HORACE » A LA COMEDIE-FRANÇAISE
malheurs dans le monde que celui de n'être pas aimé de sa maîtresse. »
Joignez l'admiration accordée aux Grecs et aux Romains ; l'influence de David ; la vue des faisceaux de licteurs, des glaives, des casques, des cuirasses sculptés en haut relief sur les murailles' ; joignez aussi le profil césarien du Maître, la pompe impériale de sa cour, le respect qu'inspirait son autorité, le prestige rayonnant de ses victoires. Ces éléments constituaient une atmosphère appropriée au caractère et particulièrement favorable au succès des ouvrages' de Corneille.
De même aujourd'hui, pour des causes un peu dif férentes. Nos fils se battent ; ils ont emporté le coeur ?t la pensée de leurs mères, de leurs sœurs, de leurs fiancées, de leurs femmes, de tous ceux qui, n'ayant pu les suivre, attendent avec angoisse leur retour. Nous ne songeons qu'à eux. Et nous écoutons Horace ! Quelle émotion dans la salle oii se pressent mille auditeurs secrètement anxieux ! Le chef-d'œuvre rajeuni prend le relief et les couleurs de la vie. Il éveille des idées, suggère des impressions nouvelles. A la lueur de la guerre, certaines de ses parties s'illuminent. Tl nous touche autrement qu'il ne nous touchait hier... Exemple. Nos sympathies se détournaient du meurtrier de Camille pour aller à Curiace, plus doux et plus humain. Nous adoptions en cela le jugement des manuels de littérature. Nous blâmions l'excès de fanatisme du jeune Horace. Présentement, nous constatons avec surprise que sa violence nous choque beau coup moins. Nous la trouvons légitime ; nous l'approuvons. Il ne nous déplaît pas qu'un soldat se voue furieusement au salut de sa patrie et fasse taire les voix blasphématrices qui osent le blâmer d'avoir accompli cette tâche sacrée. Curiace nous paraît bien mou, bien faible. Il remplit son devoir, mais sans vigueur, en poussant des soupirs, en versant des lar-
mes. Camille lui demande- de déserter, de s' « embusquer » dans une inaction déshonorante.
Que ton cœur, tout à moi, pour ne me perdre pas, Dérobe à ton pays le secours de ton bras.
S'il n'obéit pas à ces conseils, il ne refuse pas de les entendre. Dangereuse complaisance qui le prédestine au revers et à la mort :
Je vais comme au supplice à cet illustre emploi, Je hais cette valeur qui fait qu'Albe m'estime... Je vous plains, je me plains, mais il y faut aller...
Lorsqu'on marche au combat d'un pas irrésolu, on n'y rencontre point la victoire. Au contraire, le langage d'Horace, sa fîère assurance, son énergie annoncent la certitude de vaincre. Les mots qu'il prononce énumèrent et définissent les vertus indispensables au parfait guerrier :
Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie. J'accepte aveuglément cette gloire avec joie. Celle de recevoir de tels commandements Doit étouffer en nous tous autres sentiments Qui, pix's de le servir, considère autre chose A faire son devoir lâchement se dispose. Ce droit impérieux rompt tout autre lien, Rome a choisi mon bras, je n'examine rien...
Horace possède toutes les qualités et tous les défauts de l'homme de guerre ; il en a l'intrépidité, il en a la jactance. Et c'est ainsi qu'il devient criminel. Il sait le désespoir* où la perte de Curiace a précipité sa sœur. Il n'évite pas, comme la pitié et la bienséance l'exigeraient, l'infortunée Camille ; il l'affronte, la- poursuit. Fou d'orgueil, il prétend que, la première, elle lui rende hommage :
Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur, Et préfère du moins au souvenir d'un homme, Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.