ZAÏRE » A. LA COMÉDIE
de façon à créer, à entretenir l'équivoque. Tout cela offense le sens commun. Tout cela
Sort du bon caractère et de la vérité.
Est-ce à dire que la pièce soit inintéressante ? Pas précisément. Une certaine flamme l'échauffé, l'ardeur de l'inclination réciproque des amants ; ils échangent des paroles vives et sincères, chantent de jolis duos. Comment ne point compatir au tourment de deux êtres séparés par d'invincibles obstacles ? Rien ne troublerait et ne diminuerait notre plaisir si ces sentiments étaient exprimés dans une langue plus simple, moins solennelle...
Le style, voilà la principale faiblesse des tragédies de Voltaire. Que les contemporains puissent le louer, qu'ils n'en discernent pas les défauts, qu'ils lui attribuent les qualités qu'il n'a pas, ce nous serait un sujet d'étonnement, si nous ne nous reportions à l'époque. Les beaux esprits du dix-huitième siècle prisaient au théâtre la fausse éh'uance et la boursuflure. Ils exigeaient que l'alexandrin tragique fût noble, ils en tf^ndaient par là exempt de toute familiarité. Le châtelain de Ferney possède ce talent ; ses amis La Harpe, Marmontel le lui accordent ; ses ennemis ne le lui refusent pas. Fréron, Collé, Rousseau qui n'étaient certes pas enclins à l'indulgence, s'inclinent devant la beauté du vers voltairien ; ils le proclament brillant, éblouissant, magique. Geoffroy le juge assez durement ; et cependant il n'ose aller contre l'opinion com mune et déclare que ce vers a de l'éclat et du coloris. L'illusion ne s'écroula que plus tard. Hugo, Villemain, Gautier, Saint-Victor brûlèrent ce que leurs prédécesseurs avaient adoré ; ils ne niaient pas les dons prodigieux du père de Candide ; mais s'ils honoraient le prosateur, ils condamnaient le poète, à l'aide d'arguments qui ont conservé toute leur force. Le verdict est maintenant sans appel. Le style des tragédies de
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Voltaire ne saurait plus trouver d'apologistes, ni même de timides défenseurs... Les professeurs de l'Université, chargés de former le goût littéraire de la jeunesse, sont unanimes, je suppose, à lui en signaler les défaillances. Ils n'ont pas de peine à les énumérer, elles sautent aux yeux. Ce style enflé, à la fois creux et tendu, surchargé d'ornements, plat, mais non point dénué de recherche, grandiloqvient, et (n'en déplaise à Marmontel) incolore, inflige aux auditeurs un fâcheux malaise. Sur tout ce qu'il prétend décrire on traduire, il répand une teinte grise qvii rehute l'a'tention. Médiocrement original, il pastiche la « manière » de Corneille, de Racine, et n'approche pas de ses modèles. Quand il imite Shakespeare, c'est pi? encore. Rapprochez des scènes capitales d'Othello les scènes correspondantes de Zaïre. L'exercice en vaut la peine. Les insinuations d'Iago éA'eillent les soupçons, déchaînent la fureur du More et lui arrachent des cris incohérents oii se révèlent les symptômes de la folie commençante : « Avec Desdémone, auprès d'elle, dans son lit... Abomination !... Le mouchoir, le mouchoir !... Obtenir l'aveu du crime et l'en châtier. Non, l'étrangler d'abord, ensuite la forcer d'avouer. Orosmane, conserve, lui, les apparences du sang-froid ; il disserte sur son cas, paisiblement.
....Eh bien, cher Corasmin, qu'en dis-tu ? Tu vois comme on me traite...
Il ne se fâche qu'après, à la réflexion, et parce qu'il se dit apparemment qu'un homme trahi ne peut, sans inconvenance, rester calme.
Je me meurs, je succombe à l'excès de ma rage.
Et il développe, il développe... Les mots froidement véhéments s'alignent :
Le voilà donc connu, ce secret plein d'horreur, Ce secret qui pesait à son indigne cœur.
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Lorsque le texte shakespearien passe par la plume du dramaturge français, il perd sa vigueur, il s'anémie. Le fameux monologue d'Hamlet transcrit dans la dix-huitième lettre philosophique, devient une chose presque ridicule. « C'est mettre un terme aux douleurs qui sont l'héritage de la « chair », dit l'An glais... Voltaire abrège ; il écrit : « C'est la fin de nos maux. )) Il supprime les cauchemars, les épouvantes dont l'éternel sommeil est bouleversé. « Mourir, dormir... dormir, rêver peut-être. Voil/i le problème. Dans ce sommeil quels rêves aura-t-on ? » Traduction de Voltaire :
Mais un affreux réveil.
Doit succéder panis doute aux douceurs du sommeil.
Partout des périphrases édulcorées remplacent les (■nergiques images. « S'assurer le repos avec une simple aiguille » n'est plus qu' a un heureux homicide ». Shakespeare écrit : « La conscience nous rend craintifs et poltrons. Voltaire délaye cette idée en trois alexandrins inexpressifs et pompeux :
Mais le scrupule parle, il nous crie : Arrêtez ! Tl défend à nos fnains cet heureux homicide Et d'un héros snierrier fait un chrétien timide.
Quand il copie Corneille, l'auteur de Zaïre est-il mieux inspiré ? Il réussit parfois à frapper des vers- «naximes, à les graver d'une façon durable dans la mémoire :
...A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère !... ...Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux.
il sait condenser en douze pieds une affirmation qui flatte le préjugé ou l'orgueil du public :
Des chevaliers français tel est le caractère.
/l2 LE THEATRE
Visiblement, ses préférences vont à Racine. S'il ne le pille pas, au sens propre du terme, il le « démarque ». D'innombrables réminiscences d'Athalie, d'Andromaque, de Bazajet, flottent à travers son théâtre. Il leur emprunte des hémistiches, des épithètes,
Et malgré notre usage antique et solennel...
(Tancrède)
Porte, porte aux autels un cœur maître de soi.
(Alzire) A corrompu le cours de ses prospérités.
(Sémiramis)
Ce dernier vers est une transposition quasi littérale du vers d'Athalie :
De mes prospérités, interrompre le cours.
De la langue racinienne, il s'assimile particulièrement la phraséologie amoureuse et courtisanesque, les fadeurs... Orosmane languit dans les fers d'une beauté, aux pieds de laquelle il dépose ses feux et ses soupirs ; il est sensible aux appas d'un vertueux objet ; il brûle de former des nœuds bien ou mal assortis. L'écrivain croirait déchoir s'il se servait d'expressions courantes : il fuit le réalisme ; il multiplie les trépas, les forfaits, les courroux ; il abuse des inversions, dont quelquesunes ont égayé le parterre :
Tu verras de chameaux un grossier conducteur... ,
Il affectionne les locutions abstraites qu'il estime distinguées ; il abuse des interjections, des apostrophes ; il en fait une consommation effroyable. Les ô ciel, déjà si abondants chez Racine, pullulent avec de nombreuses variantes :
O vengeance, ô tendresse, ô nature, ô devoir. O perfidie, ô crime, ô jour fatal du monde
(Mérope.)
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O ma religion, ô mon fx'ic. ô tendresse.
(Zaïre.)
I.a répugnance que Voltaire a de recourir aux mots familiers l'amène, par une pente inévitable, à l'emploi systématique de la' métaphore.
Ces métaphores sont quelquefois inintelligibles, souvent incorrectes. Dans Tancrède, il montre la main du Temps coiisumant les flambeaux de la haine ; un riilfe qui est le premier degré d'une grandeur naissante ; un poison qu'on arrête en sa source. Dans Zaïre, il parle des eunuques... sans en parler. Il évoque, silhouettes vagues et prudemment estompées,
...Ces monstres d'Asie.
Du sérail des Soudans, gardes injurieux Et des plaisirs d'un maître, esclaves odieux.
Injurieux, odieux... Ces épithètes surgissent, dès que Voltaire en a besoin, pour boucher un trou à l'intt' rieur du vers, ou à la fin, pour rimer. Il y a (M. Charles Lefebvre les a comptés), sept triste et six affreux dans le second acte de Zaïre, huit horrible dans les trois derniers actes de Mahomet. Si l'adjectif est terne, la rime est banale. Larmes et alarmes, généreux et glorieux, loi et toi (ou moi, ou soi), cours et jours, craindre et plaindre, guerre et terre, inexorablement s'attendent, s'appellent... Ces vers chevillés, pauvrement rimes, sont peu harmonieux ; la musique qui caresse et qui berce en est absente. Que leur reste-t-il donc qui justifie l'engouement qu'ils excitèrent ? Une certaine éloquence, dans l'expression des vérités générales. Voltaire chérit la justii e, la tolérance ; il Aoue une ardeur chaleureuse, opiniâtre, à l'exaltation de ces vertus. Son personnage favori est l'avocat, l'orateur qu'il charge de remuer la foule. Les harangues intercalées dans Mahomet, dans Tancrède, dans Brutus, dans Alzire, dans les Guèbres sont des morceaux philosopht-
ques et oratoires où affluent les traits fortement ra-
niapsrs ; les formules lapidaires :
Si l'homme est créé libre il se doit gouverner.
(Brutus.)
Oui, le vrai Dieu, mon fils, est le Dieu qui pardonne.
(Alzire.)
Ces diamants étincellent à condition qu'on les isole du fatras qui en éteint la splendeur. Une gangue trop épaisse les étouffe. Dix minutes d'émotion ou d'agrément ne suffisent pas à compenser deux heures d'ennui. Le théâtre de Voltaire est bien mort... Aucun effort ne pourra le ressusciter. Chaque tentative non velle pour le tirer de l'oubli l'y replonge plus prof on dément. La seule Zaïre émerge, de loin en loin, lorsqu'un acteur et une actrice célèbres, s'avisant que le costume turc leur va bien, s'offrent cette fantaisie.
La « turquerie » sied à ravir à M. Albert Lambert ; elle met en valeur sa grâce robuste et fîère, sa pâleur orientale, son pur et noble profil. Orosmane lui convient, puisque la physionomie du personnage est faite de dignité, de charme, de passion, et que ce sont là justement les meilleures qualités de notre beau tragédien. Mme Weber se souvient, en incarnant la (( chrétienne du sérail », qu'elle a exprimé dans une autre œuvre — et avec une magnifique ampleur — les délices, les extases, les illuminations de la foi. Zaïre a quelques traits de Pauline. Elle est, de plus, humainement amoureuse du superbe seigneur, son esclave et son maître. L'instinct et l'intelligence de l'actrice ne laissent échapper aucune de ces nuances. M. Silvain imprègne de sa bonhomie majestueuse et paternelle le vieux Lusignan et l'on ne saurait mieux dire qu'il ne les dit les fameux vers qui réveillent Zaïre e! la ramènent à Dieu :