‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 37 sur 61 · LE SPHINX LE MARQUIS DE V1L.LEMEB · texte numérisé non relu

LE SPHINX LE MARQUIS DE V1L.LEMEB

auloiii de la représentation une atmosphère de piété. Emile Perrin l'avait préparée avec une ingénieuse sollicitude. La mise en scène de la fin du troisième acte, le poétique effet des lueurs de la lampe lentement baissée sur le sommeil d'IJrbain. le silence recueilli de la grande bibliothèque oii veillait le discret amour de Caroline firent sensation. Et puis les acteurs se surpassèrent. La voix éclatante, la gaieté rayonnante de Delaunay, la sobre émotion, l'ardeur contenue, la pâleur intéressante de Worms marquaient de traits saisissants l'antithèse des deux caractères du duc d'Aleria et du marquis. Madeleine Brohan était souverainement digne et maternelle, Suzanne Reichenberg malicieuse à souhait... La bonhomie de Barré prêtait au dévouement de Pierre, la perle des domestiques, des accents inoubliables. Croizette avait un peu trop de tempérament pour jouer Mlle de Saint-Geneix, mais elle fut bientôt remplacée par Emilie Broisat, de qui la di.tinction effacée, la grâce enveloppée et timide, la pudeur sensible réalisaient pleinement l'allure et les mouvements d'âme du personnage. Le petit « air institutrice » qu'elle avait naturellement lui seyait. C'était la reine des demoiselles de compagnie. Il faut que l'artiste sache rendre ce charme pénétrant, lentement accru, et réussisse à faire comprendre comment la jeune lectrice, peu remarquée d'abord, finit par s'imposer à l'adoration de tous. Le charme, c'est ce dont Mlle Lara, l'interprète d'aujourd'hui, se dépouille avec une incroyable obstination. Peut-être serait-elle agréable et jolie, si elle voulait. Elle ne veiit pas. Elle choisit la robe et la coiffure les plus ingrates, elle affecte dans sa diction, dans son jeu, une pédanterie, une raideur qui découragent et glacent la sympathie. L'Urbain actuel ne vaut pas l'Urbain de jadis ; M. Leitner joue habilement le rôle ; on n'y sent point brûler cette flamme intérieure qu'y allumait Worms. M. Duflos n'a pas la pétulance de Delaunay, mais il est fin et distingué. Sa ravissante

l6o LE THÉÂTRE

femme — une Diane fraîche comme avril — et Mme Pierson, délicieuse à rejrarder sous les cheveux blancs de la marquise, méritent des éloges sans réserve.

Ne nous hâtons pas de condamner cet ouvrage qui captiva deux générations. Il peut plaire encore au grand public, ou plutôt au petit public des petites gens, dont l'idéal littéraire se satisfait avec un roman d'am our bien conté. Il porte malgré tout l'empreinte d'une chose divine : la bonté de George Sand. Par ià ce théâtre s'élève au-dessus de la vulgarité courante, et par là il a touché de très hauts esprits. Dostoïewsky lui accordait une estime émue. L'auteur de cette formidable odyssée de l'assassin torturé et fugitif — Crime et châtiment — goûtait le génie apaisé et bienveillant de l'auteur de Mauprat. Nous avons son témoignage. « Les personnages qu'inventait George Sand, a-t-il écrit, manifestaient une pureté morale telle que le poète ne peut la concevoir si lui-même ne possède pas en son âme la conception du devoir et s'il ne place pas la beauté suprême dans la pitié, la patience et la justice. » Le Marquis de Villemer n'est pas une oeuvre très forte. Mais ce désir de justice, cette humaine pitié, l'imprègnent tout de même et l'ennoblissent.

Paul Hervieu LA COURSE DU FLAMBEAU

( Comédie- Française)

6 novembre 1916.

PAUL Hervieu fondait de grands espoirs sur l'entrée de la Course du flamheau à la Comédie-Française. Il attendait cette reprise comme la conséci^ation définitive d'une œuvre qui, admirée de l'élite, n'avait pas obtenu de la foule cet accueil empressé et fructueux qu'elle accorde à tant d'ouvrages médiocres. La pièce fut jouée quarante fois en 1901 — c'était presque un échec — et une soixantaine de fois depuis lors. Elle méritait mieux que cela. Il est à souhaiter qu'une telle injustice soit réparée. La représentation qui vient d'avoir lieu semble annoncer cette revanche. Elle s'est déroulée non seulement dans le respect, mais dans l'émotion. Visiblement le spectateur subissait la force tragique du drame et frémissait devant son inexorable cruauté. Il ne pleurait point ; il avait l'âme oppressée ; il contemplait avec mélancolie le tableau des souffrances, des misères que simplement un conflit de caractères et le développement passionné des sentiments les plus normaux peuvent déchaîner parmi la" pauvre espèce humaine. L'auteur, en même temps qu'il exprimait quelques idées qui lui étaient chères, voulait inspirer cette compas-

sion. Son ombre, errante à travers la salle, eut lieu de se réjouir. Le symbole et les beautés psychologiques contenus dans la Course du. flambeau furent pénétrés el goûtés pleinement.

Le sujet ne s'enveloppe d'aucune obsciiriro II sert de démonstration à des vérités essentielles, exposées dès le premier acte par le raisonneur philosophe Maravon, qui n'est que le porte-parole du dramaturge... Pourquoi la mère essaye-t-elle d'assurer, au détriment de son repos, de sa santé, de son intérêt propre, le bien-être, le développement futur de l'enfant ? Voilà a qui se passe dans la généralité des cas (toutes les mères ne sont pas mères au même degré, mais presque toutes obéissent aux impulsions de l'instinct). 1] s'agit de démontrer, à l'aide d'un exemple judicieusement choisi, et s'il se peut, pathétique, l'inéluctable tyrannie de cetje loi. « Elle commence, dit Maravon, par exiger de la mère la chair de sa chair, souvent sa beauté, et au besoin même sa vie, pour en constituer le nouveau-né. Au profit de la génération neuve, la nature s'évertue à dépouiller la précédente génération. Elle demande sans trêve aux ascendants, sous forme de dépenses, labeurs, anxiétés, dotations, sacrifices, tout le reste de leur énergie, pour en équiper, armer, parer ceux qui descendent vers les plaines de l'avenir. » Et le bon Maravon, invoquant l'ancienne Hellade, source de toute sagesse, rappelle l'ordonnance et la signification de la fête mémorable des lampadophories.

« Des citoyens s'espaçaient, formant une sorte de chaîne, dans Athènes. Le premier allumait un flambeau à l'autel, courait le transmettre à un second, qui le transmettait à un troisième, et ainsi, de main en main. Chac^e concurrent courait, sans un regard en arrière, n'ayant pour but que de préserver la flamme qu'il allait pourtant remettre à un autre. Et alors,

LA COURSE DU FLAMBEAU l63

dessaisi, arrêté, ne voyant plus qu'au loin la fuite de l'étoilement sacré, il l'escortait par les yeux, de toute son anxiété impuissante. On a reconnu dans cette course du flambeau, l'image des générations de la vie. »

Celle à qui s'adresse ce discours se nomme Sabine Revel. Ce n'est pas une femme extraordinaire, une héroïne ; elle ne s'élève pas intellectuellement au-dessus de la moyenne ; elle s'est développée dans un milieu bourgeois ; elle a reçu l'éducation, la culture, elle est pétrie des opinions, des préjugés, nourrie des principes des « personnes comme il faut ». Mariée très jeune, et mal mariée à une sorte d'aventurier qui a dilapidé sa dot et dévoré une partie de son patrimoine (on a dû s'imposer de lourds sacrifices, afin de lui éparp-ner un déshonneur dont toute la famille eût été souillée), Sabine, délivrée par un veuvage opportun, jouit d'une parfaite quiétude, entre sa mère, Mme Fontenais — très bonne, très digne, très ferme — et sa fille Marie-Jeanne. Elle chérit sa mère et elle adore sa fille. Rien n'indique, en apparence, que ces sentiiments soient inégaux. Il suffira cependant qu'une jcrise éclate pour que l'équilibre se rtompe et que l'inégalité apparaisse. Sabine Revel est entièrement absorbée, et bien plus qu'elle ne le soupçonne, par 'l'amour maternel. Ainsi, elle a fait la conquête d'un homme honorable, riche et séduisant, l'Américain jStangy ; elle l'accueille, l'encourage, elle semble sensible aux soins délicats qu'il lui prodigue et disposée [à le rendre heureux, mais elle ne l'épousera que lorsque Marie-Jeanne sera pourvue. Elle le lui signifie ettement. Elle croit l'aimer, elle ne l'aime pas ; jelle n'aime que sa fille... Si elle aimait Stangy, elle ronverait le moyen, quand, las d'une attente éterellc, après une année d'atermoiement et de refus éguisés, il lui annonce son départ, de le retenir ; lie ne résisterait pas a ses prières ; elle capitulerait,

l6/i LE THÉÂTRE

OU. du moins, se montrerait prête, à céder, à demi vaincue. Elle demeure inflexible ; elle reste sourde au langage sensé et chaleureux de cet honnête amant ; elle écarte des raisons qui devraient la convaincre, qui la persuaderaient aisément, si son cœur était touché. « Que craignez-vous ? lui répète-t-il. Je serai le second père de Marie-Jeanne, un père tendre. Sa fortune ? Bien loin de l'amoindrir, notre mariage l'augmentera. J'ai de l'argent, beaucoup d'argent ; ^j'en ai pour vous, pour elle, pour tout le monde. » A ces arguments, Sabine n'oppose que des objections très faibles, un peu ridicules. Elle allègue l'impressionnabilité de l'enfant, u Je me défends contre la tentative d'installer un rival en face d'elle... Je me représente les petits bonheurs dont elle serait sevrée si je brisais l'étroite intimité qui nous lie. Et puis elle est trop jeune ; songez donc, dix-sept ans ! » Or, la « trop jeime » Marie-Jeanne vient de se fiancer, h l'insu de sa mère, avec Didier Maravon. Elle la supplie de ne pas s'opposer à leur union et à leur union immédiate... Que ferait une Sabine réellement amoureuse ? Elle se précipiterait à la gare, y rejoindrait Stangy, lui annoncerait la nouvelle inespérée, l'arracherait du wagon où déjà il a pris place. Et les deux noces se célébreraient du même coup, à la satisfaction générale. Mais non, elle se lamente, elle supplie Marie- Jeanne de renoncer à son projet ou de l'ajourner ; elle ne réussit pas à briser l'inébranlable résolution d'une fille éprise et désormais rebelle à son influence. Elle ne pense pas une minute à l'homme qu'elle vient de désespérer. Décidément, elle ne l'aime pas. Elle aime Marie-Jeanne. Et encore, sommes-nous sûrs qu'elle aime cette dernière ? N'est-ce pas elle-même qu'elle aime, en croyant aimer sa fille ? Ce qu'elle poursuit, ne serait-ce pas la joie d'une possession, d'une domination exclusives ?... Cet amour forcené, avide d'immolations, capable pour se prouver d'aller jusqu'au crime, dissimule peut-être, sous ses aspects

LA COURSE DU FLAMBEAU l65

désintéressés, un égoïsme absolu. Regardons-y de

près. .

Marie-Jeanne et Didier sont époux. Ils s'accordent à merveille. Mais l'ingénieur Didier fait de mauvaises affaires ; il n'évitera la faillite que grâce à un apport de Soo.ooo francs on n'obtiendra son concordat, si la catastrophe n'est pas évitée, que moyennant loo.ooo francs jetés en pâture aux créanciers. La graudmère, sur qui l'on compte, refuse l'une et l'autre somme. Dépouillée par son gendre, elle ne veut pas que son petit-gejidre achève de la mettre sur la paille... Mme Pierson dessine avec précision et avec goût la physionomie du personnage ; elle en donne l'illusion complète ; elle n'en fait pas, comme la créatrice, d'ailleurs admirable, Mme Daynes-Grassot, une villageoise devenue dame et capitaliste et qui tient à ses écus ; elle élargit la figure et la hausse d'un cran.,. Mme Fontenais, aperçue sous les traits de la nouvelle interprète, a de la race, elle est de bourgeoisie, de grande bourgeoisie. Elle n'attache de prix à la richesse, qu'en considération des avantages que sa dignité et son orgueil en retirent. Elle ne saurait ^c passer d'un minimum de décence extérieure, de décorum. Ecoutszla dans sa résistance aux assauts multipliés et furieux de Sabine.

« Que faut-il à mes besoins personnels ? Une robe noire et une - petite chambre. A quoi est-ce que je dépense nos 20.000 francs de renies ? A te loger convenablement, à te permettre un peu d'élégance, à l'offrir un semblant de train de maison, à te payer un mois de campagne l'été, quelques plaisirs de théâtre l'hiver, et du médecin à discrétion des que j'ai cru voir passer sur toi un courant d'air. Le solde de nos revenus je l'emploie joyeusement en étrennes pour toi et Marie-Jeanne. » Son rempart, son bouclier, c'est le souvenir des suprêmes recommandations recueillies au lit de mort du mari qiii l'a adjurée

l66 LE THÉÂTRE

d'être prévoyante et de conserver un grain de mil. « Promets-moi que, quoi qu'il arrive, tu ne te laisseras pas enlever ce qui nous reste... J'ai promis. »

Notez que Mme Fontenais, en parlant ainsi, est mère ; qu'elle se préoccupe de préserver sa fille autant qu'elle-même. Mais elle est mère avec pondération, avec réflexion, l'âge ayant amorti sa sensibilité, accru sa prudence, développé chez elle le besoin de la stabilité et du repos. Ceci, c'est toujours de l'égoïsme, c'est un égoïsme moins effervescent, plus délicat. Mme Fontenais croit ne pouvoir être heureuse que si sa fille et sa petite-fille sont à l'abri de la pauvreté. En les protégeant contre ce péril, elle l'évite aussi et s'imagine accomplir le plus saint des devoirs. Elle est donc égoïste, d'une certaine façon ; pourtant elle n'est pas vile puisqu'elle ne s'inquiète point d'elle uniquement. Sabine l'approuverait, si elle avait gardé quelque sang-froid, si elle aimait Marie-Jeanne normalement et non au point d'en perdre l'esprit. Elle ne se maintient pas dans ces limites ; elle oublie toute mesure ; l'amour qu'elle ressent a les caractères de la passion effrénée et presque de l'hystérie. Pour obéir aux injonctions impérieuses de sa fille, elle vole sa mère, puis elle la tue. Elle ne peut se passer du contact permanent et physique de Marie-Jeanne ; à l'idée qu'il cessera et que le petit être qu'elle a couvé s'émancipera elle s'affole ; elle s'oppose absurdement au départ du jeune couple qui va chercher en Amérique la réhabilitation et l'indépendance. Ses plaintes sont touchantes, parce qu'elles décèlent une profonde douleur, mais elles n'ont pas le sens commun :

« J'ai servi ton ménage au delà de l'imaginable. Je ne conspire pas contre lui. Je demande que tu y sois heureuse, près de moi. Ton bonheur, ta vie courante, les roses revenues à ton teint, je veux en posséder ma part. Je tiens à toi, comme si depuis vingt, et un ans que je t'ai mise au monde nous n'avions^ cessé de faire corps ensemble. Ma sollicitude t'a donn<^

Page 1