LE CRIME DE SYLVESTRE BOMVARD 7I
miers chapitres du Crime de Sylvestre Bonnard, de '^supprimer l'histoire du manuscrit de la Légende do- . rée, le voyage à Naples et en Sicile, les flâneries sur les dalles de lave de la Strada parmi les portefaix et les pêcheurs; il a dû exclure de sa pièce le souvenir épique de l'oncle Victor, le profil de l'aimable Mme Trepof, qui collectionne les boîtes d'allumettes en faisant le tour du monde, diminuer l'importance du chat Hamilcar, bête sacrée en laquelle l'aspect farouche d'un guerrier tarlare s'unit à la mollesse appesantie des femmes d'Orient; il ne nous a pas montré la sémillante Mme Goccoz, ni son mari, hunîble et désolé. Les nécessités scéniques lui commandaient de choisir. 11 n'a retenu du volume que ce qui se rapporte à son titre strictement, et de la vie du héros que ce qui précède, accompagne et suit le « crime » dont on l'accuse.
Ici, le livre est suivi pas à pas. \ous en retrouvons sur les planches, pieusement évoqués, les personnages. M. Frondaie a seulement transféré Sylvestre Bonnard de l'Académie des inscriptions à l'Académie française. S'il avait consulté le principal intéressé, sans doute ne l'eût-il point changé de place. N'estime-t-il pas que ce changement altère un peu sa physionomie. ►> Un membre de l'Académie française est irénéralement un homme répandu, en commerce
<• le monde. On imagine plutôt qu'un égyplologue, ■ m chartiste, absorbé par ses recherches méditatives, iniiché sur ses documents, perdu dans la solitude des Ijibliothèques, ignore les conditions de l'existence vulgaire, et' conserve, jusqu'au sein de la vieillesse, la simplicité d'âme de l'enfance. Il faut que Sylvestre Bonnard soit naïf, désarmé devant la méchanceté humaine, exposé à tous les périls, à tous les pièges, amené à accomplir des actions qu'il juge innocentes et que condamnent les lois. Cette candeur, c'est sa grâce, M. Anatole France l'a fixée dans des traits délicieux qui ont été soigneusement recueillis par
M. Pierre Frondaie. Sylvestre Bonnard coule une vie paisible entre ses papiers, son matou ronronnant et sa vieille gouvernante, à qui il appartient. 11 n'essaye pas de se défendre contre Thérèse. « Je sais qu'elle sait que je suis faible, dit-il, et cela m'ôte tout courage dans mes luttes avec elle. » Il se résigne à une soumission qui lui est bienfaisante, puisqu'elle le délivre des soucis matériels et assure son repos. Cette servitude imprime à sa physionomie un aspect touchant et comique, propre à égayer et à attendrir les spectateurs. Ce savant est une figure très théâtrale. M. Gémier, modérant l'énergie de son jeu dramatique, ouatant sa voix, coiffant d'une auréole de cheveux blancs son mâle visage, l'a joliment composée. Il nous montre un Sylvestre Bonnard ingénu, bon, sensible, troublé, conforme à la vérité psychologique, tel qu'il doit être pour ressembler au type original. Et comment ne serait-il pas bouleversé, le pauvre cher homme! 11 dispute le bonheur de la petite Jeanne, sa protégée, à l'astuce du notaire véreux M. Mouche, aux perfidies sournoises de Mlle Préfère, institutrice. Ce combat, d'oii il ne sort victorieux que parce que la Providence le protège au dénouement, emplit les quatre actes de la pièce.
M. Pierre Frondaie a développé les rôles des deux aigrefins. Sans les déformer, sans leur ôter toute vraisemblance, il en fait de plaisantes( et sinistres caricatures. M. Cazalis et Mlle Fontenay l'y ont aidé. Ils copient les images tracées par Anatole France. (( Maigre et sec, maître Mouche a le teint gris et terne, souillé de la poussière de ses paperasses. C'est un animal lunette, car on ne peut l'imaginer sans lunettes. Il parle en termes choisis; il est cérémonieux et guette son monde, du coin de l'œil. Ses prunelles trottent sous les verres bleus, comme des souris derrière un paravent. » Mlle Préfère dissimule ou laisse percer, suivant les cas, son aigreur naturelle. « Sa tête fait songer à ces pommes de rainette que con-