et d'ailleurs leur effervescence tendait à se calmer. Louis-Philippe, prince avisé, ne se souciait pas de risquer sa couronne dans des aventures incertaines. Thiers, quand il s'analysait froidement, ne se jugeait pas aussi bon capitaine que Napoléon. Les bourgeois, les paysans gar daient au fond de leur m«'moire l'effroi des héca-