‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 35 sur 61 · LE SPHINX - LE MAUQUIS DE VILLEMER · texte numérisé non relu

LE SPHINX - LE MAUQUIS DE VILLEMER

Le pessimisme romanesque d'Octave Feuillet L'optimisme romanesque de George Sand.

9 octobre 1916.

L'appkéhension que l'on a de revoir, après une longue séparation, des visages autrefois aimés, on la ressent à l'idée de relire les vieux livres ou de réentendre les vieilles pièces dont la valeur n'a pas été définitivement consacrée... Comment auront-ils supporté l'injure du temps ? Dans quel état allonsnous les retrouver et quelle sera la gravité de notre déconvenue ? Le Sphinx et le Marquis de Ville?ner viennent d'être soumis à cette épreuve. Sur la pièce d'Octave Feuillet nous n'avions pas beaucoup d'illusions. Elle n'obtint qu'un succès de circonstance, même en la fleur de sa nouveauté. Elle offrait au public l'attrait d'un joli décor et d'une interprétation exceptionnelle. La mort de Croizette au dernier acte, l'affreuse réalité de cette agonie qui soulevait l'indignation de Sarcey, la silhouette chevelue du pianiste polonais que Coquelin cadet avait comiqucment dessinée contribuèrent à cette vogue momentanée et factice... Cependant les journaux avaient" si abondamment parlé de l'ouvrage qu'il demeura fameux. \.a Comédie-Française le remonta quatre ans plus

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tard, en 1878. La reprise échoua et n'apporta point à l'auteur fatigué et malade les satisfactions qu'il en espérait. Elle reçut un accueil sévère ; la critique et le parterre jugèrent sans ménagements l'œuvre qui se représentait à leur examen. Vous pensez bien que les quarante années passées sur elle ne l'ont pas rajeunie. Elle nous est apparue comme une chose médiocre, artificielle, soufllée, dénuée d'agrément. C'est du mauvais Feuillet. Le bon Feuillet a gardé quelque force et quelque séduction. Je ne sais si les femmes d'aujourd'hui apprécient le charme de Monsieur de Camors et de Julla de Trécœur. Leurs grand'mamans et peut-être leurs mamans en raffolaient. Ln chroniqueur dont j'ai oublié le nom définissait en ces termes l'écrivain cher aux salons du second Empire : (( Un Crébillon fils qui va à la messe. » La définition est plus piquante qu'exacte ; elle ne contient qu'une part de vérité. Feuillet n'est pas libertin à la manière du conteur des Hasards du coin du feu ; il prend l'amour au sérieux, sinon au tragique ; sa sensualité s'enveloppe de grâces romanesques plutôt que voluptueuses ; sa sensibilité se nuance de mélancolie ; il a subi, quoi qu'il puisse prétendre, l'empreinte du romantisme ; il se montre indulgent au péché, pitoyable aux pécheresses, à la condition que leurs défaillances aient la passion pour excuse. Ses lectrices lui sont attachées, parce qu'elles devinent en lui un confesseur miséricordieux envers leurs faiblesses, toujours prêt à les absoudre. Sainte-Beuve — autre docleur es sciences amoureuses — discernait les causes profondes de la sympathie qu'elles témoignaient au romancier.

« Les femmes qui ont succombé, dit-il, savent gré à M. Feuillet de sa préoccupation morale et constante à leur égard. Elles sont si bien revenues d'un si court moment d'amour, qu'elles s'imaginent, en le lisant, n'avoir jamais failli. Il voyant un si habile avocat plaider pour elles, elles s'attendrissent à penser qu'elles sont restées quasi des anges de vertu. »

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Les mondaines du règne de Napoléon III prisaient aussi l'élégance de leur auteur favori, la distinction dont il les parait quand il les mettait en scène, son ton de bonne compagnie, sa décence, son respect des usages et des traditions. Elles approuvaient les conseils contenus dans le testament de M. de Gamors et dédiés aux jeunes hommes que la vie n'a pas encore attristés ou corrompus : « Lsez sans scrupule des femmes pour le plaisir, des hommes pour la puissance, mais ne faites rien de bas. » Observateur des complications féminines, analyste bienveillant des crises passionnelles, peintre délicat et mesuré, quoique très perspicace, Feuillet devait plaire aux modèles dont il savait tout ensemble tracer l'image véridique et flatter J 'orgueil...

Les traits essentiels de ce talent si finement français, nous les apercevons dans le Sphinx,, mais grossis et un peu vulgarisés. La pièce manque de chair ; elle est sommaire et sèche. Il semble que l'écrivain, gêné par la brutalité de son sujet, n'ose pas développer des situations trop périlleuses et se hâte vers le dénouement. De tous les personnages qui se meuvent au cours de ce drame-express, un seul existe, les autres n'étant là que comme des comparses, chargés de donner les répliques indispensables et de faire marcher l'action. L'attention, la curiosité, l'intérêt se concentrent sur Blanche de Chelles. C'est, je présume, la complexité de ce caractère qui aura tenté Mme Simone. •■La souple et tenace volonté de cette célèbre comé-, dienne recherche de préférence les tâches difficiles... Qu'est-ce, au juste, que l'héroïne du Sphinx ? Feuillet ne se lasse pas de la décrire ; il la montre de face et de profil, la tourne et la retourne sous nos yeux. Trois portraits d'elle, d'acte en acte, sont esquissés, le premier par Lord Astles, un Anglais spleenétique et millionnaire, éperdument épris de la jeune femme, donc enclin à la peindre sans malveillance :

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me de Chelles, dit-il, est une de ces femmes, intéresi produit de notre haute civilisation, qui naissent mûres, L|iii. par suite d'une éducation fâcheuse, sont blasées avant (l';i\oir vécu... Pour leur faire- oublier non leurs principes — elles n'en ont pas — mais leur délicatesse et leur fierté, il ne suffit pas d'un amour de salon, il faut un amour hardi, singulier, quelque chose d'héroïque ou de criminel... la Icnlation de grands dévouements ou de grandes trahisons... une perspective enfin qui fasse entrevoir à leur imagination... que sais-je ?... l'inconnu, l'aventure, le drame, le danger, la mort...

Le second portrait, moins favorable, émane d'un ennemi de Blanche, ou plus précisément d'un homme <pii s'imagine la haïr parce qu'il l'aime trop et s'efforce, en la calomniant, de la chasser de son cœur. Noiii comment la voit Henri de Savigny :

La dernière des fenmies, le type de ces mondaines affolées qui n'ont qu'un but : le plaisir sous la forme la plus frivole et la plus coupable. Le mot devoir pour elles n'a aucun sens. Principes, sentiment moral, convenances, opinion, tout ce qui est digne de respect, elles le méprisent.

Knfin — troisième image, — cette Blanche de Chelles, si diversement jugée, s'interroge"; elle n'ignore pas les hruils fâcheux auxquels ont donné lieu ses inconséquences ; elle essaye de réagir, elle plaide sa cause.

Les amours qui rôdent autour de moi me laissent fioide comme marbre. Et sais-tu pourquoi ? C'est que j'ai l'âme trop liant plac-ée pour me laisser prendre aux flatteries dont je suis assiégée, .le m'en divertis. Ces hommes si hautains, si méprisants pour nous, il est plaisant de voir jusqu'où on peut les faire descendre d'une parole, d'un sourire, d'un regard. La foi, l'honneur, les serments, l'amitié. On souffle. Il n'y a plus rii'u. C'est très amusant.

Le spectateur écoute d'une oreille distraite ces explications. Il ne se fie qu'à son impression propre et ne souhaite nullement qu'on lui dissèque des personnages

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qui, agissant devant lui, se définissent d'eux-mêmes. Or, il n'a pas de Blanche de Chelles une si avantageuse opinion, ni une si détestable. Elle ne mérite, lui semble-t-il, ni cet excès d'honneur, ni cette indignité. Que fait-elle, au surplus ? Elle danse, monte 'j cheval, patine et canote : « J'ai besoin de ramer s'écrie-t-elle ingénument. Est-ce un cas pendable ? Blanche a des goûts sportifs, voilà tout. iMais il y a quarante ans, le sport ne se pratiquait couramment qu'en Angleterre. D'où l'étonnement scandalisé de l'auteur que nous ne pouvons plus guère partager. Il est vrai que Blanche porte à l'annulaire une bague en forme de sphinx et que le chaton de cette bague renferme une poudre meurtrière qu'elle utilisera, selon l'occasion, ou contre autrui, ou contre elle. L'unique originalité de Blanche réside dans la violence de son humeur, violence mélangée de beaucoup d'enfantillage. Cette femme fatale aime jusqu'à en mourir. Cependant, elle n'est qu'à moitié perverse. Elle connaît le scrupule. Au moment d'empoisonner sa rivale, elle s'arrête, épouvantée, et se tue. Ce n'est qu'un faux monstre, pétri par la main mal assurée d'un écrivain que terrifiait son excès d'audace. L'intelligence, les instincts de logique et de clarté, la vivace énergie de Mme Simone tentent vainement d'insuffler la vie ù cette machiavélique petite poupée. L'ardente et touchante sincérité de Mlle Margel n'est pas non plus très à l'aise sous les traits de la victime des perfidies de Blanche, la bêlante et ennuyeuse Berthe de Savigny. MM. Louis Gauthier et Kemm font ce qu'ils peuvent des autres rôles, tous insignifiants ou ridicules. Là où il n'y a rien, le talent perd ses droits. Je crains que le Sphinx attire peu... Pour corser le programme, le directeur de la Porte-Saint-Martin y a joint l'Infidèle, ce joyau précieux, lyriquement ciselé par Georges de Porto-Riche.

Le Marquis de ViUemer n'a pa? en une meilleure

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