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cœurs, cherchent à découvrir la part d'égoïsme déguisée sous l'apparence des beaux sentiments, et constatent que parfois le héros, dépouillé de son panache, n'est qu'un pauvre homme : de tels ouvrages peuvent-ils sans inconvénients être actuellement offerts à la foule ? M. Bataille n'hésite pas à répondre par l'affirmative. « Le temps est venu, dit-il, de peindre et de rendre l'extraordinaire, poignante et merveilleuse époque que nous traversons. » Cependant, M. Bataille ne tolère pas indistinctement toutes ces peintures, tous ces spectacles. « Je réprouve les simulacres militaires qui profanent sur la scène, à mon avis, la grande tragédie, et dont les moijts, même au sein de la terre, n'ont pas cessé d'être les acteurs sublimes. » 11 exige qu'une stricte bonne foi préside à l'élaboration de ces sujets formidables et que l'auleur les aborde avec une entière liberté d'esprit : « 11 faut se pencher sur une autre réalité que la réalité d'hier, voilà tout. Comme toujours, nous devons mettre à la scène les êtres les plus représentatifs de notre époque, à mesure qu'elle se modifie. Le dramaturge n'est pas précisément un moraliste, c'est-à-dire n'a point à défigurer la vérité, fût-ce au profit des plus nobles causes. Les conflits reproduits ou imaginés par lui devront être exacts, mais allégoriques et généraux le plus possible. » L'auteur de l'Amazone insiste sur ce dernier point, qu'il considère comme essentiel : « L'auditeur pourra suivre une anecdote rigoureusement plausible et même absolument véridique ; mais qu'il y réfléchisse un peu, et il n'aura pas de peine à démêler que chaque personnage, si simple soit-il, neprésente un symbole. )) Nous connaissons maintenant les théories de M. Bataille. Tâchons de ne pas les oublier et voyons dans quelle mesure l'exécution de son œuvre s'y conforme ou s'en écarte.
L' « anecdote » qu'il raconte (pour user de son expression) se déroule en un milieu provincial et
liouigeois. Le famille Bellanger a recueilli une petite cousine, Ginette, chassée des pays du Nord par l'invasion. Malgré les catastrophes qu'elle a subies — son père et sa mère massacrés, son frèi'e blessé el captif en Allemagne — la jeune fille est très gaie, très vivante, animée d'une ardeur, brûlée d'une flamme communicatives. Les blessés de l'hôpital de la Flèche, qu'elle assiste comme infirmière, l'adorent. Aussitôt qu'ils aperçoivent sa blouse blanche et sa cornette, ils se sentent allégés, consolés, presque guéris. Ce charme opère autour d'elle. Il touche particulièrement Pierre Bellanger et fait naître en ce père de famille, paisible et considéré, une sympathie qui, bientôt, devient trop vive. Pierre est un excellent mari ; il n'a sans doute jamais trompé sa femme Cécile, il chérit sa fille Hélène. Mais il s'avise d'aimer Ginette. Il l'aime d'autant plus qu'elle l'inquiète ^t le trouble. La réfugiée exècre les hommes valides qui, pouvant aller au feu, se confinent à l'arrière dans de tranquilles emplois. Et comme elle est très franche, très prompte et assez mal élevée, elle ne leur cache pas son mépris ; elle leur décoche, tout le jour, des épigrammes cruelles. <( Avant la guerre, s'écrie-telle, les vieux me déplaisaient ; à présent, je les déteste. » Ou bien elle passe de l'invective directe à l'ironie : « L'âge de la retraite a ses bons côtés. Rester assis devant un bureau, c'est encore servir la France. » Si Pierre essaye de plaider la cause des barbons quinquagénaires, elle lui cloue le bec d'un mot cinglant : (( Il y a des gens inaptes à l'activité », murmure- 1 -il piteusement. Ginette de riposter : « C'est ce qu'on appelle des déchets. » Le malheureux Bellanger frémit sous l'insulte ; il rougit de ses quarante-huit ans, mollement occupés à classer des paperasses. Et soudain il adopte une résolution virile ; il sollicite la faveur d'extraire de l'armoire son ancien imiforme de lieutenant et de rejoindre tm régiment du front ; il aspire à mériter l'estime, à conquérir ,
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l'admiration de la terrible Ginette. Insensible aux lamentation*, aux prières de Mme et de Mlle Bellan- ^er, qui n'ont pas des âmes romaines et s'attachent désespérément à le retenir, il interroge une dernière fois celle de qui dépend son destin : « M'approuvezvous ?... Et quand je reviendrai, si je reviens, me saurez-vous gré de ce que je fais en ce moment ? — Oui ! »... Il part.
Ce premier acte, solide, rapide, mouvementé, m'intéresse, mais il m'étonne aussi, car je me souviens des définitions et des déclarations de l'auteur. « Nous devons [)orter à la scène les rires les pins représentatifs de notre époque... Chaque personnage du drame est un symbole »... Pierre Bellanger symbolise-l-il en vérité le patriotisme des hommes mûrs impatients de servir dangereusement ?... Avouons que ce patriotisme est formé d'éléments très médiocres. Pierre s'engage, non point pour libérer le sol de son pays, pour travailler de son mieux à la victoire, mais parce qu'il a cru qu'une petite femme se moquait de lui et le traitait d'embusqué... Si Pierre n'avait pas rencontré Ginette ou si Ginette ne l'avait pas raillé, il n'eût pas abandonné son poste de tout repos. Quoi tiue prétende M. Bataille, ce mobile paraît fort exceptionnel ; ce cas n'est représentatif que d'une circonstnnre particulière. Par cet exemple malencontreuseni "ut généralisé, le sentiment le plus pur, le plus noble. le renoncement du citoyen, libéré par l'âge, et néanmoins avide de prouver son dévouement, se trouve diminué et avili. En présentant cette anomalie comme un phénomène naturel, le dramaturge calomnie tous ceux qui, faisant le même geste que Pierre, ont cédé à un élan désintéressé. Et cela me désoblige. Il ne m'est pas davantage agréable de penser que lorsqu'un officier, retraité mais valide, juge à propos de reprendre ses galons et d'aller se battre, il essuie cette furieuse tempête de récriminations, ce
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déluge de pleurs, l'assaut de ce désespoir conjugal et filial. J'admets que des épouses et des filles soient dénuées de vertus cornéliennes. Est-il opportun, alors que le stoïcisme est une nécessité, d'étaler leurs défaillances, de nous montrer en une Cécile, en une Hélène Bellanger des figures représentatives de la femme française .!^ Il y en a — je les ai vues — qui, aux heures mauA^aises, font preuve de fermeté et de dignité. Je préfère supposer que ce sont les plus nombreuses.
Dès le début du second acte, nous devinons que des événements tragiques vont s'y accomplir. La tristesse et le deuil planent sur le logis où Cécile et Ginette attendent le retour de l'absent. Le manque de nouvelles - - funeste j'résage — les prédispose t tout craindre. La confirmation redoutée arrive. Un délégué de la Croix-Rouge leur apporte, avec ces paroles apitoyées qui avivent les blessures, la certitude de leur malheur. Nous assistons aux péripéties du drame intime. L'inexorable lucidité de M. Henry Bataille les a notées une à une ; son inflexible volonté les propose, les impose à notre attention, nous oblige à nous repaître de cette misère, de cette souffrance, ne nous permet pas d'en ignorer le détail ; nous pouvons compter les sanglots, les soupirs, les cris déchirants de la femme, de l'enfant et de l'amie ; épier sur leurs visages les traces de la détresse affreuse qui les étreint... Cela nous fascine. II nous faut, bon gré, mal gré, tendre l'oreille, ouvrir les yeux. Le jeu atrocement réaliste, la puissance et l'émotion de Mme Réjane, géniale interprète de la douleur humaine, nous donnent l'illusion de la réalité. Nous voyons la veuve chanceler, se tordre les bras, rouler à ferre, gémir comme une bête sous le couteau du boucher ; nous lisons dans ses regards l'épouvante et la folie ; nous devinons dans ses chairs décomposées le sourd travail de la mort. Ce spectacle nous remue jusqu'au fond des entrailles. Et il nous révolte.
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J'analyse ici mes sensations, je me confesse. M. Bataille ne me soupçonnera pas de malveillance ; il sait le prix que j'attache à ses dons de psychologue visionnaire, d'observateur sensible et de poète. Nous non? sommes expliqués. Entre nous, aucun malentendu ne subsiste. Il me serait impossible de lui dissimuler mon impression d'aujourd'hui, impression personnelle que je lui soumets naïvement, en essayant de la définir. C'est un insurrriontable malaise, semblable à ceux qui naissent des pudeurs froissées et des indélicatesses. M. Bataille réprouve, il nous l'a dit, les (( simulacres » ; il ne veut pas que la (( grande tragédie soit profanée sur la scène ». Que fait-il donc, lorsqu'il écrit le deuxième acte de l'Amazone ? Photographier les poilus dans la tranchée et les troupes au combat est à coup sûr moins offensant que de produire sur les planches d'un théâtre et de livrer à la curiosité de la foule le drame quotidien qui se joue dans la solitude, le recueillement, le silence des foyers déserts et auprès des tombes closes. Le cinéma fixe le tumulte des mêlées ; il n'oserait pas pénétrer dans la chambre d'un mourant et « tourner » une agonie. Il y a des larmes que les lueurs de la rampe ne devraient pas éclairer. Si ces tragédies vécues avaient pris fin, la mémoire en pourrait être pieusement évoquée. Mais non, elles s'aggravent, se multiplient, en même temps que la lutte se prolonge ; le sang coule à flots ; plus que jamais les femmes et les mères ont le cœur broyé. Et que des comédiennes, habiles en leur art, servent à un auditoire de dilettantes et d'étrangers ces angoisses toutes chaudes, copient ces attitudes, bégayent ces plaintes : ceci, invinciblement, nous fait horreur. Quelque respectueuse qu'on la suppose, cette imitation est une parodie, et cette parodie est un sacrilège.
T'apprécie d'ailleurs les nuances introduites par M. Bataille dans le développement de son sujet. Les
portraits de Cécile et de Ginette sont marqués de tou ches fines et justes ; la haine de la femme légitime envers la maîtresse idéale, plus forte qu'elle et mieux obéie, s'exprime pathétiquement. Cécile couvre de baisers le portefeuille du cher disparu. Et voilà que de ces reliques jaillit la révélation qui la crucifie : les lettres de l'autre, enthousiastes et tendres, lettres d'amante chaste et de conseillère ; puis des feuillets écrits de sa main, à lui, un testament griffonné à côté d'un trou d'obus, une heure avarit l'instant suprême. Or, cet adieu, il ne l'adresse pas à Cérih-. il l'envoie à Ginette, sa compagne spirituelle, son inspiratrice. Quel déchirement éprouve celle df>nt l'amour, fondé sur quinze années de bonheur, croyait régner sans partage ! Elle chasse la tueuse, la voleuse, l'in truse qui lui a pris tout son bien ; elle traite de lâche l'homme qui, mourant glorieusement, n'est pas mort pour elle, tandis que Ginette, extasiée, illuminée, exalte la sublime immolation du héros.
Cette crise, ces violences, ce duel de deux rivalités féminines déchaînées autour d'une Ombre constituent le point culminant du drame. 11 semble que la pièce soit achevée et que ces ennemies, désormais séparées et lointaines, n'aient plus rien à se dire. L'auteur a voulu une dernière fois les rapprocher, et tirer de leur rencontre, sinon une leçon morale (il n'admet pas que -le théâtre comporte un enseignement), du moins une nuinifestation -d'éloquence et de beauté. C'est l'objet du troisième acte... M. Henry Bataille, que les difficultés aiguillonnent et que les tâches paradoxales attirent, situe dans l'après-guerre lo dénouement de sa tragédie. Il trace le tableau d'une France libérée, triomphante. 11 se garde bien de préciser. Son imagination, gênée — et nous le concevons — par la témérité de l'entreprise, ne réussit à créer qu'une image approximative, un peu confuse, un peu grêle, un peu morne, du monde de demain q.ui ne diffère
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3as beaucoup semble-t-il, du monde d'hier... M. le jous-préfet de la Flèche prononce des discours patrioiqiies, pensionne et félicite les mutilés, distribue des lecours, fonde des sociétés de bienfaisance ; il est aidé ians sa besogne administrative par sa sœur et par ine personne, alerte et rieuse, en qui nous reconnaissons Ginette ; et nous apprenons — avec surprise — [ue l'irréductible adversaire de l'embusquage, la perécutrice des embusqués se dispose à épouser ce jeune 'onctionnaire dont l'ardeur belliqueuse ne s'est lépensée que dans sa circonscription. La nouvelle a ait le tour de la ville. Tout à coup, Ginette voit lurgir la Revenante. Ce spectre, voilé de noir, lui lent des discours sévères...
(( Vous n'avez pas le droit d'oublier, vous n'avez )as le droit de vous bâtir une maison joyeuse. Comme noi, vous êtes veuve : vous devez porter iin deuil ternel. »
Et Ginette courbe le fi'ont ; elle revêt sa pauvre letite jupe d'exilée ; elle s'en ira, là-bas, soigner les •rphelins, veiller sur les tombes. Son humilité nous oucherait, si nous la sentions sincère et surtout lurable. Mais cette conversion improvisée est sus^ lecte ; nous nous en méfions d'autant plus que nous .e l'approuvons pas. Le crime que l'implacable Cécile eproche à Ginette et dont elle réclame l'expiation, l'est d'avoir secoué la torpeur d'un brave homme, [veillé sa conscience et fait de lui un soldat. Or, ce rime n'en est pas un à nos yeux. L'auteur paraît ccepter que Ginette ait des remords. Nous tolérons eulement qu'elle ait des regrets. Son renoncement jrrique sonne faux. Ce n'est pas de la vie, mais de i littérature. Décidément, presque tout nous irrite n cette pièce, jusqu'au talent que l'écrivain y proigue, jusqu'aux pièges que son astuce tend à notre nsibilité.
J'ai loué, moins qu'elle ne le mérite, assurément,
Mme Réjane. Mme Simone incarne l'Amazone. Son intelligence discerne, dans leur complexité, dans leur subtilité, dans leur profondeur, les mouvements intérieurs du personnage ; son énergie les traduit intégralement, loyalement, sans exagération ni faiblesse. Pourtant elle n'est pas la femme du rôle ; elle n'en rend qu'incomplètement la grâce enveloppée, le mystère. Cela tient à sa complexion physique, à son regard aigu, à sa voix nette, incisive, martelée, à tout ce qu'il existe en elle de positif, de réfléchi, de dur, d'antiromanesque, de cérébralement passionné. Elle ne quitte point la terre ; elle ne donne pas la flottante impression de la poésie et du rêve. Et c'est une actrice incomparable, je A.eux dire à laquelle nulle ne ressemble. MM. Louis Gauthier, Renoir, Janvier, Mmes Georgeviel, Grumbach, Jeanne Lion ont été applaudis. Enfin M. Antoine exprime avec une nonchalance savoureuse, et un tact très fin, les perplexités sentimentales de Pierre Bellanger, patriote par amour.
Sacha Guitry