‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 9 sur 61 · SUR LE « RHIN ALLEMAND D'ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

SUR LE « RHIN ALLEMAND D'ALFRED DE MUSSET

i5 février igiô.

IL n'est guère aujourd'hui de concert ou de représentation patriotique qui n'inscrive à son programme le petit poème d'A.lfred de Musset, mis en musique par Félicien David... Parler de ce morceau fameux, c'est un peu parler théâtre... Il fut très populaire en 1870. Il le redevient. Marcel Legay l'entonne à plein gosier devant les spectateurs des faubourgs. La rue le fredonne. J'ai eu la curiosité de chercher dans les brochures et les journaux de l'époque (i) quelques particularités relatives à ses origines. Je vous livre le résultat de mes fouilles. De cet épisode près que oublié de l'histoire littéraire, le lecteur pourra tirer d'instructifs rapprochements avec notre actuel état d'esprit. Tout se recommence ici-bas, et les mêmes questions sont éternellement posées.

(i) Le Journal des Débats, la Revue des Deux Mondes, la Revue de Paris, l'opuscule de Gaston Raphaël, les chroniques du vicomte de Launay, etc.

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Vers le milieu du règne de Louis-Philippe, il exis lait en Europe — déjà ! — un conflit pendant sur les affaires d'Egypte. Le pacha Méhémet Ali, secrètement soutenu par la diplomatie française, visait Constant! nople. L'Europe s'émut. L'Angleterre brisant son alliance momentanée — l'entente cordiale — conclue entre elle et la France, négocia avec la Prusse, l'Au- Iriche et la Russie un accord, connu sous le nom de convention de Londres, et qui fut signé le i5 juillet i84o. Méhémet Ali était brisé, l'intégrité de l'empire c^ttoman maintenue. Par ces arrangements arrêtés à notre insu, nous nous trouvions exclus du concert européen. Il se produisit une explosion de colère. Le pays, sensible à cet affront, décida que les armes seules pouvaient l'effacer et qu'il convenait de le laver .dans le sang. « Ce traité est une insolence que la France ne supportera pas, imprimait le Journal des Débats ; son honneur le lui défend. » La Revue des Deux Mondes, accentuant cette attitude, ajoutait : « Si certaines limites sont franchies, c'est la guerre, la guerre à outrance. » Baour-Lormian, l'ennemi des romantiques, s'écriait de son côté, avec une énergie cornélienne :

Aux Français qu'on outrage, il n'est rien d'impossible.

Bientôt les griefs se précisèrent. Edgar Quinet publia une brochure dont le succès fut ijnmense et dans laquelle il démontrait que le malaise où languissait la nation avait pour origine tes traités de i8i5. « La «France ne sera rien qu'une ombre, tant qu'elle ne se sera pas relevée du sépulcre de Waterloo. » Or, quelles étaient les stipulations les plus meurtrières de ces traités ? Celles qui, nous enlevant la rive gauche du Rhin, avait installé, à Sarrelouis, Mayence, Trêves et Lnndau, des garnisons) teutonnes. C'était là le terri-

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toire à reconquérir. Edgar Quinet disait aux Allemands dans sa préface :

« Il n'est personne, chez nous, qui désire plus sincèrement votre amitié ; mais si, pour l'obtenir, •! s'agit de laisser éternellement à vos princes le pied sur notre gorge et de leur abandonner dans Landau, dans Mayence les clefs de Paris, notre devoir est de nous y opposer jusqu'au dernier souffle. »

Il est aisé d'imaginer l'effet que devaient produire ces excitations sur l'opinion publique. Louis-Philippe et son ministre Thiers ne les désavouaient point, au contraire. Lorsque le roi apprit les termes du trailé de Londres, a il éclata si furieusement que la reinej dut faire fermer la porte de son cabinet pour que l'on n'entendît pas sa voix dans la galerie ». Aux ambassiadeurs autrichien et prussien, il se plaignit amèrement de l'ingratitude de leurs maîtres et prononça des paroles décisives : « Depuis dix ans, j'oppose une digue à la révolution, aux dépens de ma popularité; de mon repos. Vous voulez la guerre, vous l'aurez. Je démusellerai le tigre. » Le duc d'Orléans assurait ■( qu'il préférait mourir sur le Rhin que dans une rigole de la rue Saint-Denis ». Thiers lui-même le lucide et sage Thiers, se montrait belliqueux. Toujours hypnotisé par l'exemple de Napoléon, il préparait un plan de campagne. Ses amis le surprenaient couché à plat ventre sur des cartes où, à l'aide d'épingles à l'êtes vertes et rouges, il pointait la marche future des irmées. Le conflit était regardé comme imminent. La rente, les actions de la Banque, les principales valeurs mobilières fléchirent. Enfin, le 8 juillet, après l'inauguration de la colonne de la Bastille, 80.000 gardes nationaux marchèrent, vers les Tuileries en hurlant 1;: Marseillaise. Devant les bureaux de recrutement, on faisait queue comme à la porte des théâtres, pour les pièces à succès.

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