‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 29 sur 61 · GEORGE DANDIN · texte numérisé non relu

GEORGE DANDIN

vers son gendre, et de l'air le plus obligeant : « Sachez que vous êtes entré dans une famille qui vous prêtera de l'appui et ne souffrira point que l'on vous fasse aucun affront. » D'autre part, il prodigue les civilités n Clitandre, le convie à courre un lièvre. Les gens de même race, à travers des désaccords passagers, s'entendent et se rapprochent.

C'est aussi par différence d'origine et d'éducation que s'explique l'insurmontable éloignement d'Angélique. Tout l'irrite et l'exaspère en Dandin. Ils ne parlent pas le même langage. Elle ne lui cache point, du reste, cette aversion et lui en marque les motifs : <( Mon dessein n'est pas de m'enterrer vive dans un mari. Comment ! parce qu'un homme s'avise de nous épouser, il faut que toutes choses soient finies pour nous et que nous rompions tout lien avec le monde ! C'est une chose merveilleuse que cette tyrannie de messieurs les maris ; et je les trouve bons de vouloir qu'on soit morte aux divertissements et que l'on ne vive que pour eux. Je me moque de cela et ne veux point mourir si jeune. » Une si parfaite franchise nous plaît et nous inclinerait h l'indulgence. Mais elle n'est que momentanée. Angélique redevient, aussitôt après, rouée, menteuse, sournoise, perfide, méchante ; elle feint la soumission envers des parents qu'elle redoute ; elle s'abaisse aux plus tendres prières ^Mon cher petit mari, Je vous en conjure) lorsqu'elle *p sent à sa discrétion, puis se redresse comme une vipère une fois le péril écarté. C'est une vilaine créature. Elle ressemble trait pour trait à la Dorimène du Mariage forcé, de même que Sotenville est une réplique caricaturale du Dorante du Bourgeois gentilhomme et Clitandre une épreuve retouchée des blondins séducteurs de VErole des femmes et de VEcole fies maris. Molière ne se lasse pas de repeindre, avec des variantes, les plus expressifs de ses modèles.

Ces figures plaisantes ou sévères, gracieuses ou

laides, , il les groupe et les mélange, selon les exi gences du sujet. Les unes éveillent la sympathie, d'autres la repoussent. Elles se font valoir par le contraste. Les duos d'amour de Valère et de Mariane nous reposent des scélératesses de Tartuffe, la spirituelle simplicité d'Henriette de la pédanterie de Philaminte, la bonhomie de Chrysale de l'âpre cuistrerie de Trissotin, la droiture d'Eliante des manœuvres compliquées de Célimène, la belle humeur de Toinette de l'astuce intéressée de Béline. Ici, rien de pareil. Une médiocrité morose qui va chez quelques-uns jusqu'à l'abjection, caractérise uniformément tous les personnages de George Danâin et crée autour de la pièce une atmosphère grise et morne. Pas un rayon de soleil .dans ce tableau, pas une détente dans ce conflit, où" se mesurent la rapacité,, la duplicité, la bassesse vaniteuse, Tégoïsme féroce.

La farce que Scapin emplit de ses fourberies n'est Sfuère plus réconfortante, mais il l'emplit aussi de son ingéniosité inventive, de sa gesticulation pittoresque, de sa verve ardente et lyrique. Ces agréments manquent à George. Danâin. La pièce est monotone et rude. Sa rudesse n'offusquait pas les gens du dix-septième siècle. Ils s'amusaient des tortures infligées à l'époux de la vindicative Angélique, comme les enfants trépignent d'aise en voyant Guignol assommer à COUPS de bâton le commissaire. Nous sommes moins ingénument cruels. Nous ne souhaitons pas la mort du pécheur, ni d'assister à son asronie. Notre sensibilité s'offense de l'avilissement sans mesure du misérable Dandin, ainsi que d'une atteinte portée, en sa personne, à la dignité humaine. L'absence de toute figure oîi notre besoin de sympathie puisse s'accrocher explique, je suppose, l'indéfinissable malaise qui clace le public en présence du chef-d'œuvre.

Cette impression peut être atténuée par une interprétation vive et légère. C'est à quoi s'efforcent les acteurs de la Comédie. M. Bernard prête à George

LA « CRITIQUE DE L'écOLE DES FEMMES » T 27

Oandin son naturel et sa placide douceur. La belle Robinne ne pousse pas à l'excès la perversité d'Angélique... Mlle Even et M. T.afont dessinent joliment les profils jumeaux des Sotenville. Je voudrais que le baron eût encore plus de branche, qu'il fût un coq majestueux et hérissé. Mlle Dussanne est une Claudine pendarde à souhait ; M. Afayer un Clitandre plein d'aimable fadeur ; M. Denis d'Inès rend avec un tact exquis les drôleries et les finesses villageoises de Lubin.

Page 1