I. JEAN DE LA FONTAINE
[Théâtre des Bouffes-Parisiens)
1" janvier 4947.
'^ E titre u Jean de La Fontaine » nous inspirait Ui quelque niéfiance. Allait-on nous jouer une de es pièces biographiques, farcies de mots célèbres, llustrées d'anecdotes, composées à la gloire d'un rand homme et représentées à l'occasion de l'anniersaire de sa mort.?... Il nous semblait toutefois avraisemblable que la verve prime-sautière de I. Sacha Guitry se pliât aux traditions de ce genre :olaire et puéril. Nous fûmes vite rassurés. C'est à 'audition d'un ouvrage original que l'auteur nous enviait. Il n'avait pas eu le projet de faire de l'éruition, de mettre en dialogue un chapitre de critique ttéraire, de pasticher la prose des écrivains du siècle e Louis... Tout autre était son dessein. Je ne sais Dmment il le conçut. Ayant lu ou relu une histoire u fabuliste, il s'éprit, je suppose, de celte figure .si iduisante et si singulière ; il crut découvrir entre elle . la sienne propre certaines affinités, ce qui la lui indait encore plus intelligible. Il s'efforça (je pourlis mes hypothèses), de la pénétrer étroitement et rit plaisir à ce travail. vVu lieu de la peindre par le
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dehors, d'en tracer une superficielle et froide image, il essaya d'en discerner les ressorts intérieurs, d'en reconstituer la psychologie. 11 se substitua à son modèle, il entra, selon la locution familière, dans la peau du personnage. Il se dit apparemment : si j'avais été Jean de La Fontaine, qu'eussé-je pensé, qu'eussé-je senti ? II nous a livré, avec sa hardiesse, sa confiance, son bonheur habituels, le résultat de cette analyse. Et senti ? Il nous a livré, avec sa hardiesse, sa confiance, lui-même, il a produit une œuvre vivante.
La silhouette qu'il trace du « bonhomme » paraît véridique. Le voilà bien, tel que le montrent ses con temporains, rêveur, indolent, distrait, spectateur amusé de la farce et du drame aux cent actes divers influençable, inconstant dans ses goûts, éternellement amoureux, mais non pas d'un seul objet ; artiste et dilettante, insoucieux de la pauvreté et toutefois sensuel ; vagabond, indépendant mais fidèle à l'amitié, oublieux de ses devoirs mais accessible au remords, égoïste mais à l'occasion très tendre, dénué de volonté, non de courage... Tous ces traits ont été fortement marqués par M. Sacha Guitry. Des diverses aventures qui les mettent en lumière, il a formé la trame de sa comédie.
Ainsi, au premier acte, se déroule l'épisode fameux du duel de La Fontaine et de Poignant, que tous les biographes de l'écrivain, depuis Boileau jusqu'à Jean Richepin, ont narré. Apocryphe ou non, l'historiette est délicieuse et d'un charmant effet théâtral. Lass( des désordres, irritée de l'indifférence d'un mar volage, Mme de La Fontaine n'a pas jugé à propos de repousser les hommages d'un galant officier di roy. Tant que leur liaison se dissimule, l'époux trahi à qui rien^ n'échappe, la tolère. Il ne perd patienc» que lorsque un excès de familiarité de Poignant l'hu milie, en lui plaçant la vérité sous les yeux. Il h convie discrètement à venir sur le pré lui rendre rai son ; escrimeur novice, piqué au bras, il exige que si
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femme ne sache pas la cause de cette blessure : « J'ai •eu jusqu'ici, dit-il à Poignant (qui jure de lui obéir et ne manquera point à la parole donnée, car il est gentilhomme), j'ai eu trop de torts envers elle, et je ne veux pas lui retirer la satisfaction de pouvoir me les reprocher. » Peut-être M. Sacha Guitry exagère-t-il les scrupules du poète dont les fables et les contes devaient plus tard contenir de claires allusions à ses malheurs conjugaux. Qu'il l'honore, qu'il le pare d'élégances morales, cela ne saurait nous désobliger. Nous ne serons jamais assez bienveillants envers La Fontaine. Et puis, Sacha Guitry l'adore, cet homme imparfait et divin ; il l'aime pour ses qualités, il l'aime pour ses défauts ; il exalte son génie... et sa facilité.
\ux deux actes suivants, Jean de La Fontaine se révèle à nous dans l'intimité de sa « garçonnière » poussiéreuse et pittoresque. La vogue lui est venue. La cour et la ville le recherchent. Fouquet lui donne de royales preuves d'amitié. Les visiteurs se pressent au seuil de la « chambre des bustes » : Molière, Despréaux, Racine, que l'auteur ne nous a pas présentés — et nous lui savons gré de cette sage réserve. Les visiteuses affluent, de tous âges, de toutes conditions... La Fontaine a d'innombrables curiosités... C'est Mlle Certain, sa voisine, presque une enfant, qui, par une brèche faite au mur mitoyen, lui apparaît comme Marguerite au docteur Faust — jouant du clavecin, chantant des airs de Lulli. C'est l'amicale et docte Mme de La Sablière... C'est parfois la première venue, une passante.. Anaïs, la servante, surveille ces manèges d'uu oeil résiîrné, et un peu jaloux... Nous devinons qu'un soir son maître, quehpie diable, le poussant, daigna s'apercevoir qu'elle était belle fille... Ainsi, ce pacha de La Fontaine jouit d'une félicité parfaite, puisqu'il n'a que des caprices sans lendemain et n'est pas l'eprlave de son harem. Voluptueux, certes, il le fut, et de loules les manières. Sacha Guitry ne le calomnie
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point ; il puise see renseignements aux meilleures sources, dans les aveux mêmes, les aveux complaisants du fabuliste :
Volupté, volupté qui fus jadis maîtresse
Du plus bel esprit de la Grèce, Ne me dédaigne pas ; viens-t'en loger chez- moi ;
Tu n'y seras pas sans emploi.
La Fontaine possède donc le plus précieux des trésors. Il est libre. Mais voici que des liens qu'il s'imaginait avoir brisés se renouent. Sa femme s'ennuie l'ingrat Poignant l'a quittée — et elle prétend réintégrer le domicile conjugal... Elle ne s'y présente pas en conquérante, en amazone, mais en solliciteuse assez humble, décidée o se contenter de ce qu'on voudra lui offrir... Et les conditions qu'on lui inflige sont très dures. Elle devra tout supporter, ne se plaindre jamais, ne revendiquer aucun droit pour elle, mais lui accorder à lui, des droits sans limite. Bien mieux, elle s'engage à ne lui rien dire qui puisse l'affliger, à êtn sa conseillère, son amie, à recevoir, le sourire aua lèvres, les confidences de ses succès amoureux... Ces* de cette façon que La Fontaine — et M. Sacha Guitn — entendent le mariage. De tels principes, hardimeni étalés, lui eussent valu jadis, quelque méchante affaire Maintenant que la Bastille est fermée, Sacha Guitn peut impunément se montrer sincère. Il l'est, selon sj coutume, avec cynisme et avec grâce. Son plaidoyei pétille d'esprit. Il s'arhève ,par un revirement qui es une merveille d'invention comique.
Mme de La Fontaine cède aux volontés de son des pote ; elle consent, elle abdique ; elle ne sera ni exi géante, ni indiscrète, ni ombrageuse. A peine a-t elle promis de rester bien sage, que sa patience subi de rudes assauts. La Fontaine prend congé d'elle pou aller s'installer chez Mme de La Sablière. Elle sou pire et se tait. Elle demeurera pendant ce temps la gar dienne du foyer. Mais ce foyer, il faut qu'elle s'ei éloigne momentanément. La Fontaine, qui ne pr^
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voyait pas son retour, y ayant convié une certaine dame renronlrée dans le corhe de Château-Thierry. La dame arrive. On la fait attendre. Mme de La Fontaine confient son dépit près d'éclater. File redouble de frentillesse envers l'odieux mari. Elle lui dit ce qu'elle pense de ses oeuvres, et elle en pense du bien... Le voilà soudainement attaché, reconquis : « Vous avez donc lu mes livres ? — Vos livres, je les sais par cœur. — Et vous les aimez ? — .Te vous admire... » La vanité de l'homme de lettres l'emporte sur l'impatience de l'homme à bonnes fortunes. Il désire continuer la conversation. La dame du coche est consfédiée. Si Mme de La Fontaine sait user de ce moyen, elle tiendra l'infidèle ; l'ambition caressée lui donnera ce qu'elle n'obtiendrait plus de l'amour...
Celte scène très longue file très vite : l'agrément du dialogue fait qu'elle semble légère. L'art des interprètes y ajoute un irrésistible attrait. Mme Lysès traduit avec une fine perspicacité, une sensibilité meurtrie, une mélancolie qui sort du plus profond d'ellemême, les mouvements apparents ou secrets de son personnage... Quant au talent d'acteur de Sacha Guitry, je crois superflu de le louer. Il défie toute comparaison. 11 réalise la vie totale de l'être qu'il entreprend d'incarner, sa vie physique et sa vie sentimentale, les nuances fugitives de sa passion, les imperceptibles secousses de son cœur. Le comédien a des regards, des silences, des altitudes, des gestes inoubliables ; il a des intonations révélatrices d'états d'âme profonds. Je n'affirme pas que le La Fontaine de M. Sacha Guitry ressemble au vrai La Fontaine ; mais je ne me figurerai plus La Fontaine que sons les traits de M. Sacha Guitry. Il aura accompli ce tour de force de nous imposer sa vision personnelle d'un « bonhomme » très peu bonhomme, autoritaire, impérieux, prompt à la riposte, cruel vis-à-vis de Ninon de Lenclos son ennemie, et de nous persuader que c'est là le bonhomme véritable... A le considérer
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froidement, le La Fontaine de M. Sacha Guitry est un monstre d'égoïsme, ramenant tout à soi, incapable du plus mince sacrifice, féroce dès qu'on le gêne et dont la feinte douceur cache des appétits d'animal de proie... Eh bien, nous ne pouvons pas le détester, lui refuser notre sympathie. D'où provient cette indulgence ? Il va en personne nous l'expliquer car il se connaît ' et se juge et ne s'illusionne point outre mesure sur lui-même. « Tu n'es pas très jolie, dit-il à sa petite amie, Mlle Certain. Je ne suis pas beau. J'en sais qui ont plus de talent que moi. Mais tu as le don de plaire et je l'ai également. » Toujours M. Sacha Guitry eut ce don mystérieux, qui résulte du concours de beaucoup d'autres. On applaudissait en lui sa jeunesse, sa verve de grand enfant gâté, à qui toutes choses sont permises. Cette fois son succès se justifie par des mérites d'un ordre plus délicat. Dans sa comédie nouvelle, si riche de substance et si pure de forme, s'épanouit cette fleur française : le goût... Mlles Yvonne Printemps. Nelly Cormon, Frévalle et Barjac entourent sur la scène des Bouffes Jean de La Fontaine. Il les a bien choisies...