‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 5 sur 61 · HORACE » A LA COMEDIE-FRANÇAISE · texte numérisé non relu

HORACE » A LA COMEDIE-FRANÇAISE

de Camille lui convient. Elle y fait apprécier sa force, l'ampleur de sa mimique et de sa diction. Quelques traditions sont liées au personnage. C'était jadis un rôle de déclamation pure. Les gens du parterre jugeaient les artistes qui s'y essayaient sur l'unique épreuve du quatrième acte, comme en province on guette les ténors au moment de leur grand air. Que la débutante prouvât, dans la fulminante apostrophe, l'élasticité de ses poumons et la solidité de sa voix, ils la tenaient quitte du reste. Rachel s'avisa d'y introduire un peu de réalité. Elle inventa plusieurs jeux de scène, maintenus depuis elle, et devenus classiques, entre autres celui de la « pâmoison». Est-ce à Janin, à Dumas que nous devons l'anecdote ? Elle est célèbre. Camille apprend, de la bouche du messager, qu'Horace, vainqueur du dernier Albain, a égorgé son amant. Elle tombe inanimée. Rachel s'af faissait noblement, selon l'usage établi par ses devancières. Un jour, un ouvrier machiniste se fît en .=a présence une entaille à la main. Rachel ne put sup porter la vue de la plaie saignante ; elle s'évanouit. Cet incident lui inspira des réflexions judicieuses. « Comment, se dit-elle, l'aspect d'une légère blessure me fait perdre connaissance et lorsque je reçois l'affreuse nouvelle de la mort de l'être que je chéris, je prends, pour m'écrouler dans ce fauteuil, des poses académiques ! » Elle résolut de rompre avec la coutume, de s'évanouir comme une femme et non plus comme une reine ; elle se guida sur la nature et s'abandonna aux impulsions de l'instinct. Des jour nalistes lui reprochèrent cette hardiesse. Charles Maurice, critique vénal mais spirituel et sachant bien son métier, railla l'impertinence de la petite fille nerveuse et détraquée qui se permettait de telles innovations, Rachel avait raison. Son bon sens intuitif allait au fond du sentiment de Camille, créature impulsive, to talement dénuée d'hypocrisie et de préjugé. Mme Weber adopte ce réalisme. Toutefois sa beauté sculpturale,

la pureté de son attitude et de son geste conservent au personnage la dignité tragique nécessaire.

M. Silvain pare, le vieil Horace d'une auguste bonhomie ; il l'imprègne d'une savoureuse cordialité :

Qu'est ceci, mes enfants, écoutez-vous vos flammes Et perdez-vous encor le temps avec des femmes ?

Sa colère contre le fils coupable d'une apparente trahison ; sa joie lorsque la vérité lui est révélée ; l'inconsciente cruauté avec laquelle il associe Camille à son allégresse : il rend ces nuances en grand comédien. Je voudrais qu'il fût un peu plus terrible au cinquième acte. Ici c'est le lion qui rugit; l'aïeul qui dispute à la mort le rejeton illustre, gloire de sa race, héritier de ses vertus... Les autre.s rôles sont bien tenus. M. Fenoux prête une allure supportable à 'l'ennuyeux Valère. Mlle Madeleine Roch fait de loyaux efforts pour tirer de la grisaille l'inopé rante et gémissante Sabine ; ces morceaux d'éloquence lui donnent l'occasion de dérouler lo velours de son souple, flexible et robuste organe, un des plus somptueux qu'il y ait au théâtre. Mlle Du Minil mo dule savamment les strophes dites à la fin du drame par Julie, « dame romaine confidente de Sabine et de Camille ». M. Truffier a eu l'excellente idée de rétablir ces vers mélancoliques, ordinairement suppri mes, et qui enveloppent d'une musique funéraire, pénétrante et plaintive, la double immolation des amants sacrifiés...

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