‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 34 sur 61 · A PROPOS DE LA JEUNESSE DES MOUSQUETAIRES · texte numérisé non relu

A PROPOS DE LA JEUNESSE DES MOUSQUETAIRES

tenue, éclata. Un diVorce retentissant dénoua le mariage qui avait donné des fruits si savoureux...

A la veille et au cours de ce pénible procès, les rancunes que la fécondité, la renommée européenne, la puissance, l'importance, la négligence de Dumas avaient semées et qui jusque-là s'étaient tues, se déchaînèrent. Tous les ratés de lettres, les romanciers obscurs, les dramaturges siffles, les folliculaires besogneux et fielleux s'associèrent dans la môme tâche de dénigrement et de calomnie. Le mot de Beaumarchais se trouva, une fois de plus, confirmé. « L'envie aux doigts crochus, au teint livide » se rua contre le colosse. Eugène de Mirecourt fit un choix parmi les anecdotes qui couraient les salles de rédaction et en forma la matière d'une de ses venimeuses brochures. Il outragea l'auteur d'Antony dans son père, dans sa mère, dans son premier protecteur, le duc d'Orléans ; il dénonça ses « crimes littéraires », l'accusa d'avoir plagié Schiller, Goethe, Shakespeare, Augustin Thierry, lui reprocha enfin de publier sous son nom des ouvrages acquis à un tarif de famine, d'exploiter le talent, l'inexpérience et la pauvreté de la jeunesse : (( M. Dumas vole les anciens et achète des manuscrits aux modernes. » Ces griefs étaient quelque peu contradictoires. Mais Mirecourt n'y regardait pas de si près. 11 essayait de rendre odieux, en le blessant à mort, l'homme qu'il poursuivait de sa haine. Dumas ne mourut pas ; il essuya d'un cœur gaillard ce violent assaut. On assure qu'il honora d'une visite, avant l'audience, le plus considérable de ses juges, le président de Belleyme, qu'il s'abstint de l'entretenir de l'affaire en litige, mais qu'il l'éblouit par les inépuisables richesses de son esprit, à tel point que, n'ayant nullement plaidé sa cause, il l'avait gagnée. On ajoute — ce n'est point invraisemblable — qu'au moment de prendre congé du magistrat, il lui dit : « Désirez-vous savoir qui, de mon collaborateur ou de moi, a le plus d'imagination et de ressources ? Faites venir

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Maquel el lausez trois heures avec lui... si vous pouvez... »

Les comptes judiciairemeni réglés, chacun se retira sous sa tente. Dumas continua d'entasser les volumes sur les drames ; la perte d'un de ses associés les plus actifs ne ralentit pas sa production effrénée. Maquet voulut prouver qu'il n'avait besoin de personne pour construire, bourrer de péripéties et mener à bonne fin un roman de cape et d'épée. Reti/é en son château de Saint-Mesm.e, gentilhommière illustrée par le séjour qu'y fit le capitaine d'Artagnan lors de l'arrestation de Fouquet, il déploya une ardeur impatiente à composer des livres qui -affirmeraient publiquement son mérite et le remettraient à son rang. Signer un livre, en recueillir le bénéfice total, matériel et artistique, quel délice pour l'écrivain tenu en tutelle et soudain émancipé ! Maquet était dévoré d'une ambition, d'un tourment : éclipser, ou tout au moins égaler le (( patron », établir, que les œuvres qu'il allait faire ne différaient pas de celles qu'ils avaient faites ensemble, et par là révéler ce que ces œuvres fameuses devaient à son propre effort. La démonstration ne fut qu'à demi convaincante. La Belle Gabrielle, la Maison du baigneur, le Comte de Lavernis sont des récits alertes, mouvementés, divertissants, pathétiques, conduits selon les règles du genre. Mais ce genre existait avant que Maquet apprît à y exceller. Tout de même Dumaao.^avait été l'initiateur... Et puis, quoi qu'on prétende, il possédait un don qui ne pouvait avoir la même force chez ses imitateurs et ses rivaux. Ce don instinctif, c'est le sens de l'épopée, le feu d'un enthousiasme toujours en ébullition, l'élan d'une générosité chevaleresque, l'épanouissement d'une allégresse inférieure san? cesse jaillissante et renaissante.

Ce souffle épique et cordial passe à travers les aventures des Mousquetaires, les ennoblit, nous soulève. Ce qui nous louche le plus n'est pas de voir les

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quatre héros audacieux el l)raves, mais de les sentir unis. Ils sont solidaires, ils confondent leurs joies et leurs peines, subissent des épreuves qui leur semblent moins dures, parce qu'ils les supportent en commun. Us s'appellent et s'entr'aident dans le danger, et se dévouent, et se sacrifient. Tous pour un, un pour tous. Cette œuvre est le poème de l'amitié et de la fraternité d'armes. Elle emprunte aux événements actuels une poignante éloquence. Combien, parmi nos enfants, y a-t-il de d'Artagnan, d'Athos, d'Aramis, de Porthos, heureux de combattre côte à côte, et quand il le faut, prêts à mourir !... Le public y pensait en écoutant le vieux drame. Il y avait de la tendresse dans ses applaudissements.

Octave Feuillet et George Sand

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