‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 28 sur 61 · A PROPOS DE « TRICOCHE ET GACOLET )) II · texte numérisé non relu

A PROPOS DE « TRICOCHE ET GACOLET )) II

se montrer chatouilleux... Au surplus, sa femme lui revient intacte.

Vous remarquerez la pudeur de Meilhac et Halévy, la réserve qu'ils imposent à leurs héroïnes en les arrêtant à mi-chemin sur la pente du péché. Ils veulent que les amours d'Hélène et de Paris, du fusilier Fritz et de la grande-duchesse ne se réalisent que par des mots et n'aillent pas jusqu'aux gestes définitifs. Leur irrévérence s'inclinait devant la morale traditionnelle que défendaient énergiquement à côté d'eux les Augier, les Dumas, les Barrière, champions de la famille, soutiens de l'édifice social. Ils étaient tout de même de leur temps. Et cependant ils avaient peu d'illusions. Un scepticisme absolu est au fond de ce théâtre, en apparence léger et charmant, en réalité désabusé et amer. La Rochefoucauld y retrouverait, dissimulées sous des fleurs, ses plus inexorables maximes... M. Van den Pouf (je reviens à T ricoche et Cacolet) raconte que sur la dénonciation d'un policier, il s'est précipité à la gare de Lyon dans l'espérance d'y pincer Mme Van den Pouf. « J'accours. J'arrive. J'aperçois une femme voilée. Je lève le voile. Ce n'était pas ma femme, c'était celle d'un excellent confrère. Elle partait avec un jeune étranger. Je leur ai fait mes excuses, je les ai mis en wagon. En les quittant, je me sentais tout remonté. » Que signifie cette anecdote, sinon qu'il y a dans le malheur de nos amis un je ne sais quoi qui ne nous est pas désagréable ? Maintenant, écoutez les confidences de la mère de Fanny Bombance, Mme boquet : a Le jour oii elle a filé d'ici avec ce petit cabotin des Batignolles, j'étais furieuse. Mais, qu'est-ce que vous voulez ? 'Quand, six mois après, je l'ai vue s'arrêter à ma porte [dans une grande voiture jaune qui a fait une émeute dans le quartier... Ces choses-là, on a beau dire, ça fait toujours quelque chose sur une mère. — Ça la flatte P — Naturellement ! » Intérêt, égoïsme et

Il8 LE THEATRE

vanité. Voilà l'être humain aux yeux de Meilhac et Halévy. Ils ne s'irritent pas... Ils constatent. Ils sou rient...

La troupe odéonienne mène rondement l'ouvrage. MM. Laroche et Bertin — Cacolet et Tricoche — ?out adroits et lestes. M. Yonnel est un duc Emile suffisamment bouffon ; Mlle Méthivier une Bernardine pro vinciale...

■ Molière i. GEOHGE DANOIN

17 juillet rgiG.

Cl EORGE Dandin reparaît à de longs intervalles sur J l'affiche du Théâtre-Français et s'y maintient difficilement. Une quarantaine de représentations en ont été données depuis cinquante ans. C'est peu. Le Malade imaginaire, le Médecin malgré lui, et même Pourceaugnac (pour ne nous occuper que des pièces en trois actes de Molière) ont meilleure fortune. Ce chefd'œuvre n'attire point le public. La critique a recherché les causes d'un insuccès, littérairement s immérité. Elle l'attribue à la pauvreté de l'intrigue, bâtie en effet sur une situation qui ne se renouvelle pas ; elle l'attribue surtout au ton de l'ouvrage, à son excès d'ironie, à un je ne sais quoi de maussade et d'attristé dont la foule se détourne. Tous les spectateurs admirent cette comédie ; la plupart l'écoutent sans beaucoup de joie et n'éprouvent guère le désir de la réentendre.

Cependant, à l'origine, elle plut. Rappelons les circonstances qui amenèrent Molière à la composer. Elle vit le jour à l'occasion des réjouissances organisées dans les jardins de Versailles pour célébrer la conquête de la Franche-Comté et de la Flandre. Montée magnifiquement, parmi les splendeurs du parc royal, au milieu d'une salle de verdure, « elle était mêlée,

dit la Gazette du 21 juillet 1668, d'une autre pièce en musique et en ballets, laquelle se jouait pendant les entr'actes. A celle-ci succéda une collation de fruits et de confitures, disposée aux deux côtés du théâtre et offerte aux souverains par les invités placés sur la scène, ce qui, étant accompagné de quantité de jets d'eau, parut tout à fait galant à l'assistance, de près de trois mille personnes, où l'on remarquait le nonce du pape, les ambassadeurs et les cardinaux de Vendôme et de Retz. » George Dandin fut encore représenté vingt fois à la cour et trente-neuf fois à la ville jusqu'à la mort de l'auteur. L'accueil de ces divers auditoires ? Très chaud. Un feu roulant de rire. Chacun, selon sa condition, trouvait dans la farce des raisons de s'égayer. Les gentilshommes attachés à la personne du roi jugeaient impayables les silhouettes de M. et Mme de Sotenville. Dès cette époque, les Parisiens raillaient volontiers les provinciaux. Rien ne semblait aussi ridicule aux vrais grands seigneurs que la morgue prétentieuse et la fausse élégance des hobereaux campagnards. Le personnage de George Dandin éveillait chez le bourgeois des dispositions analogues. Les spectateurs du Palais-Royal, le tapissier du quai du Pont-Neuf, l'apothicaire du quartier des Halles, se gaussaient du paysan ambitieux qui avait voulu se décrasser par un mariage aristocratique. Ils applaudissaient à sa confusion et ne le plaignaient nullement. « George Dandin, dit l'honnête Robinet, ne reçoit que des mépris de sa femme, ainsi que de son beau-père et de sa belle-mère qui ne l'ont choisi pour gendre que pour ses grands biens. » Ce mari est grotesque. Il est comique. Il n'inspire pas aux contemporains le sentiment de vague commisération que nous lui témoignons aujourd'hui. 11 a commis par vanité la pire des fautes. Il en est châtié. Tant mieux. Voilà ce que le parterre pense de lui.

Et Molière ? Se montre-t-il également dur,

GEORGE DANOIN lai

n'éprouve-t-il point quelque pitié à l'égard de son héros ? Est-il pour, est-il contre le lamentable Dandin ? Sans aller jusqu'à attribuer au père du Misanthrope des idées républicaines, ne peut-on le supposer capable, comme La Fontaine, de prendre la défense des petits et de reprocher aux grands un excès d'orgueil, un usage immodéré de leurs privilèges ?

Selon que vous serez puissant ou misérable.

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Prêtons l'oreille à George Dandin. Les monologues où il se Qonfesse révèlent son état d'âme et peut-être, par extension, le sentiment de celui qui le fait parler... Les premiers mots qu'il prononce servent à énumérer ses déceptions, à exposer ses griefs, à les livrer aux réflexions des gens de son espèce qui seraient tentés de l'imiter : « Ah 1 qu'une femme demoiselle est une étrange affaire I La noblesse de soi est bonne ; c'est une chose considérable, assurément. Mais elle est accompagnée de tant de mauvaises circonstances qu'il est très bon de ne s'y point frotter. Je suis devenu làdessus savant à mes dépens, et connais le style des nobles, lorsqu'ils nous font, nous autres, entrer dans leurs familles. L'alliance qu'ils font est petite avec nos personnes ; c'est nos écus qu'ils épousent ; et j'aurais mieux fait, tout riche que je suis, de m'allier en franche paysannerie que de prendre une femme qui se tient au-dessus de moi, s'offense de porter mon nom et pense qu'avec tout mon bien, je n'ai pas assez achète la qualité de son mari. George Dandin ! George Dandin, vous avez fait une sottise, la plus grande du monde. » Que le bonhomme ait sottement agi en essayant de sortir de sa condition, Molière en demeure d'accord ; il le lui reproche et veut qu'il en pâtisse. Mais il ne prise pas davantage les aigrefins de la gentilhommerie qui s'engraissent à ses dépens et le bafouent. A ceux-là, il dit vertement leur fait et par la bouche de leur victime. « L'aventure n'a pas

été mauvaise poujr vous, s'écrie Dandin, poussé à bout par l'impertinence des Sotenville. Vos affaires étaient fort délabrées et mon argent a bouché quelques bons i trous. » On pourrait découvrir à cet endroit l'indice d'une intention bienveillante. Molière va-t-il se prononcer en faveur du paysan dépouillé et molesté ? Non. 11 ne prend pas parti. 11 met en relief les défauts et les qualités de chacun. Il ne se pique que de tracer des portraits exacts. 11 fournit au public des éléments d'appréciation et lui laisse le soin de conclure.

A le bien considérer, c'est un fâcheux individu que George Dandin. Ce rural, probablement enrichi par héritage (on ne voit pas qu'il travaille de ses mains), a voulu épouser une fille de noblesse. C'est la vanité et non l'amour qui l'a déterminé à ce choix ; aucun de ses propos ne révèle qu'il aime sa femme ou qu'il l'ait aimée. Il l'a achetée. Des parents avides la lui ont vendue. Et d'avoir conclu ce marché en dehors d'elle, c'est une des" choses qu'elle ne lui pardonne pas : « M'avez-vous, avant le mariage, demandé mon consentement et si je voulais de vous ? Vous n'avez consulté pour cela que mon père et ma mère; ce sont eux, proprement, qui vous ont épousé... » (1 a débattu, arrêté tous ces arrangements avec M. et Mme de Sotenville, accepté leurs conditions, payé leurs dettes. 11 subit leur prestige à tel point qu'il va leur porter ses doléances, et quoiqu'il les sente hostiles, solliciter leur appui. Il conserve envers la noblesse un fond de respect qui résiste aux humiliations et aux rebuffades. Ses velléités de rébellion fléchissent aussitôt que le baron de Sotenville élève la voix ; il enrage, mais n'ose désobéir ; il répète, comme un écolier, les plates excuses qu'on lui dicte. Son « snobisme » le rend faible. Il se sait socialement inférieur à ceux qui l'oppriment ; et puis, il les craint, car de toute façon il est lâche ; il a peur, s'il entrait avec eux en lutte ouverte, qu'ils n'usent contre lui de leur crédit, de

, GEORGE DANDIN ia3

leurs relations et ne réussissent à le faire pendre. A sa femme même, il parle avec précaution ; il se soulage en injuriant la servante Claudine, en la traitant de 1 dessalée » et de « carogne » ; mais vis-à-vis d'Angélique, qui est une demoiselle, il retient sa langue. Il ne se permet de l'appeler « coquine », épithète qu'elle justifie si bien, qu'au troisième acte, quand, la ( royant démasquée, il s'imagine que ses parents renoneeront à la soutenir. Bref, grossier, indélicat, égoïste, / tenace, bassement glorieux, souple d'échiné, dénué de fierté et de courage, George Dandin est le modèle des pleutres. Il n'a pour lui qu'une certaine rondeur à la Sancho, une verdeur de bon sens qui rendent ses propos assez agréables. Mais l'auteur ne le propose décidément ni à notre compassion ni à notre estime.

M. et Mme de Sotenville sont délicieux. Molière a ajjerçu ce couple en province, lors de ses pérégrinations, de même qu'il a rencontré Cathos, Madelon et la comtesse d'Escarbagnas. Etroitement unis, ils vont Idujours deux à deux, ils ne se montrent pas l'un -ans l'autre, pensant, pérorant, plastronnant ensemble, sous le toit de tuile de la taupinière qu'ils décorent pompeusement du nom de château. Le baron M' vante d'avoir des aïeux morts au service du roi. 11 vil, confit dans leur souvenir, comme la baronne dans le culte moisi et superstitieux des Prudoterie... Us n'avaient pas le sou quand le ciel a mis sur leur route cette bonne pâte de Dandin. Ils ne croient pas être ses débiteurs. Ils l'ont si grandement honoré en le choisissant pour gendre que c'est lui qui leur doit de la gratitude, et ils sont stupéfaits qu'il le conteste. Ils ne le haïssent point. Ils le regardent de haut, ainsi qu'un objet étrange, lointain, indifférent, avec le([uel il n'est décent d'entretenir qu'un commerce accidentel réduit au strict nécessaire. Ils ont eu beau le doter arbitrairement dune particule, M. de La Dandinière reste à leurs yeux presque inexistant ; et il

cesse entièrement d'exister lorsqu'il se trouve devant un vrai gentilhomme. Entre les assurances, appuyées des présomptions les plus graves, que leur apporte Dandin, et la simple dénégation du vicomte Clitandre, ils n'hésitent pas une minute. C'est le vicomte qui a raison. Ils ne sauraient admettre qu'un vicomte puisse les tromper ou se tromper. Ils n'admettent pas davantage qu'une femme, née Sotenville, pèche contre la vertu, de manière, du moins, à provoquer le scandale. Car en tout ceci il y a des nuances. S'il leur était démontré qu'Angélique est coupable, ils la répudieraient nettement : « Jour de Dieu, je l'étranglerais de mes mains, s'il fallait qu'elle forlignât de l'honnêteté de sa mère. » M. et Mme de Sotenville ont des mœurs, de solides principes avec lesquels ils ne transigent jamais. Toutefois, ils se laissent convaincre plus aisément de l'innocence que des erreurs de leur fille. Et quand, en dépit de l'apparence, elle s'est lavée de l'accusation, ils accablent le mari de compliments qui lui sont un supplice et un outrage : « Mon gendre, vous devez être ravi, vos soupçons se trouvent dissipés le plus avantageusement du monde. » Ils se moquent de lui : et ils ne se moquent pas tout à fait ; ils pensent vraiment qu'Angélique est pure... Mais ne le fût-elle pas qu'ils se persuaderaient qu'elle l'est, afin de pouvoir la défendre sans mentir et conserver la façade de leur magnifique intransigeance. Cette subtilité cauteleuse des Sotenville perce dans mille détails. Ils sont insolents et ils sont prudents. Ils éprouvent une joie secrète à humilier Dandin, à relever brutalement l'excès de familiarité de ses discours, à le remettre à sa place, à le rappeler au sentiment des distances ; mais s'ils s'aperçoivent que l'homme va se cabrer, ils font doucettement machine en arrière, sachant ce qu'ils ont obtenu, ce qu'ils tireront encore de cette excellente vache à lait : « Suffît, m'amour, de lui avoir donné ce petit avertissement », déclare le baron à son impétueuse moitié. Puis se tournant

Page 1