DE LA « JEUNESSE DES MOUSQUETAIRES
La collaboration de Dumas et de Maquet
25 septembre 1916.
SI le mot éclectique n'existait pas, il eût fallu l'inventer pour caractériser l'impulsion que M, Paul Gavault imprime à son entreprise odéonienne. Le programme qu'il élabore chaque année et qu'il réalise, avec une allègre activité embrasse un champ immense. Toutes les époques, tous les genres y figurent : la poésie et la prose, les chefs-d'œuvre classiques, le drame romantique, le drame moderne, la comédie légère, la pièce à spectacle, le vaudeville à couplets. Vous verrez qu'un de ces jours il nous donnera une revue. Et nous ne pourrons pas crier au scandale. Car il invoquera des précédents fameux ; il rappellera qu'aux environs de i848, Camille Doucet, futur académicien et haut fonctionnaire des Beaux-Arts, fil représenter sur ces mêmes planches un petit ouvrage, dans lequel les événements du jour défilaient sous les regards narquois d'une jolie commère et d'un compère facétieux. Je crois bien que Delaunay, l'incomparable Delaunay, le plus exquis des Clitandre, l'idéal interprète de Musset, y joua son rôle...
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Donc, le soir de la réouverture, le directeur de rOdcon nous a régalés d'une reprise de la Jeunesse des mousquetaires. Admirez la fascination qu'exercent les noms célèbres, admirez le prestige des souvenirs. La salle regorgeait. Les spectateurs, qu'une irrésistible sympathie y avait attirés, s'amusaient-ils vraiment ? N'éprouvaient-ils point de déception ? Le plaisir qu'ils goûtaient égalait-il celui qu'ils s'étaient promis ? Avouons-le, la pièce est puérile, creuse, formée d'épisodes éparpillés et décousus. Son incohérence ne nous choque pas trop, parce que notre mémoire supplée aux lacunes de l'action, meuble les espaces vides, comble les trous, rétablit les transitions nécessaires, complète les personnages, met de la chair et du sang sur ce squelette... Un auditeur à qui le roman serait inconnu — hypothèse inadmissible — ne comprendrait pas grand'chose au drame ; il n'en retirerait aucune joie ; il découvrirait peut-être quelque grâce en d'Artagnan, mais resterait consterné de l'insignifiance de ses compagnons... Athos, Aramis et Porthos, relégués au second plan, réduits à l'état de silhouettes, ne lui paraîtraient ni intéressants, ni plaisants. C'est lout au plus s'il compatirait aux infortunes de Mme Bonacieux...
Ces obscurités et ces faiblesses ne semblent pas avoir gêné les contemporains, encore mieux pénétres que nous ne le sommes de l'odyssée des mousquetaires. Le livre récemment paru traînait sur toutes les tables. La gloire du père Dumas rayonnait ; sa production phénoménale alimentait les journaux de l'univers. Théophile Gautier ne s'occupa qu'incidemment du drame représenté en i849 au théâtre Historique ; visiblement, il n'y attachait que peu de prix ; il préférait parler d'une façon générale de l'auteur, définir le génie, analyser les procédés de travail du bon géant populaire.
« Les Mousquetaires ont une telle renommée qu'ils
sont familiers aux lettrés aussi bien qu'aux ignorants. Les délicats et les incultes prisent leur aventure prodigieuse, espèce de conte des Mille et une nuits, d'autant plus merveilleux qu'il ne s'y rencontre point de talismans ou de fées. D'Artagnan, Athos, Aramis, Porthos trônent dans le Walhalla des types éternels. Porthos surtout, type intermédiaire d'Hercule et de Sancho Pança... Alexandre Dumas conservera le rare honneur d'avoir mis en circulation des héros fraternels, d'avoir renouvelé et habillé à la Louis XIII la légende des quatre fils Aymon, dont les prouesses, reléguées dans la Bibliothèque bleue, commençaient ù tomber en désuétude... »
Dumas père buvait, sans en être troublé, le vin capiteux de ces louanges. Si déférents que fussent les hommages de la critique, il les considérait comme dus. Je suppose que ses collaborateurs anonymes les trouvaient moins agréables. Car il n'écrivait pas seul. Chacun de ses romans comptait au minimum deux pères. La Reine Margot, la Dame de Monsoreau, le Chevalier de Maison-Rouge, enfin les Trois Mousquetaires, Vingt ans après, le Vicomte de Bragelonne appartenaient, pour une large part, à Auguste Maquet, qui y avait versé les trouvailles de son imagination pittoresque. Dumas ne rougissait pas du secours qu'il recevait de ce confrère modeste et distingué. Il lui rendait justice, il le portait aux nues. « Maquet, racontait-il, est, après moi, l'homme qui travaille le plus ; il sort peu, se montre peu. C'est un esprit sérieux et fantaisiste chez lequel l'étude des lan gués antiques a ajouté à la science de l'histoire. » Après moi est ravissant. Dumas encense son camarade de lettres, mais il le subordonne, il le maintient à une place inférieure, il conserve les distances. D'ailleurs Maquet s'inclinait devant la force de son aîné. « Dumas, disait-il, ne se fatiguait pas plus qu'une éponge qu'on imbibe en la trempant dans l'eau, et
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(jn'on exprime ensuite dans un vase pour le remplir. » Beau compliment, mais assez perfide, faites-y bien attention... L'éponge ne secrète pas l'eau dont elle se poiiflc ; elle la puise à une source' étrangère. Qu'est-ce M dire, si ce n'est que Dumas, incapable de toute créalion personnelle, se i>ourrissait de l'inspiration d'au Irui ? Sentez-vous percer l'amertume sous l'effusion iitnicale ?
Pendant une quinzaine d'années, ce ménage litié raire fut un excellent ménage, qu'agitaieni des bon deries d'amoureux et des querelles sans lendemaii!. On s'accordait, quant aux choses essentielles ; ;>n \ ivait, somme toute, en bonne intelligence ; on rihangeait des billets enjoués. Je ne sais ce qu'il es! advenu des lettres de Maquet ; j'ai sous les yeux ce'.leô (le Dumas. Files sont charmantes de bonhomie, mai» aussi très autoritaires, rondement impérieuses. « J'ai bâte de connaître le prochain chapitre de Monte l'.nsfo. )) Des environs de Saint-Germ.ain, oii il résiliait, Maquet envoie sa copie. « J'approuve, répond Dumas ; je n'apporterai avi plan qu'une légère modilication. Le logis de Villefort et l'autre seront contigus, l'I nous percerons le mur. )> A propos du Chevalier de Maison-Rouge, Maquet reçoit des suggestions précises : t: Piochez. Nous développerons les détails. Il y a quelque chose de magnifique à faire du jeune conspirateur, '•pris, comme Mortimer de Marie Stuart, n'ayant que \aguemenl aperçu la reine. A chercher comment il -introduira auprès d'elle et nous-mêmes comment MOUS y introduirons le lecteur. » Les Mousquetaires -ont l'objet de délibérations innombrables : « Voilà !'■ moment de la soirée chez Scarron. Athos arrive à Paris : il veut se rencontrer avec Aramis, sans que personne se doute que leur entrevue est préméditée. Tls se rejoignent dans la chambre de Scarron. Préparez-moi cetle scène-là, avec votre ingéniosité. » Le lieutenant obéit. Le général en chef expédie de nouveaux ordres : « Je désire que la mort de Porthos ait
toute la grandeur possible. Il faut que nous étudions cela. » Dumas avait alors un secrétaire qui s'intéressait vivement à cette correspondance, et parfois s'y mêlait : « Souffrez, écrivait-il à Maquet, que je vous remercie de l'émotion délicieuse que vous m'avez procurée en me donnant la douce joie de lire les adieux d'Athos et de son fils. En copiant ces lignes, j'ai pleuré. » Un jour, effroyable alerte. Le Journal des Débats attend sa tranche de feuilleton. Or, le manuscrit de Maquet s'est égaré. Comment se tirer du mauvais pas ? Dumas stimule le dévouement de son esclave docile : « Le porteur a perdu votre rouleau. Infamie ! A l'ouvrage, bien vite . Passez la nuit, prévenez les Débats que le feuilleton a été détruit par accident et que je le refais en hâte. Puis, infligez un galop solide aux gens du chemin de fer... » Si Dumas ne rédigeait pas le texte intégral de ses volumes, il en surveillait de près l'exécution, il n'abdiquait pas totalement. Citons un dernier billet :
« Mon cher ami, nous avons dans notre prochain chapitre à apprendre d'Aramis, qui a promis à d'Artagnan de s'en informer, dans quel couvent languit Mme Bonacieux, ce qu'elle y fait, et de quelle protection la reine l'entoure. Je crois que pour gagner en rapidité, nos hommes devraient surgir au milieu de cette affaire de l'Hôtel de Ville, où Bonacieux est tué. Si vous vous trouvez embarrassé, venez me voir à quatre heures. Je vous avais prié ce matin de faire intervenir le bourreau. J'ai jeté la lettre au feu, préférant, à la réflexion, me charger de cette scène. Votre mot atteste que nous avions eu la même idée. C'était donc une heureuse idée. A vous et piochez... »
Auguste Maquet se lassa-t-il du joug où le ployait la tyrannie affectueuse de son maître .' S'îrrita-t-il de ne recueillir qu'un peu d'argent d'une œuvre qui accroissait la fortune et la réputation d'un collaborateur trop illustre ? Ecouta-t-il la voix de l'orgueil, du dépit, de la jalousie ? En i85i, son animosité, longtemps con-