II. A. PROPOS DE L' (( AUTRE DANGER
(Comédie-Française)
a6 février 1917.
JAMAIS je n'ai si bien saisi qu'hier la complexité des éléments qui déterminent le succès d'une pièce de théâtre. L'Autre danger a retrouvé l'accueil chaleureux d'il y a quinze ans. L'œuvre n'a pas vieilli. Pas plus qu'en 1902, elle ne heurte le public ; elle continue de l'émouAoir et de le charmer. En existe-t-il une, cependant, dont le dénouement, soit plus pénible, je dirai même plus indélicat ? Le sujet, schématiqueraent exposé, excite une sorte de répugnance... Rappelez-vous... Une femme mariée, mal mariée, Claire Jadain, mère d'une fillette, Madeleine, prend un amant, l'avocat Freydière. La jeune fille grandit ; elle ignore leur liaison et s'abandonne ingénument à l'inclinai ion qui l'entraîne vers cet homme, mêlé depuis longtemps à sa vie. Elle l'aime. Troublé par cet amour, il l'aime aussi et le laisse voir. Au dernier acte, ils s'épousent... Eh ! quoi ? Le spectateur endure sans malaise qu'une fille s'unisse à l'amant de sa mère ... Non seulement il ne s'insurge pas contre une si scabreuse aventure, mais il en est profondément touché. Vous imaginez-vous ce thème entre des mains lourdes et brutales .*> La représentation ne se serait pas achevée. Les petits bancs se fussent d'eux-mêmes jetés à la face des acteurs.
Par quel sortilège M. Maurice Donnay a-t-il conjuré cet orage.»^ D'abord, il a de la grâce, une grâce infinie qui atténue les aspérités, apaise les scrupules, désarme les colères, prévient les protestations; de
A PROPOS DE L* « AUTRE DANGER » Sq
plus, il a de l'esprit et sait sourire opportunément, lorsqu'il estime qu'une détente est nécessaire; il exrelle à pallier, par l'agrément du détail et la belle humeur répandue dans des coins de dialogue, l'uni-
' forme et monotone tristesse que répandraient, rédui- ^ \p^ h elles seules, les scènes tragiques. Enfin, il a reçu II' don d'analyser avec clairvoyance les sentiments, de le- peindre avec justesse. Les personnages, quelque o\( optionnels que soient leurs paroles et leurs gestes, ne nous choquent plus, dès l'instant ofi la cause profonde de ces gestes et de ces paroles nous est révélée. La vérité psychologique, jointe à une rare souplesse d'exécution, a assuré la fortune de l'Autre danger. Dans aucun ouvrage la sensibilité de l'auteur ne se fit aussi pénétrante, aussi caressante; dans aucun, son métier ne fut aussi adroit, aussi attentif. On dirait que, conscient de Textrême difficulté de sa tache, il se soit plus qu'ailleurs surveillé, interdit
I toute provocation, appliqué à réunir en son jeu le plus d'atouts possible, afin d'être bien sûr de gagner la partie.
L'évolution sentimentale des trois personnages principaux est marquée de traits nuancés et précis; pas un de leurs mouvements intérieurs ne nous échappe. Et c'est parce que ces états d'âme successifs sont clairement expliqués, que le drame logiqueit issu de leurs conflits ne nous blesse pas et nous iirruie. Au premier acte, l'ardente tendresse de Freydière vainc la résistance de Claire Jadain, trouble la quiétude résignée de l'honnête femme, qui ne de- I manderait, au fond, qu'à prendre en patience ses I déceptions conjugales et à rester vertueuse. Elle ne . ri^rlo pas sans angoisse au vertige. Mais une fois f^nirée dans la voie de l'adultère, elle la parcourt jusqu'au bout; elle s'abandonne tout entière à la passion éveillée en elle, malgré elle, «et devient la plus fervente des amoureuses. Elle ne reviendra point sur ses pas; le don qu'elle a fait de sa personne est total.
LE THEATBE
définitif. Rarement deux cœurs battent à l'unisson cet accord parfait, à supposer qu'il se réalise, ne dure qu'un temps. Tôt ou tard, l'un des amants se détach« et avance plus vite que l'autre dans le sentier du dé senchantement et de la froideur. Déjà, au second acte' le fatal symptôme s'accuse chez Freydière. Il aimi encore, certes; il s'irrite jpiême des obstacles que le circonstances dressent contre son amour, des précau tions que doit observer Claire vis-à-vis des seize an et de la perspicacité précoce de Madeleine; il se plain de ces contraintes qu'il subit lui aussi ou des conseil de prudence que lui prodigue sa maîtresse alarmée lî propose d'espacer des visites chaque jour plus péril leuses, de s'éloigner de cette maison oii il se sen gêné. Il obéit, en somme, au désir que Claire lu signifiait tout à l'heure. Cela suffît pour qu'elle chang aussitôt d'attitude et de langage. Dès qu'elle devin que peut-être Freydière lui échappera, elle s'efforc de le retenir : « Cette atmosphère de mensonge m pèse autant qu'à toi. Mais nous la respirons ensemble quand je ne puis être à toi, comme aujourd'hui, j'e la consolation de te parler, dé t'entendre... » Fil s'émeut de l'idée que leur intimité sera moins com plète : « Voyons. Claire, ne pleure pas. Tu ne m'a pas compris. — J'ai compris que tu me disais des chc ses effroyables. — Non, mais raisonnables. Du rest( je n'ai fait que te suivre. C'est toi qui as commencé — Moi, je t'ai dit des choses raisonnables ! » Jo' revirement, et si féminin ... Pourtant, le coup porté. L'harmonie ne règne plus. L'égoïsme l'homme reprend ses droits... Freydière trace un m( lancolique tableau des bonheurs interdits aux amani qui ne sont pas libres.
« Songes-tu que nous ne voyagerons jamais seuh que nul train ne nous conduira vers les rivages bleu; que jamais nous*ne vivrons sous le même toit, dar le rapprochement délicieux des longues causerie: parmi les objets familiers? »