‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 24 sur 61 · A PROPOS DE L « AUTRE DANGEH )) 9I · texte numérisé non relu

A PROPOS DE L « AUTRE DANGEH )) 9I

Ces mots de regrets sont des mots d'amour. Ne lous y trompons pas, malgré tout. Ils annoncent la issitude prochaine. Claire aura beau lutter, elle n'emlêchera pas l'occasion de naître, le destin de s'acomplir. Elle trouvera en sa propre fille l'instru Tient e son malheur... Au début, Madeleine n'inspire à )'reydière qu'un sentiment voisin de l'aversion; sa résence indésirée l'agace ; son involontaire tyranie lui est odieuse. Il le lui témoigne durement. Il ffecte de la traiter en gamine, de ne pas la prendre u sérieux; il accueille ironiquement ses confidences. Illle lui raconte qu'elle fixe chaque jour ses impresions sur un cahier. (( Vous avez donc des impres ions? » Elle assure que la vie lui apparaît sous un spect imprévu et plus grave, a Vous évoluez? » II le s'aperçoit pas que ce besoin d'épanchement, qu'il ncourage si peu, que cette envie de plaire, et ces :entils bavardages sont les balbutiements de la pas ion.

Lorsque ses yeux s'ouvrent — trop tard — le mal st fait. Madeleine l'aime d'autant plus qu'il l'a humi iée et que le dépit la pousse à essayer de le enquérir... Elle y réussit. Elle l'amène, par d'inocenles coquetteries, à se montrer jaloux. H le se rend pas compte immédiatement de ce qui se asse en lui.. S'il le comprenait, il se ferait horreur.., l ne résiste pas au plaisir de regarder l'enfant s'épaouir dans l'enivrement de son premier bal, de resirer le parfum de cette fleur. Un émoi voluptueux iscret, inavoué, anime les propos qu'ils échangent ladeleine est ravissante ce soir et bien habillée. Elle oudrait qu'il le remarquât. Elle lui reproche son ir réservé. « — Vous n'êtes plus la petite fille que 'ai connue. — Tout le monde m'adresse des complilents... Il n'y a que vous. — Mes compliments vous Dnt inutiles. — Ce sont ceux qui me seraient le lus agréables. » Et Freydière lui tourne un petit coulet qui ressemble terriblement à une déclaration. Ces

scènes de marivaudage sont exquises. Maurice De nay y excelle. C'est un Marivaux exempt de p: ciosité, habile à débrouiller le fin du fin, et sa pédanterie, sans effort. Un fil d'Ariane le guide da ce labyrinthe : l'intuition des choses amoureuses. Ri de ce qui touche à la femme ne lui est étranger.

La conclusion approche. Une savante préparation rendue plausible et nous met en disposition de Vt cepter... Nous sommes persuadés de la sincérité Madeleifiie; nous croyons que le sentiment qui possède n'est pas une amourette, mais un véritable profond amour, et que cet amour la fera vivre, m; qu'elle en pourra mourir. L'art de l'écrivain a ( de nous communiquer cette certitude et d'écarter l'i de l'autre, progressivement, Claire et Freydière, telle sorte qu'au dénouement il ne subsiste de lei liens sensuels qu'un souvenir et que leur rupture S( irrévocablement consommée... Alors, nous conse tons... C'est un peu dur tout de même. Le ride tombé, nous réfléchissons à ces singuliers événemen ^ous leur donnons une suite, par la pensée. Ai quatre actes que nous venons d'applaudir, nous ajo tons un acte hypothétique. Nous tremblons pour fragile bonheur du jeune ménage, bonheur basé s tm faux serment, menacé d'un désastre presque in vitable, empoisonné dans son germe. N'est-ce pas ui nouvelle signification du titre de l'ouvrage ? N'estpas là encore I'autre danger P Freydière et Madelei; auront de la chance s'ils n'en arrivent pas à se haïr L'auteur alléguera que nombre de mariages normal et corrects ne tournent pas beaucoup mieux... C'est 1 qui a raison, puisque cette objection, nous ne la 1 avons pas d'abord opposée et qu'elle ne nous est veni à l'esprit qu'après que les chandelles furent éteintes. Mme Bartet interprète le rôle de Claire .Tadai: comme elle le joua le premier jour, avec une émi tion, une douceur, une douleur, une noblesse incon parables. Elle traduit avec ime égale sincérité

\ PROPOS DE l' « AUTRE DANGHR )) qS

able caractère du personnage et justifie la tendre jervation de Freydière : « Une femme peut être à fois une amante et une mère. Tii en es la preuve îsionnée. » Mlle Bovy, qui succède à Mlle Piérat,

la fait pas oublier. On ne saurait avoir plus de 'acité, de finesse, de naturel... Elle burine spirituel-, ncnl le profil d'une Madeleine de seize ans; elle ûble un peu jeunette au troisième acte, et surtout dernier. Que ce petit bout de femme drôlet et frêle t incapable de se consoler de sa première désillun romanesque, nous ne le pouvons guère concer. La faute en est, non au manque d'intelligence de rtiste, ni à quelque erreur de sa sensibilité, ni à

excès de sécheresse, mais simplement à l'insuffîice de ses moyens d'expression. Elle a tout coms, tout senti ; elle n'a pas tout exprimé. M. Grand,

Freydière sympathique et plein de tact, Mlle ille, toujours cordiale et charmante, Mmes Kolb, binne, Guintini, MM. Mayer, Numa, Dehelly, le toresque Denis d'Inès et le savoureux Bernard metit leur talent et leur zèle au service de l'ouvrage.

Le pessimisme de M. François de Cui

( Comédie-Française)

6 mars 1916

LE public de 1916 se montre plus favorable à 1 Figurante que n'avait été le public de 18 INon seulement l'œuvre de M. de Curel l'intéresst mais il lui témoigne une vive sympathie. Aucun contrainte ne subsiste dans les applaudissements qi la saluent. Cette même pièce, il y a vingt ans, chc quait un peu tout le monde. « M. de Curel, écriva Sarcey, se plaît à mettre des personnages d'exceptio dans des situations exceptionnelles; et puis il noi dit : « Regardez! hein! comme c'est la vie! » Noi: qui ne nous reconnaissons point dans ses peinture; nous goûtons l'ingéniosité de l'auteur, mais nous noi| révoltons contre ses portraits. Jamais nous n'aAOi vu de gens comme ça; ils ne nous touchent pas, part qu'ils n'ont pas nos façons de parler ni de senti) parce que, comme dit le poète de Mardoche, noi n'avons pas le crâne fait de même, le crâne ni J oœur. » Que le critique du Temps, généralement ho tile au réalisme du Théâtre- Libre, fît ses réservei ceci ne saurait nous étonner. Mais Catulle Mendèi

niiné de dispositions contraires, n'est guère plus ■I Ire. S'il loue l'arl de l'écrivain, il juge la pièce aie, sèche, froide; il lui reproche de manquer de ,'enérosité et de passion; il y relève des invraisem- )lances psychologiques; tantôi elle le blesse par un jxccs de brutalité ou de cynisme ; tantôt elle lui sem- )le trop timide et trop douce. Son dénouement « à a Scribe » lui déplaît. Voilà beaucoup d'objections, lont quelques-unes certainement sont fondées. On i)eut se demander pourquoi nous y sommes moins lensibles...

Le drame se noue entre quatre personnages desinés, dès le premier acte, avec une vigueur et une letteté remarquables. La critique fut unanime à prolamer les mérites de cet acte d'exposition, à le )résenter comme un modèle de clarté, de souplesse, le vérité fine et vivante... Rappelons succinctement . a situation. Hélène de Monneville, unie très jeune à m mari trop âgé, le savant paléontologiste Théodore le Monneville, membre de l'Institut, a pour amant éloquent, le brillant Henri de Renneval, député, fuur ministre. Le mari n'ignore pas cette liaison; il la Dlère, il la surveille ; il attend patiemment l'occasion 'une revanche : sa rancune s'abrite sous d'inquiéints sourires. Le temps est son allié; le temps crée îs lassitudes qui conduisent aux ruptures. Henri de lenneval n'a rien à reprocher à Hélène, la plus allante, la plus dévouée des maîtresses. Elle l'aida dans es circonstances difficiles, lui conserva d'indispensales amitiés que la politique détournait de lui. 11 sait ; qu'il doit à cette femme ; il ne cesse de lui exprimer sa gratitude. « C'est vous qui m'avez maintenu, nposé, remis à flot. » Mais il est ambitieux; il aulit besoin d'un foyer, d'un salon, d'une façade. L'as- >ciée irrégulière, astreinte au respect des conveances et privée de liberté, ne remplace pas la comigne légitime... Alors il s'avise d'un singulier expéent. S'il contractait un mariage de pure forme ; s'il

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épousait une jeune fille pauvre qui consentirait — • marché offert et accepté loyalement — à tenir sa maison, à porter son nom, à jouir de sa fortune et de sa gloire, sans être pour lui autre chose qu'une collaboratrice intelligente, ne serait-ce pas la combinaison rêvée? Il aurai't ainsi une existence simplifiée, correcte, normale, et pourrait rester fidèle à ses anciennes amours. Hélène ne le détourne pas de ce projet, bien qu'elle en discerne le péril. File s'y rallie par nécessité, comme à l'unique chance de retenir un bonheur qu'elle sent prêt à lui échapper. « Que faire.^ Je vous vois inquiet et maussade. Je constate que d'heure en heure vous vous détachez. Si la cause de ce malaise est dans votre ambition déçue, en vous procurant de quoi la servir, j'ai l'espoir de vous ramener à moi. Si, au contraire, vous êtes simplement rassasié de votre vieille amie, qu'elle vous perde un peu plus tôt un peu plus tard, qu'importe ?... Donc c'est résolu... Je vous marierai... » Elle cherche. Et naturellement, elle essaye de mettre tous les atouts dans son jeu. Il faut que la figurante soit laide, dénuée de séduction, de coquetterie, de tempérament, affligée d'un caractère aussi disgracieux que son visage. Elle croit l'avoir trouvée en la personne de Françoise, une nièce orpheline que M. de Monneville a recueillie. Cette petite sauvageonne s'enferme dans un silence énigmatique et maussade. Elle ne parle pas, mais elle regarde, elle épie. Rien n'échappe à ses yeux fureteurs et sournois. Elle a déï-obé une lettre d'Hélène à Henri, lettre révélatrice, qui l'a mise au courant de leur crise sentimentale. Il semble qu'elle déteste M. de Renneval. Elle se montre à son sujet agressive, amère. Elle s'est réjouie méchamment d'une chute de' cheval qui a failli lui coûter la vie. Hélène, indignée de cette dureté de cœur, en conclut que Françoise réunit décidément toutes les conditions souhaitées pour jouer le rôle ingrat qu'elle lui destine. Or elle s'abuse. Ce qu'elle prend pour de la haine

n'est que la fermentation d'une jalousie impuissante à se dominer. Françoise aime secrètement Henri de Renneval. Aussi accepte-t-elle l'étrange proposition qu'on ose lui faire. Elle feint de souscrire aux con- ^ditions imposées. Elle a son idée', son plan, une ■arrière-pensée de conquête. M. de Monneville l'approuve et l'encourage. La combative Françoise sera l'instrument de sa vengeance. Il s'en lexplique avec elle franchement et crûment; il lui raconte sa mésaventure conjugale, lui confie son désir de représailles et l'espoir qu'il place en elle.

Cet entretien entre l'oncle et la nièce, cette confession d'un vieux mari trompé à une vierge, les confidences scabreuses oix il se complaît froissènent les auditeurs de 1896. Ils jugèrent la scène indécente et cynique. Peut-être Antoine, systématiquement attaché aux outrances du Théâtre-Libre, en accentuait-il la brutalité.»^... Je ne sais, n'ayant pas gardé un souvenir précis de son interprétation. Celle de M. de Féraudy s'enveloppe de précautions, de ménagements. L'habile comédien atténue l'âpreté du rôle, il en ar- ; rondit les angles, il communique au personnage un ) aspect débonnaire, il lui prête une bonhomie mali- > cieuse qui plaide en sa faveur; il ne le représente pas ■ comme un homme hypocritement vindicatif et cruel, V. mais comme un brave homme, fin, lucide, patient, iî philosophe et taquin, qui s'amuse aux dépens de ceux qui l'ont offensé et tente sur eux une petite expérience de laboratoire... M. de Féraudy ne veut pas . que nous puissions être blessés du langage de M. de -Monneville. Il imprègne d'une onction paternelle et , d'une aimable humilité l'aveu que le savant fait de ses erreurs, les renseignements et les conseils qu'il prodigue à Françoise. « J'ai commis la faute d'épouser une femme jeune, quand mes cheveux blancs commandaient la solitude. J'ai résolument supporté Il s conséquences de cette faute, en y mettant même

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une certaine bonté; mais un membre de l'Institut n'est pas bon de la même manière que le bon Samaritain. » Il indique à sa nièce la route au bout de laquelle l'attend le bonheur. « Le lendemain du mariage, commencera pour loi une existence Tude et incommode. A force d'adresse, de fermeté, de persévérance, il faudra te faire aimer. La jeunesse, l'amour, l'intérêt politique, le bon renom sont de ton côté. Tu vaincras. » Il ajoute, afin sans doute que son machiavélisme paraisse moins odieux au public : « Tu n'es pas entre mes mains une simple machine de guerre, je te le jure. Tu me rendras le repos. Mais tu seras heureuse. » Le pacte est conclu. L'énergique Françoise tente l'aventure, avec le ferme espoir d'en sortir triomphante.

Le rideau se relève au second acte sur une bataille à demi gagnée. Depuis trois mois, Françoise s'appelle Mme Henri de Renneval. Elle a subi une complète métamorphose. La petite pensionnaire provinciale est devenue la plus élégante des Parisiennes et pour son mari une collaboratrice précieuse. Elle lui apporte l'aide de son intelligence, de son esprit délié, de son tact et de sa séduction. Car cette femme supérieure est pleine de grâce... En même temps qu'elle travaille à la fortune de l'ambitieux député, elle prend peu à peu possession de son cœur. Mais elle se renferme strictement dans les limites des conventions établies. Elle a juré de n'être qu'épouse honoraire. Elle se refuse aux désirs d'Henri, quoiqu'elle meure d'envie d'y céder. Elle répugne au partage et subordonne son consentement au congé officiel de la maîtresse déjà presque abandonnée. 11 résiste par scrupule, par orgueil. Il repousse cet ultimatum; et puis il craint d'être ingrat envers son ancienne amie. D'autre part, ne l'est-il pas envers 1' « associée » qui l'assiste chaque jour d'un dévouement efficace? (Elle a obtenu pour lui la promesse d'un portefeuille dans le minis-

fère de demain.) Il se sent aimé d'elle, il l'aime, et toutefois il ne peut se résoudre au geste libérateur. La situation serait sans issue, si M. de Monneville ne s'en mêlait.

L'astuce du vieux savant, ses manœuvres et ses paroles adroites exaspèrent l'impatience des amoureux, les incitent à franchir le fossé qui les sépare. « Pourquoi te montrer si peu généreuse? N'es-tu pas la plus forte? dit-il à la femme. La rupture que tu exiges s'accomplira de soi-même. — Soyez moins timide, dit-il au mari; ne voyez-vous pas qu'on vous adore? » Il achève de les troubler, de les énerver. Henri presse Françoise, qui défaille dans ses bras et ^ ne se ressaisit qu'à grand'peine. Elle est vaincue, prête à se donner. La brusque arrivée d'Hélène de Monneville glace les effusions de leur intimité naissante. Françoise se sauve à l'approche de l'ennemie. Hélène n'a pas revu Henri depuis son mariage; tout de suite elle s'aperçoit qu'elle eût mieux fait de ne pas • venir. Il est embarrassé, froidement affectueux. Elle voudrait dissiper cette gêne, et elle l'accroît. Ses tendres reproches, sa tristesse^ le dépit qu'elle ne peut longtemps cacher rebutent l'amant pour qui sa présence est un supplice. Irritée et agacée, elle essaye de lui dire du mal de Françoise; il l'arrête par un mot cinglant. Alors, ce sont des prières et des larmes. « Je vais sortir, vous me rejoindrez et nous passerons la soirée ensemble. » Il y consent, afin d'abréger cette pénible conversation. Mais Françoise s'est ravisée. Jalouse aussi, il lui déplaît de s'effacer devant sa rivale. Voilà les deux femmes en présence... La haine éclate dans leurs regards, dans la politesse cérémonieuse des propos échangés. Bientôt, s'affranchissant de toute hypocrisie, elles renoncent à dissimuler leurs sentiments. Hélène de Monneville affecte vis-à-vis d'Henri un ton protecteur^f^Te le met en garde contre certaines compromissioï(« politiques et l'exhorte à tourner le dos au gouveçneiËléSt, LFlraiffi-^^^

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çoise l'interrompt : « Ma tante, j'ai le plaisir de vous annoncer que mon mari est ministre des Affaires étrangères. » Fureur d'Hélène : <( Il y a quelques mois, lu ne te serais pas permis de me parler de la sorte. Tu étais une personne de peu d'importance, une créature neutre, qui acceptait ici l'emploi de mannequin. » Riposte de Françoise : « J'ai accepté d'être la meilleure amie, la conseillère la plus loyale d'Henri. Est-ce là ce que vous appelez un mannequin.^ Sachez que je suis une petite personne très volontaire qui ne se laissera pas supprimer. Vous êtes chez moi. Puisse votre échec de tout à l'heure vous inspirer un peu de méfiance de vos lumières, avec un peu d'estime pour les miennes. » Le duel se poursuit entre des adversaires qui cherchent à se blesser mortellement. Je ne saurais assez louer l'art que Mlles Marie Leconte et Cerny déploient dans l'expression de ces violences. La colère de F"rançoise n'exclut pas la compassion. L'emportement d'Hélène est fait d'humiliation et de douleur. Ces nuances sont rendues en perfection par les interprètes, dont le jeu souple, ému sonnages. Enfin M. Duflos, à force de mesure et de justesse, empêche qu'on ne sourie des incertitudes où se débat l'homme trop aimé...

Françoise, outrée de la mollesse de ce mari qu'elle a cru sincère et qui n'a point le courage, pour venir à elle, de rompre immédiatement avec le passé, s'est reprise. La pièce finirait sur un irrémédiable désaccord... Heureusement M. de Monneville — l'éternel sauveteur — est là. Il intervient, comme toujours à propos. Il prêche à sa nièce, momentané ment rentrée chez lui, la persévérance, l'indulgence l'aile écoute les avertissement de cette sagesse pratique elle suit surtout les impulsions de la nature et de l'instinct. Jamais Henri ne lui a été plus cher qise depuis qu'elle l'a quitté. Elle brûle de s'offrir à lui, de lui appartenir sans conditions. C'est ce qu'elle

A PROPOS DE LA « FIGURANTE )) lOI

déclare à la pauvre Hélène, dans une scène d'une lucidité, d'une cruauté, d'une logique admirables. Elle ( nicifie la maîtresse déchue, en lui ôtant toute illusion, en lui expliquant ce que ressent . Henri, ce qu'elles ressentent l'une et l'autre, en disséquant leurs trois cœurs.

,« Après mon départ, vous avez vu sa consternation et sa terreur de me perdre. Vous avez compris qu'il ne balancerait pas entre vous et moi. Une petite chance de salut se présente à votre esprit. Vous pensez : Françoise n'aime pas Heriri; elle n'y tient que par vanité. Tâchons de nous réconcilier avec elle, d'obtenir que sa cupidité et son orgueil soient contents. Henri, redevenu solitaire, m'accordera, par habitude, par désir de la paix, par un reste d'affection, peut-être encore quelques bonnes journées. L'autre disparaîtra. Je ne saurai plus qu'elle est de ce monde. Votre plan serait fort habile, conclut Françoise, si je n'aimais pas mon mari; malheureusement pour vous, je l'aime. »

Vainement, la lamentable Hélène proteste-t-elle, s'insurge-t-elle contre l'évidence; ses yeux rougis, la pâleur de ses joues, son accablement, sa détresse éclairent Françoise, qui lui retourne le fer dans la plaie : « Je vous vois aux genoux d'Henri, le suppliant de renoncer à moi, de vivre avec vous. H ne s'en soucie guère. Je suis pour lui l'avenir. Que ma revanche est déjà belle! En me retirant, en vous laissant près de lui, ah! que je vous faisais un cadeau perfide! Vous A'oici dédaigné?, mise au rebut, ou L^■^rdée par charité. » Hélène écoute ces choses terribles; et elle s'écroule, et elle sanglote, et elle souffre l\ mourir...

Françoise est-ello donc un monstre pour la torlurer ainsi .►>... Xiillement. File obéit à la loi naturelle qui veut qu'on défende son bonheur. Qu'importe si <p bonheur s'échafaude sur des ruines? L'égoïsme se

nourrit des pleurs et du sang d'autruil Egoïstes, ils le sont tous, dans l'œuvre de M. de Curel. Férocement égoïste, Françoise, amoureuse et conquérante; despotiquement égoïste, Hélène, tenace et irrésignée ; bassement égoïste, Henri, intrigant et sensuel ; vilainement égoïste, le vieil oncle papelard et rancunier. L'auteur n'a pas beaucoup plus d'illusion sur l'animal humain que n'en avait La Rochefoucauld. La sécheresse de ce tableau attristait les spectateurs de 1896. S'il nous captive davantage, c'est qu'apparemment nous sommes moins réfractaires qu'ils ne l'étaient à la vision directe et réaliste de la vérité. Si ce drame sombre et désenchanté nous touche, c'est qu'adouci par l'interprétation nouvelle, il laisse transparaître une sensibilité d'abord inaperçue. M. de Curel contemple de très haut le tourment dés créatures gouvernées par les tyrannies mystérieuses de l'hérédité et de la passion. Il y compatit, n'en doutez pas. Pénétré de ces misères, il les décrit avec une inexorable précision, il nous en donne la sensation toute chaude : il les fait vivre. C'est ainsi qu'il nous émeut.

Deux poèmes sur la guerre

L'HUMBLE OFFRANDE, de M. André Rivoire

GAVROCHE ET FLAMBEAU, de G. Trouillot

3 avril 1916.

BEAUCOUP de poèmes sont nés de la guerre. Quelques-uns appartiennent, par leur forme dialoguée, au domaine du théâtre, et ont paru sur la scène. L'Humble offrande exprime, avec cette sensibilité nuancée, cette tendresse émue, cette grâce enveloppée et discrète que M. André Rivoire répand dans toutes ses œuvres, des sentiments qui nous touchent vivemenî^, car ils reflètent les nôtres. Aucun artiOce de langage ne supplée à l'accent d'une confidence sincère. Or, il y a peu de rhétorique dans les vers de M. Rivoire, j'entends de cette rhétorique vaine et creuse, sous laquelle se dissimule la banalité des lieux communs. L'écrivain ne veut parler que s'il a des choses 'à dire et des choses qui n'aient pas été dites trop souvent et par tout le monde. Il descend en lui-même ; il s'interroge. S'interrogeant loyalement et profondément, il analyse, il traduit la pensée des {( intellectuels » de sa génération. Quel peut être leur présent état d'âme. ^* Par quels mouvements intérieurs, par quelles impressions ont-ils passé depuis dix-neuf mois.^* Ce fut d'abord une sorte de stupeur.

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puis une tristesse mêlée d'amertume. Ils assistaient au naufrage de tant d'illusions !

Nous nous étions épris d'un idéal trompeur.

Un rêve fraternel mit en nous sa torpeur...

Quel rêve !... Nous avions pensé, fous que nous sommes,

Désarmer les méchants à force de pardon...

La France généreuse et libre aurait fait don

De la paix souveraine au peuple entier des hommes...

Le poète doit se plier aux dures réalités, se résigner à l'ajournement indéfini de ses espérances. D'ailleurs, l'imminence du péril ne lui laisse pas le temps de méditer. L'heure est grave. L'action s'impose. Il voudrait y participer virilement. Hélas ! il se sent chétif : il n'a plus les bouillonnements de sève de la jeunesse. Son âge et sa faiblesse physique l'écartent du champ de bataille. Cette impuissance le décourage, l'humilie...

Oh ! tu n'es pas coupable et ce n'est pas ta faute. Si l'on n'a pas voulu de toi pour les combats, Si l'on t'a refusé de servir côte à côte • Avec les glorieux absents qui sont là-bas !... Toi-même tu sais bien que tu n'aurais pu suivre L'impétueux appel des vieux clairons de cuivre !

Lorsque la Muse apparaît, sa jolie Muse familière aux clairs regards, à la voix franche et sonore (la voix et les yeux de Mlle Marie Leconte), il la repousse, il la fuit. Elle lui reproche avec douceur l'ingratitude de cet accueil.

Ton air découragé m'accuse ; A peine si ta main se tend.

,Io sens que j'ai tort d'être blonde.

Et d'è*re rose et d'être ronde, Et de sourire par instant.

Tout cela te plaisait naguère...

Cela ne lui ])iaîl plus, en effet. Il n'ose approcher l'aimable fille, inspiratrice de ses anciennes chansons.

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Les baisers qu'elle lui apporte, il les refuse. Chanter, faire des vers, maintenant, est-ce possible ?

Surtout des vers pareils à ceux que je t'offrais.

De?; vers chantant l'amour gai, lumineux et frais...

La pauvre petite Muse — qui n'est pas la Muse épique d'Hugo, la Muse orgueilleuse de Vigny, la Muse douloureuse de Musset — s'émeut de cette détresse. Et soudain, elle s'ennoblit. Elle trouve dans la simplicité de son coeur l'éloquence qui relève, qui console, qui ranime l'énergie. La bonté parle en elle, la bonté et le bon sens. Son poète se croit déchu. Et pourquoi ? N'a-t-îl pas à jouer un rôle nécessaire, une mission à remplir? N'existe-t-il qu'une façon de se battre ?

Tu te plains de n'avoir pas d'armes ?... Et ta plume, Qui. depuis si longtemps, se rouille, dans ta main ?... Un vers !... Et .?ur le monde une étoile s'allume, Pour guider, dans leur nuit, les peuples en chemin !...

Parce que tu n'es plus celui que tu souhaites. Devant ces feuillets blancs, des mois, tu t'accoudas !... Ecris !... La France attend l'œuvre de ses poètes, Pour achever, demain, l'œuvre de ses soldats.

Clincun sa tâche !... Ecris !... C'est la tienne... Eux, s'ils

[meurent, n'est pas seulement pour leurs champs envahis, ~t pour que les beaux vers de la France demeurent, ^ ^t pour sauver, surtout, l'âmo de leur pays !...

Au fond de leur obscure et naïve tendresse.

L'art qu'ils ignorent n'est pas moins essentiel :

Un beau vers est pareil au clocher qui se dresse.

Tous deux, du même élan, montent vers notre ciel !...

L'appel de la Muse populaire est écouté. Le poète reprend conscience de son devoir. Dans des strophes que la véhémence et l'art de Georges Berr ont fait acclamer, il s'adresse aux Mots de France, il les presse d'accourir, il mobilise l'innombrable armée du Verbe,

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armée pacifique, armée guerrière, qui concourt à la victoire, puisqu'elle récompense et châtie, puisqu'elle dénonce à l'univers civilisé les crimes des Barbares, perpétue les images de l'héroïsme, persiste à défendre ia cause du droit outragé et prépare un avenir meilleur :

Tous les mots de France, sonnez, Venez sous ma plume, venez Avec une sainte allégresse ; Et les jours sombres révolus, Redevenez les mots élus Par qui l'Humanité progresse...

Les mots obéissent à M. André Rivoire. Il leur impose une discipline sans violence, leur apprend à traduire harmonieusement les intentions, les élans de son esprit et de son cœur délicats.

On eût bien étonné M. Georges Trouillot, parlementaire militant, sénateur et ministre, si on lui avait prédit son actuelle aventure. Il se révèle poète, auteur dramatique. Il a écrit, à l'occasion de la guerre, des vers chaleureux, cordiaux, français jusqu'aux moelles, imprégnés dans leur substance et leur forme des sucs les plus purs de notre race. Ces vers patriotiques sont des vers classiques. Car, en littérature, M. Georges Trouillot est éperdument conservateur. Il n'admet pas que les vieilles règles du Parnasse soient transgressées ; il entre en de grandes colères contre les novateurs ou les novatrices qui leur manquent de respect, et je sais tel morceau de lui, où ces fureurs reA'êtent l'allure grondeuse d'une honnête et robuste satire à la Despréaux. Il voue enfin à la rime millionnaire le culte superstitieux de Ban-

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