LA COURSE DU FLAMBEAU
pour gage les tourments dans lesquels je t'ai enfantée, les mauvais jours et les mauvaises nuits, depuis lors, quand tu fus petite et grande, oii tes pleurs faisaient repasser dans mes entrailles les torturants frissons de la naissance. Je t'ai donné pour gages les longues années d'un dévouement, capable, au besoin, d'aller — tu peux m'en croire — jusqu'aux pires hontes, jusqu'au dernier des crimes. Mes titres, auprès de lui, je ne crains pas de les mettre en balance avec ceux de Ion mari. »
Le despotisme de ce désir d'une possession totale et jalouse triompherait peut-être... Mais il se heurte à la violence amoureuse de Marie- Jeanne. Celle-ci, comme les autres, est égoïste ; elle subordonne toutes choses à son amour ; elle ressent pour Didier ce que Sabine ressent pour elle, une affection du même ordre, intolérante, surexcitée, saine ici, du moins (puisque l'épouse doit suivre l'époux et vivre avec lui dans une communion étroite), toutefois impitoyable et farouche. Elle immole à l'être qu'elle aime les êtres qu'elle aime moins. Mère et grand'mère ne pèsent pas un fétu dès que l'intérêt ou le plaisir du mari idolâtré est en jeu... J'ai entendu reprocher à Mlle Bovy l'âpreté qu'elle communique à son rôle. Elle le jouerait mal en ne le jouant pas ainsi. Il faut qu'elle y soit féroce. La terrible petite femme l'est effroyablement, et à toutes les minutes, et dans chaque scène. Que n'exige-t-elle pas ? Elle inflige à Sabine l'humiliation de mendier un secours auprès du galant homme jadis repoussé, elle égratigne des plaies à peine cicatrisées, elle répand le sang et le regarde couler avec indifférence ; elle garde rancune à sa mère des sacriflces qu'elle lui a coûtés et le lui déclare durement. Hermione n'est pas plus cruelle envers Oreste quand elle lui lance au visage tous les noms odieux qu'il a pris pour lui plaire... La pièce s'achève, comme la tragédie racinienne, sur le spectacle affreux
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de ces blessures saignantes, de ces cœurs déchirés, de ces vies détruites...
Cette œuvre nous apporte-t-elle la démonstration rigoureuse des vérités psychologiques dont elle aborde l'examen ?' Définit-elle d'une manière précise les lois de nature qui régissent les sentiments affectifs au cours des générations ? Est-il exact que le fleuve des tendresses familiales descende toujours et ne remonte jamais ? J'ai indiqué les réserves à faire sur l'aventure de Sabine, femme exceptionnelle, que l'amour maternel pousse à des gestes maladifs et monstrueux. Peu de mères agiraient comme elle ; la plupart s'arrêteraient au bord du gouffre et se ressaisiraient au moment d'y tomber. Mais il n'est pas interdit à l'écrivain — romancier ou dramaturge — de ramasser en une figure typique les traits qu'il veut peindre fortement. Présentée sous une forme trop accusée, arbitraire, l'observation reste juste. Avant Hervieu, maint philosophe et maint auteur dramatique s'étaient attachés à la mettx-e en évidence...
— Mon pauvre père me l'avait bien dit, s'exclame le bonhomme Poirier, tous les enfants sont des ingrats. Le même Emile Âugier, dans Gabrielle, dresse un indulgent réquisitoire contre les enfants
Qui n'ont qu'à vivre heureux pour n'être pas ingrats.
Mais Paul Hervieu surpasse ses prédécesseurs par l'ampleur du tableau, par l'émotion qu'il y a versée... 11 Timprègne d'une pitié infiniment triste. C'est cette détresse qui fait la grandeur du drame.
J'ai loué, parmi les acteurs, Mme Pierson, Mlle Bovy. J'associe à ces éloges M. Grand (un sincère Stangy;, M. Mayer (un Maravon agréable et disert), M. Georges Le Roy (un Didier intelligent, en qui l'on ne peut blâmer qu'un excès de sécheresse). Et j'arrive àj Mme Bartet, chargée de traduire, après Mme Réjane.j les tourments et les remords de Sabine Revel. Succes-I