MARCEAU
OU LES ENFAxNTS DE LA RÉPUBLIQUE
La vieille formule du drame patriotique et militaire
26 avril 1915.
L'Ambigu a remis, pendant quelques jours, sur l'affiche Marceau ou les Enfants de la République. Ce vieux drame a contre lui sa célébrité même ; il a été trop souvent, trop longtemps joué. Son titre exhale comme une odeur de moisi, évoque toute une série d'ouvrages qui, durant un demi-siècle, émurent la foule et dont elle avait fini par se lasser. Le plaisir qu'elle y goûtait n'était pas cependant de qualité méprisable. Ces œuvres populaires et familières lui apportaient un aliment savoureux et sain, remuaient en elle les instincts généreux, l'appétit d'héroïsme qui sont au fond de la race et toujours prêts à jaillir. Marceau exalte le culte de la patrie, le courage, ie désintéressement, la noblesse d'âme, les vertus françaises. La pièce, en somme, est intéressante. Bien charpentée, bourrée de coups de théâtre, elle ne pèchs que par excès d'ingéniosité. L'invraisemblance de certaines de ses péripéties fait sourire. Aujourd'hui nous aimons les intrigues moins compliquées ; la simplicité nous plaît davantage qu'à nos grands-pères. Pourtant, ne généralisons pas. Le peuple, resté enfant,
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garde une secrète prédilection pou'- le merveilleux, pour les combinaisons imprévues d'événements, pour les rencontres providentielles, pour le miracle. Les fictions romanesques continuent de le séduire. Quand une part de vérité s'y ajoute, quand il peut croire que c'est arrivé, alors sa joie est complète.
Les dramaturges du dernier siècle excellaient à opérer ce mélange. Anicet Bourgeois et Michel Masso'n (les auteurs de Marceau) savaient, comme Dennci'y, doser d'une main adroite l'illusoire et le réel. Ils connaissaient profondément le public, le gros public auquel s'adressaient spécialement leurs ouvrages ; ils savaient qu'un des plus sûrs moyens de le conquérir, c'était, en le touchant, de l'amuser, de ne point l'assombrir par des tableaux uniformément graves et tristes, rhais de varier l'aspect du spectacle, de placer à côté de la physionomie tragique la silhouette bouffonne, d'opposer à la figure du traître le profil du rigolo bienfaisant, d'exciter à la fois le rire et les larmes. Rire, cela détend après qu'on a pleuré, et
cela donne des forces pour frémir de nouveau Ils
savaient aussi la sympathie qui s'attache aux noms illustres, aux grands personnages de l'Histoire, et qu'il n'y a rien de plus piquant que la vue, sur les planches, d'un prince, d'un ministre, d'un écrivain renommé, d'un guerrier fameux. Marceau réunit ces divers attraits. Dès le premier acte, la curiosité s'éveille. L'agencement de ces scènes d'exposition animées et colorées témoigne d'une dextérité remarquable. Les fournisseurs de l'Ambigu, com.me ceux du Palais- Royal dans un autre genre, poussaient le métier à un suprême degré de perfection. Examinons d'un peu près leurs méthodes. C'est fort instructif.
D'abord, il convient de mettre tout de suite la salle en belle humeur. L'émotion naîtra plus tard. Il est indispensable que l'enjouement la précède, la prépare
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et progressivement y conduise. Mlle Croquette et Alcindor Beaugency se chargent d'égayer le spectateur. Croquette, fille du cabaretier GiLouleau, débite du vin, des échaudés et des œillades aux bons patriotes accourus pour participer à la fête de la Fédération. L'acteur Beaugency, l'élève favori de Talma, lui fait naturellement un brin de cour, l'aide à servir les clients, la défend contre leurs galanteries et dépose à ses pieds des madrigaux, ornés de réminiscences du répertoire : <( Quand entrez-vous à la Comédie-Française, monsieur Alcindor ? — J'ai en poche mon engagement signé. — Je voudrais bien y débuter en même temps que vous... comme ouvreuse. » Mais voici le défilé des « futurs grands hommes » : le jeune Talma, le jeune Marie-Joseph Chénier qui devisent des choses nationales. Ils parlent une langue oratoire, lyrique et fleurie.
« Jamais cérémonie plus majestueuse ne se déroula aux yeux de la multitude, déclame le tragédien. Cent mille citoyens de tout âge, de tout sexe, de toute con ditipn s'agitent dans la fièvre et le bonheur. La terre se meut sous les efforts multipliés ; l'air retentit de chants d'allégresse ; l'autel de la Fédération s'élève. Tableau sublime ! Tout un peuple ne formant qu'une armée, qu'une famille, n'ayant qu'un amour au cœur, l'amour du pays. »
Il conte à son ami la rencontre qu'il a faite, en une circonstance mémorable, d'un brillant officier d'artillerie, au visage sévère que tempérait un regard d'une « inexprimable douceur (?) ». Vous devinez, malgré la fantaisie du signalem'ent, qu'il s'agit de Bonaparte. Nous le voyons aussitôt surgir, suivi du sergent Mar ceau, de l'architecte-adjudant Kléber, de l'avocat Robespierre, et d'un prêtre, l'abbé Pascal, en qui s'incarne idéalement la charité chrétienne, alliée à l'esprit démocratique. (Marceau est une pièce très républicaine. N'oublions pas qu'elle fut représentée en i848.) Il est indispensable que ces personnages s'im-
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posent d'emblée à l'affection et au respect du parterre. Ils échangent des réflexions propres à leur concilier ■ I - sentiments.
^'ous sommes à peu près tous à l'aube de notre carrière, déclare Chénier. — Plus ou moins pauvres, fait observer Bonaparte. — Presque ignorés, ajoute Marceau. — Nous avons droit à la gloire, s'exclame Kléber. — Jusqu'ici les chemins nous étaient fermés, soupire Marceau. — Maintenant les routes nous son! ouvertes », reprend avec feu Bonaparte. Et il conclut : « L'avenir est à nous ! » Un concert de voix enflammées s'unit à la sienne : « Il faut qu'on dise un jour : le colonel Marceau ! — Le général Bonaparte ! — L'invincible Kléber ! — L'éloquent Chénier ! — L'incomparable Talma ! » Le poulailler de l'Ambigu soulignaiÉ d'un tonnerre d'applaudissements ces paroles prophétiques. L'arrivée de Galoubet portait au paroxysme son enthousiasme. Galoubet, c'est le comique jovial, ingénu et attendri, qui joue un rôle si important dans les mélodrames de l'époque romantique Que voulaient les auteurs ? Prouver que les H enfants de la Bépublique » furent aussi grands par le cœur que par la pensée, qu'ils n'eurent pas moins de bonté que de génie... Galoubet va servir à cette démonstration. L'humble terrassier Galoubet a perdu, en poussant sa brouette, cinq écus de six livres, dont il rM responsable envers son patron. Il gémit, il tremble à l'idée de l'inévitable châtiment ; il se voit emprisonné et déshonoré. « Ma pauvre mère en mourrait. » Il songe au suicide. Devant ce désespoir, et sur la proposition de l'abbé Pascal, Chénier, Hoche, Maiceau se cotisent... Talma verse sa quote-part et celle do Bonaparte, qui n'a pas le sou : « Lieutenant, vous me rendrez cet argent quand vous serez général. » '^'loubet se répand en effusions reconnaissantes :
suis H vous à la vie et à la mort ! » Les habitués du Itoulevard du Crime ne pouvaient demeurer insen
sihles à de si cordiales effusions. Mme Joseph Prudhomme sanglotait dans son mouchoir, Gavroche ■irolamait de là-haut ces « braves types ». Mais ils n'eussent pas été tout à fait heureux, s'ils n'avaient eu par antithèse quelqu'un à maudire. Les auteurs de Marceau proposent à leur exécration un certain Fauvel qu'ils peignent sous les couleurs les plus sombres et s'efforcent de rendre odieux. Cet individu a bousculé un vieillard et une jeune fille, trop lents à s'écarter devant lui ; il a été proA-oqué par Kléber, témoin de sa brutalité. Ils vont se battre. Non, ils ne se battront point, car ce butor de Fauvel est un scélérat indigne de croiser le fer avec un honnête homme. La faute qu'il a commise, un Français ne saurait l'amnistier ; elle manque d'allure, c'est une faute laide et sournoise... Marceau l'expose 'avec véhémence à son camarade Kléber. On bataillait quelque part, «chez le Bavarois ou l'Autrichien : a Les habitants de la ville où nous étions en garnison, accablés de corvées et d'impôts, se révoltèrent. Le général qui nous commandait prescrivit une charge meurtrière contre les infortunés. Ordre nous fut donné de faire feu : mais comme nou« désapprouvions cet acte de barbarie, nous tirâmes en l'air. Le général, furieux, court à un soldat, le frappe de son épée au visage, le blesse grièvement ; le soldai saisit l'épée et la brise. Il s'enfuit, protégé par nous. ses frères, qui serions morts plutôt que de le perdre. Le médecin-major Fauvel vint, à notre appel, soigner le blessé après nous avoir juré de tenir secret le lieu de sa retraite... » (L'histoire, assez peu intcllicribl . n'explique pas comment le rebelle, ayant outragé publiquement son chef, peut disparaître sans encourir la peine infligée aux déserteurs, c'est-à-dire le pire de!? châtiments. Mais n'épiloguons pas)... Bref, Fauvel se dérobe à sa promesse ; il dénonce le coupable, le livr<^ au peloton d'exécution. Les compagnons de la victime le flétrissent, le marquent au fer rouge sur l'épaule d'un signe qui commémorera son ignominie.
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^Coniinenl ce nouvel acte d'indiscipline n'a-t-il pas élc puni ?) En résumé, Fauvel se comporte à la manière d'un Boche fanatique et félon. C'est ce qui lui attira- Je mépris universel ; c'est ce qui l'empêche de s'ali- "rner sur le pré avec le noble Kléber. Cet exemple atteste que de tout temps, les procédés boches, la cruauté, la déloyauté, la perfidie, ont soulevé la conscience de chez nous. Les faits, les idées qui obtenaient /'approbation ou déchaînaient la colère des auditeurs du vieux drame de 18^8, recevront le même accueil du public de demain, lorsque des épisodes de l'épopée actuelle seront placés sous ses yeux. Nos passions, nos désirs, nos admirations, nos haines sont immuables. Nous adorons l'héroïsme chevaleresque. Nous détestons la bassesse et la férocité hypocrite. Qu'y a-t-il dan3 le naïf et charmant ouvrage d'Anicet Bourgeois ?... Des roulements de tambour, des sonneries de clairon, des élans de chauvinisme (au sens élevé du terme). un bel orgueil flottant parmi les plis du drapeau, l'ivresse de la victoire. Ces choses peuvent se rajeu- »ii' par la forme. Aucune n'est périmée.
J.-F, FONSON
LA KOMMANDANTUR
pièce en 3 actes {Théâtre du Gymnase)
lo mai 1916.
L> AUDITION de la Konimandantur ne nous fut pa? agréable. Cette œuvre a contre elle ce qui constitue son principal intérêt : le réalisme des scènes qu'elle évoque, la cruauté des faits qu'elle expose. Dans une série de tableaux pittoresques et poignants, elle nous apporte la vision directe du martyre actuellement enduré par le peuple belge. L'action se déroule à Bruxelles au début de l'occupation. Antoine Jadot, commerçant et fonctionnaire, a employé jadis, comme comptable, le Prussien Siegfried Weber qui, désireux de coopérer à la conquête pacifique du pays, en atlondanl l'invasion brutale (nous connaissons leurs méthodes) , a émis l'exorbitante prétention d'épouser Catherine, la fille du logis. Rebuté, congédié, il est reparti pour l'Allemagne. Il en revient avec les armées du Kaiser. C'est l'heure des représailles. Ayant sollicité la mission de dénoncer et d'arrêter les suspects, il se rend chez son ancien patron ; il le surprend au milieu du dîner familial ; il voit, assis côte à côte, le père, la mère, Catherine et le fiancé de Catherine, Pierre Gilbert ; il leur prodigue les paroles d'amitié ; il jouit de l'inquiétude de ces braves gens. Il éprouve une orgueilleuse joie à leur offrir un appui qu'ils n'osent refuser, car l'imminence du danger les rend
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crainlifs. il invite poliment ÎM. Jadot à le suivre au sirge de la Kommandantur, pour y subir l'interrogatoire de riguetir... Le rideau se relève sur ce lieu sinistre. De pauvres diables y sont emprisonnés, homm-es du peuple, petits boutiquiers, camelots, coupables d'avoir colporté des feuilles prohibées, convain- ,cus de malveillance à l'égard des nouveaux maîtres. Ces silhouettes sont joliment croquées. M. Fonson, peintre cordial et pénétrant des mœurs populaires, possède la malice, le bagout, l'ironie pince-sans-rire, qui donnent tant de saveur aux propos du célèbre Beulemans. Il nous montre, cette fois encore, des Beulimans, dont la verve narquoise s'exerce aux dépens de la lourdeur et de l'insolence boches. D'épais soldats, brutes terrorisées, surveillent les captifs. Des officiers passent, le mono; le à l'œil, la cravache à la main, l'injure aux lèvres. L'un d'eux paraît plus humain ; c'est qu'il est tuberculeux et que la certitude de sa fin prochaine l'amollit. Mais Jadot se méfie — il a raison — d'une apparente bonté, sous laquelle il flaire un piège. Innocent, persécuté, il ignore la gravité des charges articulées contre lui, les conséquences d'une accusation inspirée par la haine. Le procès se termine à son avantage. II rentre en sa maison après une semaine d'angoisse. L'hypocrite Siegfried l'y rejoint ; il s'attribue le mérite de l'avoir sauvé et réclame son salaire : l'amoureuse complaisance de Catherine. E]]c le repousse avec dégoût. Il tire alors de sa poche uite plaque d'identité, souillée de sang : « Votre fiancé est mort au siège d'Anvers, lui dit-il. En voici la preuve. » La jeune fille, folle de désespoir et de fureur, le poignarde.
Ce dénouement atténue, il ne supprime pas l'oppicssion qui, au cours de la soirée, n'a cessé de nous étreindre. Est-il nécessaire d'analyser des sentiments enracinés si profondément en nous ?... Imaginez que dans la chambre, où agonise un blessé, quelqu'un s'a\is(' (le simult'i- los affres du moribond, d'imiter ses
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hoquets et ses soupirs d'angoisse. Ce spectacle nous serait intolérable. Il y a pareille inconvenance à étaler toutes vives, sur le tréteau d'un théâtre, les misères" dont saignent nos cœurs. Tandis que les comédiens évoquent l'état d'âme des habitants du territoire occupé, nous nous rappelons que ces frères malheureux ne sont pas délivrés, qu'ils continuent de souffrir.,. L'idée que du fond d'une loge confortable, à l'abii du péril, nous nous repaissons de leurs tortures, cette idée nous couvre de confusion, nous humilie et nous glace. Nous avons conscience de nous associer à une profanation... Nous sommes personnellement et solidairement trop meurtris. Nous ne pouvons en cet instant applaudir, ni même écouter de telles pièces Ce sont là des ouvrages pour pays neutres...
Les œuvres qu'accepte le spectateur, et dont le rayonnement lui est profitable, ce ne sont pas celles qui abaissent ses regards vers les horreurs de la guerre, mais celles au contraire qui l'en éloignent ou ne l'y ramènent que par allusion, celles qui le transportent dans une atmosphère d'héroïsme, de noblesse morab? et de grandeur. J'assistais hier à une représentation de la Fille de Roland. J'en suis sorti remué, pénétre de virile allégresse, et de foi confiante. La critique littéraire n'a pas jusqu'ici témoigné assez d'admiration au drame de Henri de Bornier ; elle l'a gratifié d'épithètes banalement louangeuses ; qualifié d' « honorable », d' (( estimable ». Ce n'est pas suffisant. Il vaut mieux que le rang qu'elle lui assigne, loin de Corneille, à côté de Bellay, dans les régions moyennes du répertoire tragique. Je ne crois pas m'illusionner et je fais la part des circonstances. Assurément la pièce emprunte aux heures que nous vivons une signification particulière. Mais il me semble bien qu'elle les dépasse. Un souffle épique, un brûlant enthousiasme la soulèvent et l'imprègnent de beautés supérieures. Si l'auteur n'avait été qu'éloquent et habile,
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son talent aurait sufli à émouvoir le public de 1876, avide de réconfort au lendemain des désastres. Il étail plus que cela. Il était sincère. Et voilà pourquoi son œuvre dure, pourquoi, solennellement reprise en 1890, elle ne parut pas avoir vieilli. Cette chaude et naïve sincérité fut le génie du dernier bon « pêcheur de lunes ». Il croyait éperdument à l'obligation du sacrifice à l'imprescriptible loi du devoir ; il prêchait l'union ; il aimait le courage, l'honneur, la générosité, toutes les vertus françaises. Elles illuminent la Fille de Roland. Chacun des personnages s'inspire du principe que la conviction du poète patriote et chrétien impose comme une règle immuable à l'existence humaine digne d'être vécue : fais oe que dois. Tous ils pratiquent le désintéresse ment chevaleresque, ils enseignent à détester l'égoïsme, ils se dévouent à quelque idéal. Gérald, libérateur de Durandal et vainqueur du Sarrasin, pourrait recueillir le fruit de sa victoire, épouser Berthe. être heureux. Mais il apprend la félonie de son père, Ganelon, sauvé du supplice et condamné à l'exil par la miséricorde de Charlemagne. Et quoique les fils ne soient pas responsables, des fautes paternelles, il renonce au bonheur, il partage volontairement le sort du fugitif ; il ne consent pas à l'abandonner à sa détresse. Il considère que leurs destins sont liés, et que Dieu lui ordonne d'alléger par sa présence les tristesses et les remords du criminel. Il a pris l'habitude de ne jamais vivre pour soi-même, de vivre uniquement pour autrui... Bornier, naurri de la moelle des chansons de geste, pense que l'individu ne s'appartient pas, qu'il lui faut se subordonner à la collectivité — famille, armée, religion, patrie — dont la prospérité seule importe. Voilà le sens de l'œuvre du brave homme, du mâle écrivain que fut Henri de Bornier et plus spécialement I' son chef-d'œuvre. Ce magnifique symbole, n'est- '' pas celui-là même qui résume l'immolation ano r.\me, la vaillance fraternelle de nos soldats ?
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i4 mai 1915.
M. Fonson m'écrit une lettre dont il n'exige pas l'insertion. Il s'adresse à l'esprit d'impartialit'^ et d'équité du chroniqueur du Temp^i, qui défère ■<o lontiers à son désir.
c( Monsieur et cher confrère,
» C'est à vos sentiments de. courtoisie, et je puis dire, n'est-ce pas ? de cordiale confraternité, que je m'adresse pour vous demander la permission d'expliquer aux lecteurs du Temps quel but j'ai poursuivi en faisant représenter au Gymnase la Kommandantur.
n Croyez bien que jamais je ne me serais permis d'entrer publiquement en discussion avec vous s'il ne s'élait agi que d'une critique exclusivement littéraire mais cette fois les circonstances tragiques que noui; traversons ont voulu que l'on discutât bien plus l'op portunité des représentations de ma pièce que ma piècL elle-même.
)! Certains ont été d'aAis que précisément, en temps de guerre, c'était de guerre qu'il fallait parler ; d'au très, parmi lesquels vous êtes, ont estimé qu'il étaii fâcheux qu'on étalât sur une scène nos misères actuel les. C'est surtout ce reproche-là qui me peine, car il démontre qu'on a méconnu mes intentions, sans doutr de la meilleure foi du monde.
» Lorsqu'en novembre j'ai quitté Bruxelles, après bien des aventures dont vous n'êtes pas sans avoii entendu parler, je me suis rendu en Hollande. Là; l'esprit empli de souvenirs tragiques, les oreilles bour donnantes encore des chants de triomphe des Aile mands dans les rues de ma ville natale ; hanté par la vision des théories de pauvres gens fuyant Liège, Lou vain. Aerschot, Matines ; le cœur gonflé d'admiration pour le sang-froid, le courage et la dignité silencieuse de mes concitoyens, j'ai songé à dire toute leur vail-
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lance, à montrer la grandeur et la noblesse de leur attitude. Nos poètes l'avaient fait, avec quelle beauté ' nos orateurs avaient imité leur exemple ; je pensais qu'à mon tour il m'aurait été permis de le tenter... Ma façon, à moi, de m'exprimer, c'est le théâtre ! Que voulez-vous ? C'est mon métier ! Alors, pieusement, oui, cher monsieur, pieusement, j'ai écrit la Komnranilantur.
» Je n'ai touché la douleur des miens qu'avec des mains tremblantes d'émotion, avec le souci d'être Juste et véridique et de montrer mes compatriotes tels qu'ils étaient, exprimant leur patriotisme avec leur simplicité coutumière et leur héroïsme sans phrases, sans lyrisme, leur héroïsme ingénu, dirai-je, tant il a la pudeur de sa grâce.
» Et tenez, me permettrez-vous de rappeler cette -lène du premier acte où mon vieux Jadot exprime l'amour qu'il a pour son pays ?
» Oui, Thérèse, dit-il, je t'aime bien et les petits » aussi. Jusqu'à présent, j'étais même certain que )) c'était toi que j'aimais le plus au monde. Quand » nous avons perdu Henri, j'ai cru que je mourrais de ) chagrin. Alors, ta tendresse, la tendresse de Jeanne... )> le petit Lucien... tout cela a fait que je me suis con- )) sole, oui consolé !... Mais vois-tu, maintenant, je ) sens qu'au-dessus de toi, de Jeanne et de Lucien, il M y a quelque chose de plus grand, quelque chose qui I) contient tout cela, qui est tout cela, avec notre mai- >i son, les champs qui sont autour de la ferme oij je M suis né, 011 nous sommes fiancés, les mau- » vais jours que nnns aAons passés, nos joies, nos » douleurs ; quelque chose enfin qui est tout ce que » nous avons airné, tout ce que nous avons souffert ! » Quelque chose qui est dans ton cœur, qui est dans » mon cœur, dans tous nos cœurs, et qui était depuis » toujours, sans même que nous le sentions... C'est « notre pays ! Eh bien, oui, mon Dieu, notre patrie !
>; Tu te souviens, comme Henri se moquait de moi,
» parfois, gentiment, oh ! gentiment, quand je par- )) lais. du drapeau ou quand il me voyait mettre ma » belle redingote des dimanches pour aller à la place » des Martyrs, aux fêtes de septembre ? Je sentais » bien qu'il trouvait ça un peu ^ridicule, un peu vieux » jeu, si tu veux... C'est qu'il ne savait pas, vois-tu ? » Il était comme l'enfant qui n'a jamais vu sa mère )) malade et qui s'est imaginé qu'elle ne - mourra » jamais 1 »
)) Ce sont ces sentîments-là mon cher monsieur Brisson, que j'avais tenu à exprimer dans ma pièce. Oui, presque tous, en Belgique, nous étions, avant cette guerre, comme le fils de Jadot. A force de nous sentir heureux, en sécurité chez nous, nous en étions arrivés à sourire parfois, lorsque nous assistions à des cérémonies d'un chauvinisme que notre neutralité semblait peu justifier. Aujourd'hui, c'est autre chose ! J'ai assisté à Bruxelles au réveil émouvant de ces sentiments qu'exprime Jadot. J'ai admiré — avec quelle piété ! — le courage des humbles, la générosité des riches ! j'ai entendu la foule murmurer la Marseillaise derrière le corbillard d'un soldat français escorfé par trois soldats allemands ; j'ai vécu à côté de Jadot les heures d'angoisse qu'il a passées à la kommandan tur, tandis que tous deux, nous nous attendions à être fusillés d'un instant à l'autre ; j'ai connu Spieckour et Klosch den Door ; j'ai vu leur vaillance ; j'ai recueilli la promesse qu'ils m'ont faite d'aller rejoindre nos armées s'ils étaient rendus à la liberté.
» J'avais pensé que tout cela," il était bon de le dire, de le montrer à nos amis d'Angleterre et de France, afin qu'ils sachent que ceux qui sont restés là-bas, dans nos villes occupées, nos contrées envahies, n'ont cas changé, sont restés les ennemis irréconciliables des Allemands et ne leur dissimulent ni leur haine ni leur dégoût, dussent-ils y perdre la liberté ou la vie.
» Ce qui m'avait encouragé à faire jouer la Kom
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mandantur à Paris, après l'avoir fait jouer à Londres, c'est que la presse anglaise avait loué ma pièce unani inement et sans réserve ; c'est que mes amis d'Angleterre, de Belgique et puis ceux de France auxquels je l'avais lue l'avaient trouvée sain» et utile et que personne, vous m'entendez, personne, ne m'avait mis en garde contre le péril que vous me signalez dans votre article. Si, pourtant, quelqu'un l'avait prévu : M. le préfet de police, qui n'a cédé d'ailleurs que sur les raisons patriotiques que je lui avais données.
» Veuillez, mon cher confrère, ne trouver dans cette lettre aucune amertume, ni surtout aucune récrimination. J'ai tenu à vous dire l'unique but que j'avais poursuivi en demandant à M. Franck de monter la Kommandantur au Gymnase. Ce but, je le lui avais révélé, il l'avait compris et l'avait approuvé, ce dont je lui suis infiniment reconnaissant.
)) Sans doute, nous avons eu tort, puisque d'excellents Français, d'ardents patriotes comme vous ont été choqués du spectacle de nos douleurs trop vives en core. Avouez cependant que je pouvais me faire des illusions puisque pendant les deux mois que ma pièce a été jouée, en français, à Londres, je n'ai entendu aucune note discordante. « Vérité en deçà des monts, erreur au delà. » On devrait toujours relire Montaigne !
» Pardon, mon cher confrère, d'avoir pris de votre temps et de votre place, et merci pour l'extrême galan terie que vous ne manquerez pas d'avoir vis-à-vis d'un confrère qui s'est peut-être trompé sur le choix du moment, mais qui a l'excuse de l'avoir fait avec les meilleures intentions du monde et à une époque oià il est tellement difficile de savoir exactement le théâtre qu'il convient de faire, qu'en fin de compte il vaut mieux, peut-être, n'en pas faire du tout.
» Veuillez agréer, mon cher monsieur Brisson, mes salutations les plus confraternellement empressées.
« Jean-François Fonson.
(("P. S. — • Quelqu'un dans la presse a été jusqu'à dire que j'avais « renié » mon prénom de Frantz. Voici pourquoi j'ai repris, les deux prénoms qui se trouveal sur mon acte de naissance : pendant que j'étais à Bruxelles, au m«ment de l'occupation, j'entendais à chaque instant des Allemands qui, dans la rue, s'appelaient du nom de Fritz ou de celui de Frantz ; ces noms me sont devenus insupportables. C'était bien simple pourtant ! » *
Je n'ajouterai que quelques mots à ces explications, .le ne ci'ois pas que la sincérité et le désintéressement de M. Fonson puissent être mis en doute. Tout ce qu'il possède à Bruxelles est aux mains des Allemands. La vivacité agressive de son œuvre l'expose à de faciles et dures représailles. Cette menace ne l'a pas empèclié de dire toute sa pensée sur l'opprimé et sur l'oppresseur, de peindre, tels qu'il les avait vus, le Boche sournois, brutal et féroce, le Belge indépendant, fier, irréductible, d'opposer à l'orgueilleuse et lourde suffisance de l'un la fermeté sans pose, la bonhomie goguenarde, l'humeur caustique et gaie de l'autre, l'ironie bruxelloise au despotisme germain. Les intentions de M. Fon son étaient pures, et nul, qu'il le sache biens ne s'y esl mépris. Son drame pathétique, indigné, familier el coloré conquit le public anglais, obtint de lui un accueil dont la presse de Londres, unanime à le louer, nous apporta l'écho chaleureux. M. Fonson ne trouva pas moins de sympathie auprès de ses compatriotes qui lui sont reconnaissants d'avoir si cordialement plaidé leur cause. Il espérait, que dis-je ? il était sûr de rencontrer en France cette même approbation. Jugez de son étonnement, de son chagrin. Un courant d'indifférence et d'hostilité, qu'elle ne parvint pas à remonter, se forma contre la pièce. On l'écôuta, on l'applaudit, on ne contesta point son mérite, on apprécia l'excellence de son but. Et toutefois on la déclara inopportune. La critique fut plutôt maussade, la foule