‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 4 sur 61 · HOBACE » A LA COMEDIE-FRANÇAISE · texte numérisé non relu

HOBACE » A LA COMEDIE-FRANÇAISE

La pauvre amante essuie tour à tour l'agressive exiîiice du jeune Horace, les dures remontrances du «'ieil Horace qui ne compatit nullement à sa douleur 3t annonce — suprême injure — qu'il lui procurera un autre mari. Son indignation, sa colère, la véhémence de ses « imprécations » sont justifiées. Il est odieux qu'elle périsse par la main fraternelle qui lui a déjà infligé tant de maux. Et toutefois, nous ne pouvons nous résoudre à condamner l'assassin. L'ar fêt du roi qui l'absout nous semble équitable :

Vis donc Horace, vis, soldat trop magnanime. Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime. Sa chaleur généreuse a produit ton forfait, D'une cause si belle, il faut souffrir l'effet. Vis pour servir l'Etat...

JNotez que cette clémence, théoriquement, est assez immorale, qu'elle tend à amnistier, en payement du service rendu, les pires atrocités... Et nous ne frémissons pas... Et nous acquiesçons... La guerre crée chez l'homme une conscience spéciale. Elle comporte, â vingt siècles d'intervalle, les mêmes nécessités, déchaîne les mêmes horreurs, enfante les mêmes héroïsmes, inspire au philosophe les mêmes méditations. Voilà pourquoi l'audition d'une œuvre comm^ lorace est, à l'heure actuelle, si émouvante. Ses personnages reflètent des^ types d'humanité qui ne sont jamais abolis et que les circonstances ressuscitent. Nous avons nos Horaces, nos Guriaces, nos Camilles, nos Sabines : Horace, le patriote intransigeant et fougueux ; Curiace, le pacifiste provisoirement résigné à subir la loi de fer ; Camille, l'amoureuse déchaînée qui revendique le « droit au bonheur »; Sabine, l'épouse éplorée et passive dont la vaine activité ne se déploie qu'en paroles. Et nous avons, Dieu merci I nos vieux Horaces — les Sachems de la tribu — que l'âge a courbés, non pas éteints, en qui brûle la flamme éternelle de l'honneur et de la foi.

b LE THEATRE

Et quand Valère est venu retracer les péripéties de la lutte difficile et finalement victorieuse engagée par le champion romain contre un ennemi supérieur en nombre, à quoi pouvions-nous songer, je vous prie, sinon aux prodiges stratégiques des champs de bataille de la Marne ?

Trop faible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux,

il sait bien se tirer d'un pas si dangereux ;

11 fuit pour mieux combattre et cette prompte ruse

Divise adroitement trois frères qu'elle abuse.

Horace, les voyant l'un de l'autre écartés.

Se retourne...

Vous voyez qu'aucune pièce n'est plus moderne qu'iîomce.

Interprétation intéressante... M. Paul Mounet reprenait le rôle du jeune Horace. M. Albert Lambert celui de Curiace. Ils dessinent avec une égale vérité la physionomie des deux personnages. Mounet rugissant, dressant le jarret, cambrant les reins, le buste ceinturé de cordes grossières, le col gonflé, les biceps tendus, est un magnifique belluaire, avide de descen dre dans l'arène. Tout raisonnement doit se briser contre ce front vaniteux et têtu, possédé par l'obsession de l'idée fixe. La vision du crime proche y est peinte. Albert Lambert donne de Curiace une image poétique et fidèle. Il est bon, il est tendre, il est charmant. Lorsque Horace lui a lancé le cri farouche :

Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.

il a mis dans sa réponse un accent de douloureux reproche qui nous a remués.

Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue.

Le public a chaudement applaudi les deux tragédiens et associé à leur succès Mme Weber. Le rôle

Page 1