‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 43 sur 61 · IT. L'ILLUSIONNISTE · texte numérisé non relu

IT. L'ILLUSIONNISTE

La philosophie et la morale de M. Sacha Guitry.

{Théâtre des Bouffes)

lo septembre 1017.

UNE des qualités les plus séduisantes de M. Sacha Guitry, c'est la fantaisie. Toujours il reste luimême. 11 ne saurait guère se transformer, puisque, dans chacune de ses pièces, il se met en scène et se raconte. Mais il modifie le décor qui sert de cadre à

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son éternelle confession. Cela l'amuse d'étonner le spectateur, de le promener à travers des milieux nouveaux, de l'éjËrarer sur de fausses pistes, de prendre des détours, de se moquer de lui gentiment. Il y a là romme une o-ageure, comme un petit manège de coquetterie, le caprice d'un virtuose assuré de plaire, l'orgueilleux défi d'un conquérant qui ne doute pas de son pouvoir. Sacha jouit en ce moment d'un tel crédit qu'il peut impunément tout se permettre. La foule l'écoute bouche bée, et avant qu'il ait parlé, rit et se pâme. Gloire charmante et assez fragile, car elle est à la merci d'une déception. Que l'auteur, grisé par d'innombrables triomphes, exagère, qu'il compte un peu trop sur la complicité du public et que l'accord parfait entre eux cesse de régner, aussitôt ses qualités seront méconnues et l'on ne verra plus que ses défauts. On lui reprochera sa fatuité, sa nonchalance, l'extrême ténuité de ses sujets, l'abus d'une analyse incapable de s'extérioriser et la monotonie d'une peinture préoccupée d'un modèle unique. Eh quoi, toujours s'inquiéter de soi et nous en entretenir !... Pourtant, nous ne sommes pas au point de saturation ; noi^s continuons d'aimer le jeune écrivain, de lui être complaisants ; nous sourions aux grâces prime-sautières et indolentes de son génie findolence de surface, croyez-le bien, et qui dissimule une exceptionnelle activité, la vivacité d'un esprit constamment en éA'eil, tendu vers le succès, avide d'emplir le monde). Nous savons par son propre aveu, que M. Sacha Guitry est « un type dans le genre de Napoléon ». Tl est aussi un type dans le genre de Molière. Tl exerce la triple profession de dramaturge, de directeur de théâtre, de comédien ; et la pratique qu'il a de ces trois métiers pxnlique quelaues-unes de ses audaces. Tl ose tout, parce au 'il a tout dans les mains. Tl opère lui-même, comme le photographe fameux, et tire de la connaissance technique de son art d'extraordinaires ressources. Vinsi. cette fois, le dramaturge n'avait à nous offrir

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qu'une .iolie, mais très mince anecdote. Le directeur de tVioatre inten-int : « Prenez «rarde. L'ouvrage, si îno-éniensement développé que nous le supposions, durera une heure à peine. C'est bien court. Il faut que l'auditeur en ait pour son argent. Corsez, corsez ce snertarle. » L'acteur, surcissant à son tour, eut une idée lumineuse. Il se souvint d'avoir fait jadis, à ses moments nerdus. de la prestidiffitation en amateur, et proposa de se montrer sous cet aspect imprévu. Ne serait-ce point piquant ?... Accepté... Sacha-comédien fera passer la muscade. Cependant Sacha-auteur réflé chit. Une scène d'escamotage isolée, jetée à travers l'action, ceci ne se conçoit pruère et ne correspond pas au but souhaité, qui est d'allonger le programme. Pourquoi ne pas donner plus d'importance à cet épisode, et ne pas ajouter aux actes de la comédie, un acte de music-hall P... Le directeur -de théâtre, consulté, lui troisième, approuve, ravi de réunir sur l'affiche tant d' « attractions ». Voilà, je présume — car je n'ai reçîi aucune confidence — quelle fut la genèse de VUlusionniste.

Pendant vingt bonnes minutes, des équilibristes, des acrobates défilent devant nos yeux stupéfaits. Deux cyclistes accomplissent des prodiges d'agilité ; une liseuse de pensées ^se livre à des exercices mystérieux ; une îrirl chante et danse des chansons anglaises. Arrive enfin M. Sacha Guitry, parmi des gobelets, des guéridons, des paravents minuscules, des fleurs en papier, des foulards multicolores, les accessoires classiques de Robert-Houdin. Il manie ces objets avec une dextérité agréable, conserve dans le regard l'expression ironique et détachée qui-lui est habituelle et aui signifie : « Ce que je fais, ce que je dis n'a pas d'importance. Bien n'a d'importance ici-bas. » Une spectatrice placée h l'avant-scène prend un visible intérêt à ces jeux : elle prodigue h l'illusionniste Toddy Rrooks les applaudissements et les œillades ; son compagnon — un monsieur

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sérieux et mûr — s'associe à ces marques de sympathie. Sacha les accueille d'un air condescendant, en homme blasé, que trop de bonnes fortunes obsèdent. Toutefois, sa vanité de beau mâle pe laisse pas d'en être flattée, et nous devinons que, si la dame insiste, il ne se refusera pas. L'acte suivant nous transporte dans la loge, de Toddy. La loge banale de l'arlisle cosmopolite et vagabond. Nous y retrouvons la petite girl que nous écoutions tout à l'heure, miss Hopkins, à qui Toddy fait la cour, c'est-à-dire, pour désigner les choses par leurs vrais noms, qu'il lui propose sans cérémonie dé passer la nuit ensemble à l'hôtel... Elle lonsent. Comment, pauvre cigale, refuserait-elle la protection d'vm illustre camarade qui daigne l'élever jusqu'à lui et alléger les soucis matériels de sa précaire existence ? Miss Hopkins (Mlle Yvonne Printemps) appartiendra à Toddy Brooks (et à M. Sacha Guitry), mais non pas aussi vite qu'ils se l'imaginent tous deux. En effet, la dame de l'avant-sccne vient demander à l'illusionniste d'organiser une séance chez elle, rue da Berri. « — Volontiers... Quel jour ? — Ce soir même, à minuit, dans quelques instants. — Entendu, je suis à vous. » L'avantageux Toddy a pénétré les secrètes intentions de la visiteuse. Il donne des instructions pi'écises à son valet : (( Vous installerez mis? Hopkins dan? une chambre, auprès de la mienne, et vous lui servirez à souper. Qu'elle ne s'inquiète point. Si je ne rentre pas, vous viendrez demain matin, rue de Berri, chercher mes ordres. »' Et l'aventure se noue ainsi qu'il l'avait prévu. Quand, un moment plus tard il se présente au domicile de la demi-mondaine Jacqueline, elle l'attend, seule (une aftaqu.e de nerf? et une querelle opportunes ont éloigné son amant). Elle hésite encore, irritée de l'excès d'assurance du séducteur. La sentant indécise, il change subitement de langage. Il se fait voluptueux et câlin. Il lui murmure à l'oreille des aveux tendres et des mots ensoleillés. Il lui dit l'ivresse de la vie errante, des lointains voyages, des

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pays inconnus, des fleurs d'art et de joie cueillies au passage, le plaisir des sensations éphémères, la douceur des souvenirs. Tentée et ravie, elle tombe dans ses bras...

Le lendemain, au lever, très différente est l'attitude de l'illusionniste. Sa curiosité satisfaite, il a hâte de desserrer des liens inutiles et gênants. Les paroles qu'il prononçait dans la chaleur du désir n'étaient pas sincères. Il abolit ces mensonges, dès qu'il n'en a plus besoin ; il démolit, pierre à pierre, les beaux châteaux qu'il avait construits. Aux rêves féeriques de la veille, succède la morne réalité. Les magnifiques voyages, ce sont de poussiéreuses tournées ; les palais italiens, des hôtels où l'on mange en courant entre l'arrivée et le départ d'un bateau ; la contemplation de la nature, c'est la nécessité des représentations à date fixe ; la , flânerie, c'est le train express ; la liberté : l'esclavage. L'amoureuse écoute avec mélancolie ces discours cruels ; elle renonce à ce qui ne peut pas être ; elle se résigne, au fond, sans regret. Pas plus que lui elle ne croyait à la durée d'une liaison basée sur l'échange de deux caprices. Ils se sont joué une comédie, dont ils n'ont été ni l'un ni l'autre tout à fait dupes. Elle retourne à son vieil ami ; il va rejoindre sa chanteuse anglaise. La fugitive étreinte ne laissera point de trace en ces cœurs...

Voilà l'amour, l'espèce d'amour que M. Sacha Guitry ne se lasse pas de peindre et qui probablement a ses préférences : l'amour égoïste, épanoui dans le bienêtre, réfractaire à tout sacrifice, à toute contrainte, l'amour s'ébrouant et ronronnant comme un gros chai sensuel au coin du feu. Vous remarquerez que chacun des personnages de M. Sacha songe exclusivement a ses (îommodités, à ses intérêts, à l'assouvissement impérieux de ses appétits, aux agréments qui en résultent et qu'il n'obéit guère qu'aux impulsions généralement

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bestiales de l'instinct. « Goûtez donc du plaisir avec les gens de votre inonde, dit l'illusionniste à miss Hopkins ; d'abord parce que vous vous comprendrez mieux ; et puis parce que vous êtes libres aux mêmes lieures. » Ce sont des conseils pratiques. La girl se donne à Toddy Brooks pour avoir un protecteur et se libérer d'un effort dont elle est excédée. Toddy prend miss Hopkins pour avoir, en cours de route, une mignonne petite femme qui ne lui coûtera pas cher, puisqu'il fera doubler ses appointements par l'imprésario. 11 la trompera, selon les rencontres ; elle lui rendra la pareille, plus discrètement. Ils seront heureux, si leur recherche du bonheur se limite à ces sortes de jouissances. Il ne semble pas que l'idéal de l'auteur, en amour, aille beaucoup au delà. C'est du moins ce qui ressort de son œuvre. Une profonde tristesse naît de cette œuvre spirituelle et amère, dénuée d'espoir, imprégnée du mépris des hommes et de la conviction que la vie morale est une hypothèse sans fondement. Le pessimisme poussé à ce degré serait affreux, s'il apparaissait tout jnu. Il n'apparaît pas. Des ornements délicats en pallient, en dissimulent l'horreur. Ces fleurs cachent les ruines. Cette odeur de mort jointe à ce pétillement de gaieté et à cette soif de plaisir constitue l'essence de la philosophie de r « illusionniste » Sacha Guitry et la saveur si particulière de son théâtre.

Inutile de vanter le talent de comédien qu'il déploie dans des rôles créés à son image. Il n'a qu'à se montrer. La figure s'anime, nuancée, définitive et parfaite. Mlle Yvonne Printemps, dressée à cette école, est en train de devenir une actrice remarquable. Mlle Madeleine Carlier esquisse joliment le profil de la dame énamourée. M. Baron a de la rondeur. Mlle Fusier dessine avec un sens aigu du comique la silhouette d'une petite bonne naïve et gaffeuse. Cette fine, intelligente et trop modeste artiste se plie à tous les emplois. Elle mérite les plus grands éloges.

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m. DEBURAU

[Théâtre du Vaudeville)

25 février 1918.

j^E n'est sans doute pas un chef-d'œuvre, ainsi que V>4 l'affamaient pendant l'entr'acte les amis effervescenls de l'auteur ; mais c'est une œuvre pittoresque, ingénieuse et touchante. Les contemporains ne sont guère en étal de porter des jugements absolus; leur opinion n'engage point l'avenir. La pièce contient-elle des beautés durables ? Ils ne sauraient le certifier. Ils peuvent dire du moins qu'elle leur a plu et discerner les causes de ce plaisir. La renommée de M. Sacha Guitry, l'impression toute vive de ses récents succès, la. double séduction de son talent d'écrivain et de son talent d'acteur créaient autour du nouvel ouvrage une atmosphère de bienveillance. Devant que les chandelles fussent allumées, le public de la répétition générale l'admirait déjà. Sur le moment il n'a pas été déçu. Tout l'amusait : le décor, le costume, l'évocation d'une époque et d'une figure légendaires, le déguisement de son grand favori, comédien moderne, sous le masque enfariné de Pierrot. Enfin les spectateurs retrouvaient, dans plusieurs épisodes de la comédie, des grâces et un tour d'esprit qui leur étaient familiers. Comment n'auraient-ils pas été ravis ? Quand ils furent en état de réfléchir, les défauts de l'œuvre leur apparurent. Trop tard, te charme avait opéré. Sacha comptait un triomphe de plus...

Des étudiants, des lorettes, les commères et les boutiquiers du faubourg se pressent aux guichets des Funambules. Le trombone étique et le cornet à pistOQs

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obèse exécutent une polka allègre et criarde. Le pitre, vêtu du pantalon à carreaux écossais et coilïé du Ironiblon traditionnel, s'égosille, par la voix falote et fèlée de Galipaux, à faire le boniment ; il convie la foule à acclamer Gaspard Deburau, génie prodigieux, merveille unique. Le rideau tombe et se relève, \oici l'intérieur du petit théâtre. Les assistants vus de dos. Au fond, la scène oii l'illustre artiste achève de mimer le Marchand d'habits. Des tonnerres d'applaudissements le saluent. Il est à l'apogée de sa gloire, qu'un feudleton de Jules Janin 'vient de consacrer. Il reçoit, comme une danseuse, des bouquets, des billets doux et dédaigne ces hommages. Car Pierrot garde serré sur son cœur le portrait de l'épouse que, jusqu'ici, il u'a pas voulu tromper. Par la vertu de ce talisman, il passe, blanc et pur, à travers les tentations. Pourtant, il ne peut s'empêcher de remarquer qu'une des adoratrices qui l'assiègent chaque soir a les plus jolis yeux du monde. Il risque un compliment, il accepte un rendez- vous...

Elle s'appelle Marie Duplessis ; elle porlc i.:\ ... -agc des camélias qui lui vaudront l'immorlalilé ; elle n'a pas encore rencontré son historiographe. Eprise de Deburau, elle le rend heureux, mais considère qu'une . semaine de volupté, c'est assez pour un caprice. Elle ne pénètre pas le trouble profond qu'éveille sa coquetterie chez un être ingénu et plein d'illusions. Elle écoute avec indifférence, puis bientôt avec ennui, le bavardage du pauvre Pierrot. Combien Vile a tort ! Ces mots charmants et un peu féroces, nous les connaissons. M. Sacha Guitry ne se lasse pas de les redire. Ils expriment la joie d'aimer et surtout de se laisser aimer, le délice de vagabonder en marge des plats sentiers de la vie, de rêver, de flâner, d'obéir à ses ins tincts, de cueillir la fleur qui s'offre, de ne s'imposer aucun autre devoir que d'assurer son propre bonheur, fût-ce aux dépens du bonheur d'autrui. Deburau, eu

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plutôt le poète (l'ouvrage prend ici un sens symbolique) n'est pas naturellement cruel ; il voudrait ne pas l'être ; il se repent de l'avoir été, dès qu'un fatal enchaînement de circonstances, contre lequel il se sent incapable de réagir, l'amène à créer de la souffrance. Impulsif et sensuel, il tâche d'oublier le mal qu'il a fait. Si, par aventure, il en est puni, il pleure. Pendant huit jours, il a fui sa femme, et s'étonne naïvement de ne pas la retrouver au logis ; il revient chez sa maîtresse et surprend celle-ci en conversation galante avec un jeune homme très distingué, M. Armand Duval. M. Sacha Guitry analyse en psychologue et peint d'une main légère la stupeur et la douleur de Pierrot...

Quinze ou vingt années séparent cet acte de l'acte suivant. Ce n'est plus le temps des amours. Deburau, fatigué, malade, languit dans la solitude et la demipauvreté. 11 remonte quelquefois sur le tréteau des Funambules où Paul Legrand, son meilleur élève, îe supplée... Il n'a que des sujets d'amertume. Apprenant que son fils Charles, frôle adolescent, brûlé du feu sacré, poussé vers les planches par une impérieuse vocation et par le prestige de l'exemple paternel, veut jouer la pantomime, il essaye de le détourner de <^e projet... Il énumère les obstacles opposés au débutant ; malveillance des directeurs de spectacle, âpreté de la concurrence, difficulté d'obtenir des rôles. Ce ne sont pas là les raisons profondes de cette hostilité singulière. Il en existe de moins désintéressées, que Deburau se dissimule à lui-même et qui le déterminent presque à son insu : peut-être la satisfaction orgueilleuse d'avoir, seul de sa race, régné sur Paris ; peut-être la crainte inavouée de découvrir auprès de soi, parmi les siens, un rival possible, l'humiliation de s'exposer à des comparaisons désobligeantes ; peut-être l'effroi des malentendus que la taquinerie et l'envie tenteront de soulever entre le père et le fils. Les propos qu'ils échan-

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