‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 11 sur 61 · SUR LE « RHIN ALLEMAND )) OI · texte numérisé non relu

SUR LE « RHIN ALLEMAND )) OI

tombes de l'Empire. Le cabinet Thiers avait été renversé et remplacé par un ministère Soult-Guizot, plus pacifique. C'est alors — exactement le i6 mai — que Lamartine eut en main l'exemplaire que Becker avait pris soin de lui adresser. Le jour suivant, il improvi sait, en réponse au Rheinlied, la Marseillaise de la paix et dans sa livraison du i®' juin la Revue des Deux Mondes publiait les deux morceaux, la chanson de Becker et la réplique de Lamartine.

Pour pénétrer le sens de la Marseillaise de la paix, il est nécessaire de bien concevoir l'état d'âme du poète. Il aime, certes, ardemment sa patrie. Mais il hait l'effusion du sang. Il appréhende le danger d'une exaltation démesurée de la gloire militaire. « Je ne » suis pas de cette religion napoléonienne, de ce culte » de la force que l'on veut, depuis quelque temps, » substituer dans l'esprit de la nation, à la religion » sérieuse de la liberté. Je ne crois pas qu'il soit bon » de déifier ainsi sans cesse la guerre, de surexciter » ces bouillonnements déjà trop impétueux du sang » français qu'on nous représente comme impatient de » couler après une trêve de vingt-cinq ans, comme » si la paix, qui est le bonheur et la gloire de notre » monde, pouvait être la honte des nations. » Il trace entre la guerre et la paix, un parallèle tout à l'avantage de celle-ci : « S'il y a plus d'éloquence, je suis » forcé de le reconnaître; s'il y a plus d'action, de «mouvement, de révolution dans la guerre, permet- ')) tez-moi de le dire : il y a cent fois plus de vrai » patriotisme dans la paix. » En se proclamant cosmopolite, il croit servir le secret dessein de Dieu qui enseigne à ses créatures la fraternité : « Je suis » homme avant d'être Français, Anglais ou Busse, et » s'il y avait opposition entre l'intérêt étroit du natio- » nalisme et l'immense intérêt du genre humain, je » dirais, comme Barnave : « Périsse ma nation, » pourvu que l'humanité triomphe. » Au-dessus des I) intérêts matériels, en effet, il importe de considé-

» rer les idées et les grands hommes, qui doivent » leur force à la Providence. L'union entre les idéeSj » entre les grands hommes est indestructible. »

Voilà le thème développé par Lamartine dans la Marseillaise de la paix. Malgré ses merveilleuses beau tés littéraires, le poème déplut. Il froissait, il humi liait le sentiment national. Les feuilles boulevardières le criblèrent de railleries, ainsi du reste que le lied de Becker. Il ne fut pas plus heureux en Allemagne. La Gazette de Cologne le jugeait ainsi : « A côté de w la petite poésie de Becker, la pièce de Lamartine a » l'apparence d'une dame de la cour, fardée, poudrée, » en robe à paniers, gonflée... » Et le National, de Paris, encore moins gracieux, déclarait : a M. de » Lamartine ne sera jamais un homme politique » sérieux, et bientôt il cessera d'être un homme émi » nent en poésie. Cette décadence, depuis longtemps )) commencée, se poursuit sous nos yeux par des ou » trages au bon sens et des insultes à la grammaire. »

Lé National allait un peu loin. La Marseillaise de la paix n'est pas sans défaut. Çà et là des métaphores trop ingénieuses, renouvelées de l'abbé Delille, l'affli gent. L'image dont use Lamartine pour décrire les bateaux à vapeur qui « font les bords du Rhin » man que de simplicité (encore que le second vers ait de l'allure).

Ces navires vivants dont la vapeur est l'âme Déploieront sur ton cours la crinière du feu.

Mais quelle foi, aussi, quelle noblesse, quelle séré nité, quelle bonté imprègnent ces vers, où le lait de la tendresse humaine coule à plein bord! La langue française n'en possède pas de plus magnifiques. Le mor ceau souleva dans les salons littéraires de vives discussions. Et c'est au cours d'un de ces débats mondains qu'intervint le troisième acteur de cette tragi comédie : Alfred de Musset.

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ici je passe la plume à Mme de Girardin qui, sous le pseudonyme du vicomte de Launay, raconta toute la scène dans la causerie hebdomadaire de la Presse.

L'autre soir, nous étions plusieurs ouvriers en poésie réunis chez Mme de Girardin et nous nous disputions ces vers (la Marseillaise de la paix) comme des confrères avides, soit, mais non pas comme des corbeaux. Et chacun vantait la strophe qu'il préférait.

— Voilà ma strophe, disait Théophile Gautier.

— Voilà la mienne, disait M. de Balzac.

— Ces vers-là sont bien beaux, reprenait M. Mènecuchct. Et il lisait admirablement, comme vous savez. M. Alfred

de Musset était assis dans un coin du salon.

— Moi, dit-il, voilà les vers que j'aime le mieux. Et il récita par cœur cette strophe sublime :

Amis, voyez là-bas. — La terre est grande et plane !...

Chacun s'écria :

— C'est superbe i

— J'aime bien aussi les deux derniers vers, dit Mme de Girardin.

Et prenant la Revue des Deux Mondes, elle lut cette fin :

Roule libre et grossis tes ondes prin tanières Et que les sept couleurs qui teignent nos bannières. Pour écumer d'ivresse autour de tes roseaux Arc-en-ciel de la paix, serpentent dans tes eaux.

— C'est très beau, dit Mme de Girardin, mais c'est trop généreux. J'aurais voulu qu'on dît des choses désagréables k ce monsieur. Nous autres, femmes, nous n'entendons rien I vos beaux sentiments humanitaires ; nous sommes, en toutes choses, orgueilleuses, passionnées, jalouses ; c'est là notre seul mérite, nous ne saurions y renoncer. Pour ma part, je professe un égoïsme national férdce, j'en conviens ; j'ai le préjugé de la patrie et j'aurais aimé répondre à cet yiernand en vers cruels.

— Moi aussi ! s'écria Alfred de Musset.

— Faites-les donc vite, reprirent en chœur tous les assistants. Nous allons vous enfermer ; nous vous donnons un piart d'heure.

— On ferma la porte du salon derrière lui. On lui av«it

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donné tout ce qu'il fallait pour travailler : du papier, des plumes et de l'encre. Fi donc 1 on lui avait donné deux cigares. Au bout d'un quart d'heure, on frappa à sa porte, on ouvrit : les cigares étaient consumés, les vers rimes.

La Revue de Paris les imprima. Et la polémique rebondit; les uns approuvèrent Lamartine, les autres tinrent pour Musset. Ces derniers 'étaient, de beaucoup, les plus nombreux. La Revue des Deux Mondes, afin d'effacer la mauvaise impression qu'avait causée la Marseillaise de la paix et de calmer les susceptibi lités de ses lecteurs, publia des pages d'Edgar Quinet, empreintes d'un mâle héroïsme. Des officiers prussiens dépêchèrent un cartel à Musset, qui répondit qu'il ne se battrait qu'avec Nicolas Becker. Mais Becker était trop malade pour relever ce défi. Insensiblement, l'orage tomba. Les criailleries cessèrent. D'autres soucis succédèrent à ceux-là. L'humeur mobile des Parisiens ne s'arrête pas longtemps aux mêmes objets. Les Allemands rentrèrent dans un repos qui, de leur côté, n'avait pas été troublé bien profondément. On cessa, de part et d'autre, de chanter le Rhin allemand. On ne s'en ressouvint qu'en 1870, au moment où ces germes, qui avaient été imprudemment semés trente ans plus tôt, portèrent leur fatale moisson.

L'incident ne laissa de l'amertume que dans un seul cœur, dans le cœur pourtant si pur de Lamartine. Cet homme de génie ne pardonnait pas aux Français d'avoir préféré à son sublime discours, la cavalière et impertinente boutade d'Alfred de Musset. Il s'en expliqua franchement dans un des cahiers du Cours de littérature :

Musset composa des strophes railleuses et prosaïques, auxquelles l'esprit national (dirai-je esprit ? dirai-je bêtise ?) répondit par un de ces immenses applaudissements que l'engouement prodigue à ses favoris d'un jour, engouement qui ne prouve qu'une chose : c'est que le patriotisme n'était pas plus poétique qu'il n'était politique en ce temps-là.

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Mes vers, que je relis aujourd'hui avec ®plus de salislaction d'artiste qu'aucun des vers politiques que j'ai écrits, pâlirent complètement devant le petit verre et le petit vin blanc des strophes de Musset. Je fus déclaré un rêveur et lui un poète national : la Marseillaise ne se releva qu'après la chute de la coalition parlementaire. On voulait un refrain de caserne, on bafoua la note de la paix.

La tristesse de Lamartine est compréhensible. Ce qu'il prenait pour une marque de frivolité et de sottise découlait, toutefois, d'un autre sentiment. Sa Marseillaise avait eu le tort de venir à une minute inopportune. Le poète, mieux instruit de l'humeur de ses compatriotes, n'eût pas été surpris du mauvais accueil qui lui fut fait. Les Français sont chatouilleux sur le point d'honneur. Ils n'aiment pas les dérobades et les reculades. 11 leur était pénible qu'un de leurs grands hommes n'opposât, aux accents vindicatifs de Becker, que ce détachement philosophique et . cette évangélique éloquence. La claire fanfare du clairon exprimait mieux leurs dispositions intimes que les généreuses effusions de la lyre. Et voilà pourquoi ils pro diguèrent au père de Minii Pinson les applaudissements qu'ils refusaient à l'auteur de Jocelyn. Leur instinct s'abusait-il complètement? Le poète germain pouvait alléguer sa bonne foi, affirmer l'honnêteté de ses desseins, se poser en champion de sa patrie menacée. Mais ce n'était là, au fond, qu'une attitude conforme à la duplicité allemande. Les mots dont il usait contre nous suaient la haine, l'irrémédiable désaccord de deux races. Sous la feinte défensive l'offensive perçait. L'aventure de 1870, celle de igr/i sont de cruels démentis infligés aux espoirs de Lamartine, à la candeur de ses illusions, La cinglante riposte du Rhin allemand nous sert toujours de panache. La Marseillaise de la paix est — pour l'instant — démodée.

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