LES COMÉDIES ET PROVERBES
A la dernière visite que je lui fis, comme les détours lit' la conversation nous ramenaient sur ces matières, après m'avoir donne mille détails sur la maison hospitalière et gaie de Mme Jaubert — la marraine — "'Il fréquentaient des bas-bleus et des princesses rus M s, toutes amoureuses de son blondin de frère, elle iMivrit le meuble de bois de rose qui contenait les manuscrits de Musset — trésor tenu soigneusement sous clef. Elle me montra divers essais dramatiques, vme version rimée de la première scène d'On ne badine pas avec l'amour, des vers dédiés à Mme Allan, et une page qu'elle ne se lassait pas de relire. C'était l'esquisse de la préface écrite pour les Dçiix maîtresses, et non publiée. Musset y décrivait la physionomie du boulevard de Gand, lieu d'élection du dandysme, rendez-vous des élégances, espace minuscule et abondant en délices. L'endroit est boueux en hiver, torride en été. On s'y écrase. On y respire des odeurs fâcheuses. Pourquoi le Parisien l'aime-t-il au point de ne pouvoir vivre ailleurs ? Pourquoi l'étranger mourrait-il de tristesse s'il n'allait prendre une glace au perron de Tortoni ? Le poète analyse ce curieux état d'âme. S'adressant à une interlocutrice imaginaire ou réelle, — peut-être la comtesse de Kobergis, peutêtre Christine de Trivulze Belgiojoso, — il lui explique les choses extraordinaires contenues dans ce mot magique : le Boulevard. Ou plutôt, il n'explique rien du tout. Il enfourche le Pégase de la Fantaisie. Il piaffe, ii caracole. Il s'amuse.
Si jo vous dis, madame, que pour un jeune homme, il peut y avoir une extrême jouissance à mettre une botte qui lui fait mal au pied, vous allez rire. Si je vous dis qu'un cheval d'allure douce et commode, passablement beau, restera entre les mains du marchand, alors qu'on se préri pilera sur une méchante bête qui va ruer à chaque coin (\r rue, vous me traiterez de fou. Si je vous dis qu'assister n LTulicrement à toutes les premières représentations, maniS'T des fraises avant qu'il y en ait, prendre une prise de
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tabac au rôti, savoir de quoi l'on parle et quelle est la dernière histoire d'une coulisse, parier n'importe sur quoi le plus cher possible et payer le lendemain, tutoyer son domeslique et ignorer le nom de son cocher, sentir le jasmin et l'écurie, lire le journal au spectacle, jouer le distrait et l'affairé en regardant les mouches aux endroits les plus intéressants, boire énormément ou pas du tout, coudoyer les femmes d'un air ennuyé avec une rose Tivoli à sa boutonnière, avoir enfin pour maîtresse une belle dame qui montre pour trois francs au parterre ce qu'il y a de plus secret dans tout son ménage ; si je vous dis que c'est là le bonheur suprême, que répondrez- vous ?...
Musset n'attend pas la réponse, qui ne viendrait point, sans doute. Un coup d'éperon à sa monture et il repart :
Une botte qui fait mal va presque toujours bien ; un méchant cheval peut être plus beau qu'un autre ; à une première représentation s'il n'y a pas d'esprit dans la pièce il y a du monde pour l'écouter; rien n'est si doux qu'une primeur quelconque ; une prise de tabac fait trouver le gibier plus succulent ; rire, parier et payer, sont choses louables et permises à tous ; l'odeur de l'écurie est saine et celle du jasmin délectable ; tutoyer les gens donne de la grandeur ; l'air ennuyé ne déplaît pas aux dames, et une femme qui vaut la peine qu'on aille au parterre, quel que soit le prix de la place, est assurément digne de faire le bonheur d'un homme distingué... Nous ne nous comprenons pas, n'est-il pas vrai ?... C'est ce qui fait madame, que je n'essayerai pas de vous expliquer les charmes du boulevard de Gand. et que je suis obligé de m'en tenir à ce que je vous ai dit tout à l'heure : c'est un des lieux les' plus agréables qui soient au monde.
Ce cri jaillit du cœur. Musset estime à leur valeur les frivolités parisiennes ; il ne saurait s'en passer ; il les persifle, elles sont nécessaires à sa vie ; sous sa moquerie, on devine un fond d'amour. Cet aspect de son tempérament, ce tour de son esprit, cette virtuosité qui
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n'est qu'une parure de l'ironie et du paradoxe boulevardiers, nous les retrouvons, joints aux abandons et aux élans de sa sensibilité, dans ses comédies, dans les couplets de Valentin Van Buck, au premier a-Me de Il ne faut jurer de rien, dans les saillies d'Octave, dans les divagations lyriques de Fantasio, dans le sourire de Mme de Léry, dans les épigrammes que Perdican jette au nez de dame Pluche...
Bénis soient les sifflets qui, le premier décembre i83i mortifièrent cruellement l'auteur de la Nuit vénitienne. Humilié, irrité par cet échec, Musset résolut de renoncer au théâtre, du moins au métier théâtral, aux habiletés, aux concessions, aux formules dont sa verve prime-sautière, rebelle à toute discipline, dédaignait l'emploi. Il n'écrivit désormais ses comédies que pour lui-même et pour le spectateur assis dans un fauteuil, au coin du feu. Il ne voulut connaître qu'un imprésario, M. Buloz, directeur de la Revue. A partir du i®' avril i833, il fut un des fournisseurs réguliers de cette rubrique des « Comédies et Proverbes » qu'avait inaugurée, en i83i, une faible saynète de Paul Foucher, la Mèce du gouverneur, imitée de l'espagnol. Jusqu'en r845, il ne cessa de l'alimenter. A André del ^nrte succédèrent les Caprices de Marianne, Fantasio, <in ne badine pas avec l'amour, le Chandelier... Le succf-s de ces ouvrages détermina Buloz à les multiplier. \lfred de Vigny lui donna Quitte pour la peur, George Snnd Aida le rim>eur. Et lorsque Musset se ralentit, vers 1848, Octave Feuillet ramassa la plume que le grand poète laissait tomber et s'en servit très élégamment. Le Cheveu blanc, le Pour et le contre, la Fée, le Village eurent des admiratrices passionnées. Il advint h ces proverbes pareille fortune qu'à ceux de Musset. Ils n'avaient pas frappé à la porte du théâtre, et le théâtre les recueillit. Ce sera, je suppose, le sort des ouvrages récemment parus dans cette collection de « Comédies et Proverbes » que la Revue des Deux Mondes reconstitue, après une interruption de cinquante ans...
L'acte de Paul Bourget (la Vérité délivre) analyse un cas de métamorphose sentimentale. Jamais temps ne fut plus propice que celui-ci à ces bouleversements intérieurs. L'homme, brusquement soustrait aux habitudes, aux travaux, aux plaisirs de l'existence normale, astreint à vivre non pas pour lui-même, mais pour tous, subit des changements dont il n'a pas d'abord pleine conscience. Quand il se ressaisit dans les moments de détente, quand il s'interroge, il est très étonné de s'apercevoir autre qu'il était, de découvrir en lui des opinions, des enthousiasmes, des répugnances et des scrupules insoupçonnés. Un homme nouveau s'est greffé sur le vieil homme. Pierre Vaucroix appartient à la catégorie des privilégiés, de la fortune. Fils d'un père richissime, possesseur dès sa naissance d'un nombre respectable de millions, vigoureux et sain, doué d'un parfait équilibre physique et moral, apte à jouir intellectuellement îf sensuellement de re qu'il y a d'agréable en ce monde, il est aussi heureux qu'on peut l'être. L'ne carrière décorative et sans surmenage le préserve des ennuis de la complète oisiveté. Un mariage pécuni-urement avantageux lui a donné de beaux enfants. S'il s'est détaché de sa femme, la vertueuse et froide Bernardine ne lui reproche point de l'avoir trompée avec son amie Julie d'Hespelles. Ft Julie fut une maîtresse délicieuse. Pierre Vaucroix a emporté à la guerre son image, le. voluptueux souvenir de leurs rendez-vous, le désir de la rejoindre. « J'aimais cet amour, déclare-t-iî, pour ses émotions poignantes et ravissantes, pour son ardeur, pour ses mystères, pour ses remords. » Il en parle comme d'une chose passée et déjà lointaine. C'est qu'il a enduré de rudes épreuves qui, à son insu, Font transformé. Sur le lit d'hôpital où il gisait, blessé e1 captif, de graves pensées le tourmentaient :
(( Mes voisins râlaient ou gémissaient, officiers comme moi, blessés comme moi. prisonniers comme moi, ayant, comme moi, un jour, une heure tout
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sacrifié. Je les regardais, ces compagnons de souffrance, leurs prunelles de fièvre, leurs joues creusées, leurs lèvres séchées., Ces visages de martyrs me criaient que l'Iiomme n'est pas fait pour lui-même iiiais^ pour quelque chose de plus grand que lui ; ils me disaient qu'on n'entre dans la vraie vie qu'autant que l'on se renonce. »
Pierre, convalescent et rapatrié, se retrouve entre la maîtresse et l'épouse. Que fera-t-il ? Recommencer ù mentir, recourir aux petites ruses de l'adultère ? Cela lui semble bien misérable. D'autre part, le seul nom de Julie le trouble, l'émeut ; il sent que sa passion n'est pas morte... S'éloigner d'elle, stoïquement ? Mais il a soif de tendresse, et l'austère Bernardine ne peut lui offrir qu'une calme amitié. II ne sait à quoi se résoudre. S'il rompt, il est malheureux. Et s'il ne rompt pas, il se méprise... Une double révélation va le tirer d'angoisse. II cause avec Julie ; chaque mot prononcé par la petite femme le heurte, le gêne, le blesse. Il la voit comme elle est, frivole et vaine, amoureuse et très sèche, effroyablement égoïste. Or, l'égoïsme lui fait horreur depuis qu'il s'en est guéri. Il a l'intuition qu'an abîme le sépare de son ancienne maîtresse, et qu'ils ne parlent plus le même langage^ cl que les deux instruments ont cessé d'être d'accord... Et maintenant, voici le miracle... L'indifférente Bernardine, émue de retrouver son mari, jalouse de le conserver, anxieuse de le perdre, s'échauffe sous l'aiguillon de l'inquiétude, laisse apparaître le fond de son àme fière, pudique et sensible. Dans une scène siipoibe et touchante, elle confie à Pierre les humiliations qu'elle dévora jadis, ses tortures et son secret désespoir. Elle l'a toujours aimé. Et il ne s'en doutait pas... La plus douce réconciliation s'opère au cœur du foyer reconstruit. Ce dénouement a suscité des objections. Certains l'ont jugé trop facile, sinon trop moral... Et si les rôles étaient renversés ? Si la maîtresse avait eu les qualités rares que l'auteur prête
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bénévolement à la femme légitime... Eh bien, Pierre n'eût pas hésité. Il fût allé là où il eût senti le plus de générosité, de pitié humaine. Il y a des âmes que les douleurs, nées de la guerre, purifient et ennoblissent. Je présume que c'est cela que l'écrivain psychologue a prétendu établir, en exaltant la vérité qui délivre et qui délie...
Le proverbe de Gérard d'Houville, Il faut toujours compter sur l'imprévu, est une jolie et délicate histoire d'amour. Le sujet ? Très banal. Une méprise. La rencontre classique de deux êtres qui ne se cherchaient pas et qui, à première vue, sympathisent pI tombent dans les bras l'un de l'autre après une demiheure d'entretien. Les personnages ? Lui et Elle, le Monsieur et la Dame des comédies de paravent. Mais les personnages et le sujet n'ont en soi nulle importance. Le tout est dans la manière. Et la manière le Gérard d'Houville est délicieuse. Il a vingt-cinq ans. C'est un joli lieutenant vêtu d'azur. Elle en a vingtsix. Elle porte une robe toute simple d'un mauve pâle, avec une orchidée violette à la ceinture. Il ne l'attendait point à souper. Il attendait une amie qui a préféré ne pas venir, ce dont il a du chagrin. La visiteuse s'est trompée d'étage. Elle veut se retirer. Il la supplie de demeurer une minute. Elle y consent. Elle ne s'en va plus. Les voici en conversation réglée. Ils échangent des souvenirs, ils allègent leurs peines en se les confiant. Elle a fait le serment téméraire de ne plus aimer... Depuis qu'il vit parmi la violence et la mort, jamais il ne s'est senti si tendre... Le marivaudage s'attarde le long des petits sentiers de l'enjouement et de la mélancolie. Pour que le mouvement s'accélère, il faut un coup de théâtre, — l'imprévu ! Un Zeppelin accourt à point nommé. Les amants montent sur la terrasse, suivent des yeux le monstre dans le ciel tragique. Cette beauté surprenante, cette terreur, l'indicible majesté de i-e spectacle contribuent an
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triomphe de l'Amour. L'Amour brave les tempêtes, s'abreuve et se nourrit de larmes, croît et s'épanouit à côté des tombes. Aucune volonté ne lui résiste. Aucune puissance ne le vainc. C'est la leçon de la comédie — à supposer qu'il soit indispensable d'en extraire une leçon