‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 27 sur 61 · A PROPOS DE « TRICOCHE ET CAGOLET · texte numérisé non relu

A PROPOS DE « TRICOCHE ET CAGOLET

L'ironie pessimiste de Meilhac et Halévy

{Odéon)

I** mai 1916.

CHAQUE fois que nous écoutons une pièce de Meilhac et Halévy, nous ressentons un plaisir mêlé de quelque surprise. Le temps, si cruel aux œuvres dramatiques de la fin du dernier siècle, pèse très légèrement sur celles-ci. Ce charmant théâtre est toujours jeune ; il n'a vieilli que par le costume et le décor. Ce sont les grâces de la vieillesse. Pour tout le reste, il est demeuré près de nous. C'est qu'il ne se borne pas à décrire des mœurs passagères. A travers l'homme d'une époque, il peint l'homme éternel; il s'élève au-dessus de l'observation anecdotique et courante; il porte des jugements dont la justesse subsiste ; il exprime des vérités d'ordre général. Sa philosophie nous touche et nous convainc d'autant plus qu'elle ne se pare d'aucune solennité. Elle est familière, dénuée de prétention, toute simple. Meilhac et Halévy ont un sens rare de la mesure. Ils fuient la violence. Ils ne se fâchent pas. Ils sourient. Ce sourire est un des secrets de leur persistante verdeur. On se fatigue de l'indignation véhémente, de l'éloquence déclamatoire, non de la malice clairvoyante et de l'ironie légère.

Les auteurs de Froufrou ne furent pas placés d'abord au rang qu'ils méritaient d'occuper. Les contemporains ne leur accordaient pas la même estime qu'à Emile Augier, qu'à Dum.as fils, qu'à Théodore Barrière. Ils voyaient en eux des faiseurs d'opérette et des vaudevillistes extrêmement spirituels, mais incapables de s'élever jusqu'à la haute littérature. L'idée ne leur serait pas venue de situer dans leur admiration ces pièces, jouées sur la scène des Variétés ou du Palais-Royal, auprès du Demi-Monde, des Effrontés, des Filles de marbre, des Faux bonshommes... La plupart des spectateurs ne soupçonnaient point, lors- • qu'ils faisaient fête aux petites comédies de Meilhac «t Halévy, que leurs applaudissements allaient à de grandes comédies, à des satires profondes. Ce qui les trompait, sans doute, c'est que cette humeur satirique n'était ni maussade, ni haineuse, qu'elle s'alliait à une fantaisie délicate, à une gaieté nuancée et fine... L'héroïne du Caprice, de Musset, dit M. de Chavigny, époux volage : « Je connais son coeur ; il est méchant, il n'est pas mauvais. » Cette définition s'applique à la comédie. Le rire de la comédie doit être méchant, mais non pas féroce ; il doit piquer à coups d'épingle, non pas larder brutalement à coups de couteau... Rappelez-vous un dialogue fameux. La « Petite Marquise » déclare à son amant qu'elle ne peut se résoudre à le quitter... Et comme il s'alarme d'une aventure qui va lui causer mille soucis : « Vous ne m'aimez pas, s'écrie-t-elle, vous ne m'avez jamais aimée. — Je vous ai aimée en homme du monde. » Voilà la satire de Meilhac, pénétrante mais contenue, qui blesse mais s'abstient d'appuyer et ne se retourne pas dans la plaie. Elle n'exclut pas la bonté, ou plutôt la bienveillance. Les auteurs de ces ouvrages lucides et humains se montrent indulgents parce qu'ils comprennent qu'ils ont eux-mêmes besoin d'indulgence e^ qu'ils ne sont peut-être pas exempts des faiblesses discernées et raillées chez autrui... Dans leur imper-

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tinence, il y a de la douceur, et dans cette douceur, une aimable humilité,.. Ils n'affectent pas le ton rogne ef méprisant des personnes qui croient à leur propre perfection. Ils s'irritent moins des ridicules qu'ils ne s'en amusent ; ils s'en amusent un peu à la façon de Philinte.

Oui. je vois ces déftoufs dont votre âme murmure

Comme vices unis à l'humaine nature.

Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé

De voir un homme fourbe, injuste, intéressé

Que de voir des vautours affamés de carnage.

Des singes malfaisants et des loups pleins de rage.

Tous ces traits nous les retrouvons dans les meilleurs comme dans les moindres ouvrages de Meilhac et Halévy. Tricoche et Cncolet, que vient de remonter rOdéon, n'est pas un de leurs chefs-d'œuvre. Intrigue incohérente, trop délayée. Episodes laborieusement groupés autour d'un sujet assez banal. Intérêt médiocre. Oui, maïs que de détails ingénieux, que d'inventions, quelle verve jaillissante, que de mots qui pétillent et qu'on n'oublie pas, quelle fermeté dans le dessin des personnages ! Ce ne sont que des silhouettes. Et ce sont des caractères. Le banquier Van den Pouf n'est pas un mari complaisant, il admettrait difficilement que l'adultère troublât son fover. Toutefois il tolère et même il désire qu'un accueil obligeant, que de savants manèges de coquetterie y attirent, y retiennent les gens dont il a besoin. Il expose ses théories h ATme Van den Pouf qui se révolte et répugne à les accepter. « La vertu chez une femme ne doit pas aller jusqu'à empêcher son mari de gagner de l'argent. Une parole prononcée d'une voix douce, un regard jeté h propos ne l'empêchent pas d'être vertueuse, et ce|a attire les clients. Une fois les clients attirés, c'est moi (Tui me charge de faire leur affaire, de faire leurs affaires, veux-je dire. Fascinés par vous, enfoncés par moi et le lendemain flanqués h la porte. Voilà comment j'admets la vertu. »

Bernadine Van den Pouf refuse de suivre ses conseils. Si elle ne veut pas ouvrir sa porte à Oscar pacha, détenteur de la concession de l'emprunt turc, ce n'est pas qu'elle soit rigoriste à ce point. Seulement elle déteste son mari, raison plus que suffisante ; et puis Oscar pacha lui déplaît parce qu'elle aime le duc Emile. Elle l'aime honnêtement, bien décidée à demeurer pure ; mais elle l'aime : elle le lui a écrit. Cette lettre imprudente, subtilisée par l'agence Tricoche et Cacolet, vendue à M. Van den Pouf, la met 0 la merci des plus odieux chantages. Elle demande au duc Emile de l'y soustraire et de l'enlevçr... D'ailleurs, elle ne s'engage à rien. Au contraire, elle veut qu'il soit bien convenu qu'on ne lui manquera pas de respect. « Jurez-moi que dans quelque situation que puisse nous jeter cette équipée, jurez-moi que je serai pour vous ime sœur, que vous serez pour moi un frère. — Vous tenez à ce serment ? » Il trouve les scrupules de Bernardine inintelligibles, il essaye de les combattre. « Ce qui me charme dans notre amour, dit-elle, c'est la joie que j'éprouve à y résister... S'exposer aux rigueurs de l'opinion sans avoir fait quoi que ce soit qui les justifie, cela est beau. — Cela est beau si l'on veut, répondit-il ; il me semble à moi que du moment qu'on se résigne à braver les rigueurs de l'opinion, on ferait tout aussi bien de... » Le duc Emile est plein de bon sens. Et il est délicieux. Il obéit aux caprices de l'exigeante petite femme. Elle ne consent pas à' se séparer du portrait de sa mère, peint à l'huile. Il emporte l'énorme toile qui ne le quittera plus ; il subit cette corvée sans im murmure. Il ne se plaint jamais, même quand Bernardine se moque de lui : « Je ne craindrai rien, tant que ce tableau sera entre vous et moi. » Il essuie avec une sérénité angélique les rebuffades : « Ne m'appelez donc pas Bernardine. C'était bon chez mon mari, ces familiarités-là. Mais vous devriez comprendre que maintenant... « Le duc Emile acquiesce. Et il paye...

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Sa fonction est d'être tapé. Sa main de Nabab débonnaire et résifrné sème les billets de banque : a Duc, donnez cinq cents francs. » Il s'exécule et ajoute d un i<in cordial : « Vous voyez comme j'ai bien fait de i)asser chez moi et de me munir de la forte somme ! n

\u troisième acte, il entre, suivi de Bernardine, au service de Fanny Bombance. Le couple recourt à ce déguisement pour échapper à la persécution légitime de M. Van den Pouf. Et le duc Emile continue de payer ; il paye toujours. Il paye le bijoutier, le parfumeur, le couturier, la modiste. Les factures affluent et sollicitent automatiquement son inépuisable libéralité. « Dans les maisons oii j'ai servi, j'avais l'habitude de faire des avances. — C'est un trésor que ce garçon-là ! » s'écrie Fanny Bombance, au comble du ravissement et de la stupeur... Elle l'interroge, elle voudrait savoir si quelques-unes de ses amies ont eu chez elles ce domestique généreux et distingué. « Alors, comme ça, c'est la liste de mes anciennes maîtresses que Madame.. . — Justement. » Il les énumère : Hélène Clou (lorsqu'il avait seize ans). Mina Castrucci, Bél)é Patapouf, Adélaïde de Valgeneuse. Elles lui ont, en effet, coûté beaucoup d'argent... La scène est un bijou d'esprit et de grâce.

Les deux figures de Tricoche et de Cacolet paraissent empruntées aux feuilletons de Ponson du Terrail ou de Chavette.' Un tpur d'imagination paradoxale les relève, atténue leur vulgarité. Tricoche est, à sa manière, un artiste; il travaille pour s'enrichir, mais aussi parce que son métier lui procure des jouissances singulières, celle de se travestir et de mystifier le prochain ; celle d'échafauder des combinaisons romanesques et d'y jouer un rôle. « J'adore ces affaires-là, je les adore... » Un certain article de son catalogue vise le cas des maris inquiets, désireux

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d'épier la conduite de « leurs dames ))... Il se voue de préférence à ces sortes d'opérations. C'est ce qu'il explique à M. Van den Pouf : « Vous me croirez si vous le voulez, sur dix personnes qui viennent ici, il y en a neuf pour cet article-là... Nous disons donc surveillance de votre dame... Avant, pendant ou après ? — Avant, monsieur, avant ! — A la bonne heure ! Et n'en êtes-vous encore qu'aux soupçons, ou bien avez-vous un commencement de preuves ? - Mon Dieu, je ne sais. Ma femme a abandonné la maison avec un ami. — Avec un ami ! Mais alors pourquoi, tout à l'heure, m'avez-vous dit avant ?... » Tricoche bâtit son plan de campagne; il oppose des ruses machiavéliques aux ruses infernales de Cacolet. Car ces associés sont des ennemis et s'appliquent réciproquement à se duper. Tricoche a promis de ramener la femme au domicile conjugal ; Cacolet de mettre les amants en lieu sûr. J'abrège le récit de cette odyssée burlesque. Les fugitifs échouent dans un estaminet du quartier Montparnasse. Bernardine est à bout de force. Le duc Emile ne vaut guère mieux. Ces émotions, ces promenades en fiacre, ces perpétuels changements de position sociale ont brisé leur courage. Ils échangent des réflexions mélancoliques. « Il y a des moments, dit le duc, oîj je ne puis m'empêcher de penser que nous serions plus heureux chez votre mari. » Enfin il découvre — ce qui ne contribue pas à le réjouir — qu'il a dépensé en douze heures, depuis l'enlèvement, vingt-huit mille sept cent quatre francs soixantequinze centimes... « Supposons que nous nous aimions seulement pendant quinze jours... Nous ne pouvons supposer que nous nous aimions moins de quinze jours, n'est-ce pas ?... Multipliez 28.704 fr. 78 par i5... » Ils sont, l'un et l'autre las de l'aventure, impatients de rentrer dans la vie normale. Bernardine rejoint M. Van den Pouf, qui s'étant consolé de son veuvage avec Fanny Bombance, a perdu le droit de

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