‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 12 sur 61 · ZAÏRE » A LA COMEDIE · texte numérisé non relu

ZAÏRE » A LA COMEDIE

Le vers tragique de Voltaire

19 avril 1915.

PEUT-ÊTRE la Comédie-Française n'aurait-elle pas eu l'idée de reprendre Zaïre, si la nécessité de varier ses spectacles ne l'eût conduite à faire de nombreux emprunts à l'ancien répertoire. La tragédie de Voltaire méritait l'honneur d'une exhumation. Elle est demeurée célèbre. Elle fut jadis passionnément applaudie. Elle marque l'apogée d'un art que nous ne devons pas mépriser, car cette forme d'art contient en germe une partie du théâtre moderne. Voltaire partageait le goût traditionnel de ses compatriotes pour la tragédie. Il essaya de la renouveler. 11 admirait Corneille (un peu plus qu'il ne l'aimait). Il s'était familiarisé avec Shakespeare dont il disait beaucoup de mal et dont il pensait beaucoup de bien. Il s'inspira de l'un et de l'autre. V Corneille il cm^ prunta la politique et la guerre, l'évocation des gran des époques de l'Histoire, les discours ; à Shakespeare l'action directe, la violence, le pittoresque, le mouvement. Il unit ces éléments, il en tira le drame et le mélodrame. Ce qu'il reproche à la vieille tragédie, c'est de n'aller pas assez vite : « Trop lent, trop lent », répète-t-il sans cesse. Il veut que l'intrigue soit rapide, gonflée d'événements et de catastrophes ; il veut qu'une mise en scène somptueuse, récréative,

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la souligne et l'encadre. Ce souci de l'effet extérieur It^ fascine. Il se préoccupe de plaire aux yeux autant (]u'à l'esprit. Cette inquiétude, cet amusement percent ;'i chaque ligne de sa correspondance. Pour bien pénétrer le sens de son œuvre dramatique, il faut l'étudier à travers ses lettres. Là, on assiste aux efforts successifs de la conception, de la gestation, de la réalisation — spectacle extrêmement instructif.

D'abord Voltaire improvise (il écrivit Zaïre en vingt deux jours) ; il travaille dans l'allégresse et l'enthousiasme. Cette méthode, dont tout le monde n'a pas le privilège de pouvoir user, est excellente ; elle communique à l'ouvrage un je ne sais quoi d'aisé, de prompt et de naturel. Elle est dangereuse, car elle le laisse ébauché et imparfait. Le prudent Voltaire appréhendait cet écueil ; il se détournait de la pièce impétueusement jaillie ; il l'oubliait pendant plusieurs semaines au fond du tiroir, puis il la reprenait, l'examinait d'un cril lucide. Le critique s'adjoignait au créateur et lui ai)portait l'aide nécessaire. Le critique .ne doit intervenir qu'après que, le créateur a jeté son feu. S'ils opèrent côte à côte, ils se paralysent, s'immobilisent, se glacent. Au contraire, leurs tâches successives se complètent, se prêtent un appui mutuel. Le sagace commentateur de Molière se jugeait sans complaisance quand sa fièvre était tombée. Durant les répétitions, il achevait d'y voir clair ; il ne se lassait pas de corriger, de raturer, de remanier. Il se montrait — chose rare — docile aux conseils. « J'écoute volontiers les donneurs d'avis, disaitil ; j'efface une sottise pour en mettre une autre. » Sa merveilleuse souplesse, sa fougue, son ingéniosité toléraient, sollicitaient l'objection, ne se refusaient point à un surcroît de besogne, a Chacun, raconte I^kain. connaît la facilité de M. de Voltaire pour écrire ; mais personne n'a vu ce que nous avons vu pendant qu'il préparait sa Zulime. Son secrétaire ayant

égaré et brûlé, comme un brouillon inutile, le cinquième acte de cette tragédie, il le refît de nouveau et sur de nouvelles idées qui lui furent suggérées par la circonstance. Il ajouta le rôle de Cicéron au quatrième acte de Rome sauvée, lorsque nous jouâmes cet ouvrage au mois d'août 1760 sur le théâtre de la duchesse du Maine, au château de Sceaux. » Les pièces de Voltaire se ressentent de cet excès de mobilité ; elles ne donnent pas l'impression d'une puissante coulée de lave, sortie du cœur et de l'âme du poète ; ce sont des chefs-d'œuvre de marqueterie, de savants édifices qu'une main agile et presque trop adroite a bâtis, ornés. Une psychologie superficielle. Des faits habilement enchevêtrés. Une intrigue dénouée après d'extraordinaires péripéties. De tout petits ressorts, beaucoup d'invention; peu de grandeur véritable. De la vie, mais non pas la vie profonde et qui remonte aux sources, la vie qui se joue à la surface, une vie factice, la vie des planches.

Ces sortes d'œuvres sont d'ailleurs fort séduisantes ; elles divertissent en çiême temps qu'elles émeuvent ; elles ébranlent l'imagination plutôt que la sensibilité. Nos aïeux s'attendrissaient sur les malheurs de Zaïre. Les spectateurs d'aujourd'hui les prennent difficilement au sérieux. Nous ne concevons pas que le malentendu d'où ils découlent se prolonge alors qu'un mot suffirait pour le dissiper. Nous ne comprenons pas davantage la passivité de l'héroïne, son mutisme obstiné, son manque de confiance envers l'homme qu'elle aime. Si elle nous apitoie, elle nous irrite aussi et finit par nous paraître un peu sotte. La « croix de sa mère » nous fait sourire ; et de même les « reconnaissances » qui précèdent et amènent le dénouement. La jalousie d'Orosmane nous toucherait, mais elle repose sur un fondement bien frêle : l'ambiguïté du billet de Nérestan. Ce billet est trop astucieusement rédigé ; l'auteur en a calculé les termes,

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