‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 30 sur 61 · II. LA « CRÎTIOUE DE L'ÉCOLE DES FEMMES · texte numérisé non relu

II. LA « CRÎTIOUE DE L'ÉCOLE DES FEMMES

12 février 1917.

Nous avons pris plaisir à écouter la Critique de l'Ecole des femmes. De tous les ouvrages de Molière, c'est un de ceux où il se peint le plus librement, où il se montre dans l'exercice de sa profession, ouvre au public la maison qu'il habite et lui confesse les sympathies, les aversions, les rancunes, les mouvements divers, nous dirions aujourd'hui les états d'âme, inhérents à son triple métier d'auteur, d'acteur et de directeur de théâtre. Ce qu"'on doit chercher ici, ce n'est point l'aveu des sentiments profonds du poète, de ses souffrances, de sa jalousie, du supplice que lui infligea l'indifférence d'une femme trop aimée ; ce sont les petites passions, les vivacités combatives liées à l'accomplissement de la tâche quotidienne.

Molière avait besoin de se défendre ; et pour se défendre, il attaquait. En cette année i663, il était parvenu à l'apogée de sa fortune. Il jouissait de la faveur du roi ; la vie lui souriait ; il gagnait beaucoup d'argent ; il touchait les profits de quatre parts «ociales : il possédait une part comme comédien ; une

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seconde part appartenait à sa femme ; et quand une de ses pièces figurait sur l'affiche, il avait droit à deux autres parts. Cela lui valait au moins 25.ooo livres de revenus. Sa dernière oeuvre, l'Ecole des femmes, jouée le 28 décembre 1662, attirait la foule. Colbert venait de le pensionner en accolant à son nom une flatteuse épithète. De tels succès ne pouvaient manquer de déchaîner l'envie. Elle s'exerça avec fureur contre la comédie nouvelle. D'aigres censures essayèrent d'empoisonner la satisfaction légitime de l'écrivain, d'humilier son orgueil, de détourner les spectateurs d'une oeuvre qu'ils se permettaient — quelle impertinence ! — d'applaudir. Dès la première représentation, ces fâcheuses dispositions éclatèrent. Despréaux en fut outré et dépêcha, le i*' janvier, à son ami, en guise d'étrennes, l'épître bien connue qui le vengeait de cette injuste agression :

Laisse gronder tes envieux.

Ils ont beau crier en tous lieux Qu'en vain tu charmes le \nilffaîre.

Que tes vers n'ont rien de plaisant.

Si tu savais un peu moins plaire, Tu ne leur déplairais pas tant.

A.U lieu de s'apaiser, l'assaut redoubla ; sa violence appelait la controverse. Mais tandis que les admirafeurs de Molière le louaient discrètement et dans le privé, ses détracteurs élevaient la voix et imprimaient des libelles... Un opuscule de Visé, qui courait sous le manteau, accusait de plagiat — inévitable grief — l'auteur de VEcole des femmes. « Le sujet n'est pas de son invention ; il l'a puisé h maintes sources : il l'a tiré de Roccace. des contes de Douville, de la Précnution invtne, de Scarron, et d'un livre intitulé : les Nuits fncétieusfs du seiqneur Strapnrole. » Toutefois, le pamphlétaire, afin de donner plus de poids à ses critiques, affectait d'être équitable, mêlait au blâme quelques louanges.

« Cette pièce a eu un sort singulier. Tout le monde

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l'a trouvée méchante et tout le monde y a couru. Les dames l'ont condamnée et l'ont été voir ; c'est le sujet le plus mal conduit qui fut jamais, et je suis prêt de soutenir qu'il n'y a pas de scène où l'on ne puisse faite voir une infinité de fautes. Je suis cependant obligé d'avouer, pour rendre justice à ce que son auteur a de mérite, que cette pièce est un monstre qui a de belles parties et que jamais on ne vit tant de si bonnes et de si méchantes choses ensemble. Il y en a de si naturelles qu'il sem.ble que la nature ait travaillé elle-même à les faire... »

Ces observations n'excédaient pas les limites d'une discussion courtoise. Molière les eût sans doute endurées. Mais il y en avait de plus perfides. De pieux personnages, s'appuyant sur l'autorité de Bossuet, l'accusaient 4'irrévérence et presque de sacrilège, s'offensaient des « commandements du mariage », oh ils croyaient discerner une parodie des commandements de Dieu; ils n'acceptaient pas que l'on touinàt en dérision les « chaudières l»ouillantes » de l'enfer ; leur pudeur s'alarmait de certaines crudités, de certaines images équivoques ; elle s'indignait des « enfants faits par l'oreille » ; elle attribuait un sens obscène au (rouble d'Agnès, quand l'ingénue n'ose a\ouer à Arnolphe ce que le galant Horace <( lui a pris »... Le prince de Conti s'écriait : « Rien n'est aussi immodeste ni aussi scandaleux que cette scène ! » Molière sentit le péril d'une telle campagne. 11 résolut de réagir vigoureusement, et luttant avec ,ses armes, de donner une forme théâtrale à sa riposte. Il dédia la Critique de l'Ecole des femmes à la reine mère qui, bonne chrétienne, lui témoignait néanmoins de la bienveillance, ce dont il éprouvait une infinie gratitude. « Je me réjouis de pouvoir encore avoir l'honneur de divertir Votre Majesté ; elle, madame, qui prouve si bien que la véritable dévotion n'est point contraire aux honnêtes amusements ; qui, de ses hautes pensées et de ses importantes occupations, des-

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cend humainement dans le plaisir de nos spectacles et ne dédaigne pas de rire de cette même bouche dont elle prie si bien Dieu. » Le petit ouvrage, repré sente le i®"" juin i663, n'atteignit nullement le but qu'il se proposait ; il ne fît pas taire la médisance ; il l'exaspéra. Faute d'aliment, cette polémique se fût éteinte. Il la prolongea et communiqua à une que relie fugitive l'ampleur d'une bataille rangée.

Beaucoup de pièces ont été bâties sur le modèle de celle-ci. Molière a toujours eu des imitateurs. Regnard écrivit la Critique du Légataire, Destouches la Critique du Philosophe marié, Montfleury le Procès de la femme juge et partie. Aucun de ces ouvrages n'a sur vécu à l'occasion qui l'avait fait naître. L'œuvre dt représailles composée par Molière n'est due, comme eux, qu'à un accident, qu'au besoin que ressentait un dramaturge irrité et sensible de s'expliquer et de se justifier coram populo. Cependant, elle demeure vivante, parce qu'elle contient des traits d'observation qui n'ont pas vieilli. C'est le propre du génie molié resque d'élargir la matière qu'il entreprend et de transformer les vérités particulières en vérités éter nelles. La Critique de l'Ecole des fem.mes est le type du plaidoyer que les auteurs de tous les pays et de tous les temps ont l'impérieuse tentation d'écrire lors qu'ils se croient victimes d'un excès de rigueur, c'est à-dire à peu près chaque fois qu'une de leurs produc tions ne recueille pas des suffrages unanimes. Changez le titre, conservez le plan. Vous avez une satire d'au jourd'hui et de demain. Les interlocuteurs mêmes sont d'une modernité surprenante. Nous possédons l'équivalent de la précieuse Climène, du pédant Lycidas. Nous avons nos snobinettes imprégnées de l'opinion courante, superficiellement frottées' de littérature ; nous avons nos hommes de lettres ratés et fielleux ; et nous avons nos marquis, incapables de traduire une impression réfléchie, absolus et sols, et

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qui ne vont au théâtre que pour s'y faire voir et parce qu'il sied d'y aller quand on appartient au Tout- Paris des « couturières ». Et nous avons aussi nos « prudes Aramintes », promptes à s'effaroucher de l'ombre d'une indécence. Sur ces figures âgées de deux siècles et demi, nous pouvons mettre des noms contemporains...

Le plus intéressant des personnages est celui qui ne paraît point et se laisse à chaque mot deviner. Il ne s'efface plus comme il a coutume de le faire dans ses grandes comédies, voulant que les caractères se développent d'eux-mêmes selon la nature et sans intervention arbitraire de sa part. Cette fois il escalade, d'un pied vif, les tréteaux sous le nom de Dorante, avocat agressif et chaleureux ; il souffle à l'oreille de la sage Uranie et de la malicieuse Elise' les arguments destinés à confondre leurs contradicteurs, propagateurs de la calomnie. Il mène le combat. Du bout de sa plume, épée redoutable, il pique jusqu'au sang la minaudière, l'homme aux larges canons et le cuistre. Il confie à ces trois ridicules la mission de l'outrager, ce qui est la meilleure façon d'ôter à l'outrage tout crédit.

Le marquis sort du théâtre. 11 annonce qu'il vient d'entendre la plus méchante pièce du monde. « Comment, diable ! A peine ai-je pu y trouver place. J'ai pensé être étouffé à la porte. Et jamais on ne m'a tant marché sur les pieds. » Ce n'est pas Molièreauteur qui dicte ces paroles au marquis, c'est Molièredirecteur, ravi de constater que sa salle ne suffît pas à contenir les flots pressés du public. A ce public, dont il s'efforce d'échauffer l'enthousiasme, l'adroit imprésario adresse des flatteries délicates. Il prononce, contre les gens du bel air, le panégyrique des petites gens. <( Apprends, marquis, que le bon sens n'a point de siège déterminé à la comédie ; que la différence du demi-louis d'or et de la pièce de quinze sols ne fait rien du tout au bon goût ; que debout ou assis,

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on peut donner un mauvais jugement. » Attention, Molière, voilà d'imprudents discours I Ne blesserontils pas ces gentilshommes qui, à l'exemple du roi, daignent vous soutenir ! Ménagez-les, de grâce I Et le chef de la troupe s'avise en effet de l'erreur qu'il allait commettre ; il sert aux courtisans un compliment galamment tourné : « Sachez, monsieur, qu'on peut être habile avec un point de Venise et des plumes aussi bien qu'avec une perruque courte et un rabat uni ; que la grande épreuve de toutes nos comédies, c'est l'approbation de la cour, que c'est son bon goût qu'il faut étudier pour trouver le moyen de réussir ; qu'il n'existe pas de lieu où les décisions soient si justes. )) L'escarmouche se poursuit. Le généralissime allonge à gauche, à droite, des coups de boutoir. Molière-acteur égratigne en passant ses rivaux de l'hôtel de Bourgogne. « Tous les autres comédiens qui étaient là en disaient du mal. — Il faut les en croire, répond ironiquement Dorante. Ce sont des personnes éclairées et qui agissent sans intérêt. » Enfin Molière-dramaturge achève la manœuvre et consomme la déroute de l'ennemi. Il larde d'épigrammes virulentes l'infortuné Lycidas.

Piteux, crasseux, besoigneux, humble et plein de bile, dévoré de rancœur envers le succès qu'il n'a pas su conquérir, cet homme noir — premier croquis de Trissotin — suinte l'amertume et la haine. L'œil aigu de Molière le transperce, observe tout ce qu'il y a en lui de bas, de médiocre, de venimeux, le dépit du poète qui ne peut même pas être sifflé — une chute bruyante, ce serait la gloire — mais auprès duquel on passe sans y prêter attention. Lycidas a horreur des ouvrages « qui font de l'argent ». L'empressement de la foule est un signe infaillible de leur nullité. « Il y a une grande différence de toutes ces bagatelles à la beauté des pièces sérieuses. Cependant, tout le monde donne là-dedans aujourd'hui. Il ne court plus qu'à cela, et nous voyons une solitude effroyable aux

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irrandes œuvres, alors que des sottises ont tout Paris. delà est honteux pour la France. » Dorante relève \prtement. ces propos, rabroue le misérable, clôt le liée à Climène, renfonce dans la gorge du marquis ■;es turlupinades, proteste de l'innocence d'Agnès, afflrme — en est-il vraiment si sûr ? — que l'auteur n'a pas mis d'intention polissonne dans la phrase incriminée, et que c'est bien un ruban qu'a pris Horace l't non quelque autre chose malhonnête à désigner. I) proclame la vanité des règles classiques, l'indépendance de l'art, l'indifférence de l'écrivain heureux et célèbre à l'égard de qui le .déchire. « Il ne se soucie pas qu'on fronde ses pièces, pourvu que le monde y vienne. » Si Molière avait à ce point méprisé les attaques, il n'y eût pas répliqué avec tant de feu... l'n peu (( cabot », Molière, lorsqu'il plaide pro domo sî/a... Mais qu'il est spirituel et méchant ! Qu'il est auteur dramatique !

Interprétation soignée. M. Croué dessine finement le profil de Lycidas, M. Paul Numa imprime à Dorante une allure cordiale et aisée, très agréable, Mme Simone Damaurv est raisonnable, bienveillante et de bonne foi. comme il sied à Uranie. Mlle Faber-Climène joue à merveille de l'éventail. La joie de la représentation, re fut M. Denis d'Inès, un marquis de grand style, haut en couleur, épanoui dans sa stupidité, royalerncnl fat, superbe...

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