‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 21 sur 61 · L'IxMPROMPTU DU PAQUETAGE · texte numérisé non relu

L'IxMPROMPTU DU PAQUETAGE

(Théâtre Sarah-Bernhard)

i5 novembre i9i5.

DE même que Molière fît l'Impromptu de Versailles, M. Maurice Donnay a écrit son Impromptu. Ces sortes de pièces ont la grâce des choses spontanées. Point d'intrigue... Des personnages vivement croqués, silliouettés d'une plume incisive, défilent devant le compère ou la commère (vous remarquerez que c'est le procédé usité dans les revues et que l'auteur de l'Impromptu de Versailles et des Fâcheux est le premier en date des revuistes). On cause. On . ommente les événements du jour. On dit un peu (le mal du prochain. On tâche d'avoir de l'esprit... -M. Donnay se conforme au programme, sauf en ce qui concerne la médisance. Il n'égratigne pres- (jue pas cette fois ses contemporains, il les loue de les bien connaître, et de souligner avec une indulgente ironie leurs petites faiblesses et leurs demi-ridicules. Certes, les dames du monde qui s'occupent de « l'Œuvre du paquetage » n'en sont pas exemptes. Mais le grand souffle de la guerre a passé sur elles, les a momentanément purifiées. Elles ne se croyaient pas ?i bonnes; elles s'ignoraient; elles se regardent vivre

avec étonnement, et surtout elles cessent de s'occuper exclusivement de leurs personnes ; elles se jugent, se comparent ; elles se sentent très humbles devant le dernier des soldats morts ou blessés sans phrases pour la patrie. Elles apprennent à n'être plus égoïstes. Et elles ne sont ni solennelles, ni pédantes. Elles gardent le sourire. Elles restent malgré tout Parisiennes. Elles ont le dévouement enjoué. En faisant leur devoir, elles s'amusent. Maurice Donnay fixe ces traits dans un dialogue exquis de naturel, pétillant de belle humeur.

(( — Je suis folle du métro, s'écrie l'une d'elles. — Dans les voies souterraines, on a des pensées j>rofondes. — On y prend contact avec le peuple. — Il vous marche sur les pieds... »

La baronne de Lifrand apporte des fleurs que Im a envoyées son ancien flirt, un amoureux d'avant li guerre. Que c'est loin ! « Ces fleurs m'ont fait plaisir, mais j'aurais préféré quelques paquets de tabac ! » Et la jolie baronne, qui vient de descendre les Champs- Elysées, décrit le Paris nouveau, le Paris silencieux, charmant et grave qu'elle ne put se résoudre à quitter aux heures du grand péril. Elle l'aime comme un ami, un être cher, qui a failli mourir et qui vous est conservé. Alors, sa physionomie vous paraît plus émouvante. Elle aime tout de lui, jusqu'à ses laideurs. (( Je suis réconciliée avec la Tour Eiffel; elle est mobilisée, elle sert, elle a été visée; elle a vécu dangereusement, elle a une âme. » Ces propos, qui ne les a entendus ou tenus... avec un peu moins d'esprit.»* M. Donnay excelle à saisir au vol les papillons légers de la conversation courante.

Sur le canevas capricieux de ces épisodes se déta- ' chent deux ou trois scènes typiques. Un « poilu » surgit, une lettre à la main, devant la présidente du u Paquetage », la comtesse de Dérangés. Il se nomme Biblot (Auguste), domicilié à Pantin (Seine). Il pos-

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sède le bagout et l'aplomb d'un « Parigot ». Quoiqu'il se soit vaillamment battu, il n'a pas été blessé, ni malade. Il est seulement père de six enfants — trois filles et trois garçons — et voilà pourquoi l'autorité militaire le rend à la vie civile. Il en éprouve un certain dépit. (( Quand on sort de ces fourbis-là avec ses abatis au complet, on se sent diminué. C'est vexant. » Cordial et familier, il expose son affaire. Il cherche du travail pour nourrir sa famille, puisque l'allocation lui est supprimée. Du temps oii les peuples no s'exierminaient point, il fabriquait, en chambre, lies jouets, ces jouets ingénieux que promènent les camelots du boulevard. Ce commerce ne va plus. II faut pourtant habiller Odette. Odette, c'est l'aînée des trois filles.

(( — J'aurais voulu l'appeler Octavie, mais la bourgeoise exigeait Odette. Elle avait lu ça dans des livres. — Le nom d'Odette vous déplaît .3 pour quelle raison.»* interroge la présidente. — Parce que c'est un nom de riche; c'est comme si je m'appellais Contran, Contran Biblot. »

^ D'ailleurs Auguste Biblot adore sa ménagère; il ne lui connaît que des vertus. Elle est laborieuse, pro- [)re, rangée, (c — C'est tout petit, chez nous; un logement d'ouvriers; mais c'est nettoyé, lavé. Et j'te frottel Et j'I'astique!... Vous vous regarderiez dans les meubles. Vous lécheriez le parquet. — Oh! non, je le salirais, dit en riant Mme de Béranges. — Très rigolo, je le replacerai », répond gaiement le « poilu ». Il est en verve et à l'aise. Il ne sait pas que l'accueillante personne qui le questionne avec tant de sympathie est une comtesse; il la prend pour une simple employée. Lorsq\i'il s'aperçoit de son erreur, il "se sent subitement paralysé, il balbutie des excuses. '( Vous comprenez, si j'avais pu me douter que je parlais à une « dame de la haute », j'aurais choisi mes mots. » Une dame de la haute!... Qu'est-ce que

ça signifie à présent? Oh! quel aimable petit discours Maurice Donnay met sur les lèvres de la présidente! ¥.1 que Mlle Jeanne Granier l'a bien dit! Ce n'est pas un discours, c'est l'élan sincère, l'effusion d'une brave femme qui a des aïeux envers un brave homme qui n'est pas né.

« De la haute! Ce sont nos soldats qui sont de la haute!... Il n'y a qu'à lire leurs lettres, les récits des combats, les citations... Cet héroïsme et cette simplicité : voilà la noblesse véritable. Oui, ceux-là sont tout en haut! »

Et comme Mme de Béranges continue, en causant, de vider ses armoires, de s'agenouiller pour ficeler des paquets, le territorial Biblot (Auguste) murmure à part soi : « Une dame de la haute qui se baisse ainsi, est-ce croyable.** Décidément, on trompe le peuple. » Cinq minutes d'un entretien cœur à cœur ont opéré la fusion des classes...

Mais cet accord n'est complet que si la tendresse se joint à l'estime. La comtesse sera la sœur des déshéritées de la vie, lorsqu'elle aura pleuré sur l'infortune, le courage, la vertu de l'une d'elles. Mlle Ber thc Trottro achève sa conversion. Elle ne paye pas de mine, la pauvre petite couturière montmartroise. Timide et craintive, elle ose à peine élever la voix. Elle ne mendie pas un secours, elle demande de l'ouvrage, elle veut gagner son pain. Elle déplore qu'on ne s'habille pour ainsi dire plus depuis la guerre. « Donner du travail au monde, ce serait utile. » Mme de Béranges ouvre une oreille un peu distraite à la banalité coutumière de ces plaintes; puis elle examine la solliciteuse, et lui trouve un air intéressant. « Bacontez-moi votre histoire. » Le récit est émouvant au possible. Berthe Trottro avait un fiancé, Charles, un électricien, un bon sujet. Ils s'aimaient bien, tous deux, et rêvaient de fonder un gentil ménage. Il partit avec les camarades, se battit crânement. Un éclat d'obus lui a crevé un œil, démoli la mâchoire,

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