DEBURAU
gent traduisent ces sentiments nuancés. L'auditoire y a cherché des intentions, des allusions que l'auteur, je suppose, n'y avait pas mises. La scène peut se passer de l'attrait de telles insinuations. Elle est malicieusement dialoguée et empreinte de cette mélancolie qui accompagne toujours l'étude sincère des petites faiblesses du cœur humain. « — Alors on va courir la France... Sais-tu la ville fortunée où tu débuteras ? dit ironiquement Deburau. — Pas en province, ici même, aux Funambules. — Et sous- quel nom.^ — Mais le nôtre, celui que je tiens de toi. — Je ne te l'ai pas donné pour que tu le déshonores ! » Le comédien regrette sa dureté. 11 s'attache vainement à en atténuer l'injustice. Sa mauvaise humeur perce malgré lui. Il éprouve l'écœurement et le pessimisme des artistes sur le retour, qui ne se résignent pas à vieillir. Il reste meurtri de sa première déception sentimentale, de l'abandon de cette Marie Duplessis qu'il n'a jamais tant adorée que depuis qu'il a cessé de la voir. . La rejoindra-t-il un jour ? Le sachant misérable, elle lui fait l'aumône d'une visite ; sa pitié se heurte à l'ombrageuse fierté du misanthrope ; un adieu définitif clôt leur morne entretien. Le médecin amené par Marie réconforte cet homme maussade dont il ignore le nom ; il lui conseille, pour remettre en équilibre ses nerfs épuisés et dissiper son inquiétude, d'assister à une représenlation de l'incomparable mime Deburau.
Je suis sur que vous sourirez,
Rien qu'en voyant paraître avec son blanc sarrau.
Ce grand garçon naïf et simple...
Apaiser les âmes en peine I Chasser les papillons noirs ! C'est à quoi excelle l'illustre acteur. Il accomplit des miracles ! Stimulé par ces louanges, Deburau s'épanouit, renaît à l'espoir, secoue la torpeur qui l'immobilisait au coin du feu et se décide à livrer un dernier combat.
Le drame se dénoue dans le décor où il a commencé. La salle des Funambules, garnie de spectateurs, frémit non plus d'enthousiasme, cette fois, mais d'indignation et de colère. Elle conspue l'artiste surmené que trahit une vigueur inférieure à son courage. Deburau se sent vaincu, il renonce ; il se retourne vers Charles, ce successeur un moment exécré ; il l'instruit, l'arme de ses méthodes, lui révèle ses procédés les plus savants — pas tous d'abord — c'est si pénible une abdication totale ! Mais peu à peu il s'immolera et goûtera une douceur mélancolique à contempler, soleil éteint, l'astre qui se lève. La vieillesse lassée doit faire place à l'ambitieuse jeunesse. Ce renoncement lui apporte des jouissances délicates. N'est-il pas agréable de revivre dans sa chair et de voir fructifier ses leçons ? Telle est la signification des scènes finales de la pièce, scènes inadmissibles si on les considère en soi. Cet homme intelligent, subtil et râblé, le Deburau qu'incarne Sacha Guitry, n'a pas été sifflé par la foule dont il fut l'idole. Ce n'est pas possible, ce n'est pas vrai... L'auteur le sait bien. Son dessein n'était pas de conter quelque anecdote, exacte ou apocryphe, sur un comédien célèbre. A l'occasion d'un cas particulier, il envisageait le cas de tous les artistes, placés dans des situations analogues. Il n'a voulu exprimer que des idées générales. 11 imprime à sa démonstration une forme saisissante ; ses qualités de dramaturge, remarquablement doué, enfant chéri des dieux, y trouvent leur emploi. L'épisode de Deburau, grimant le petit Charles, lui barbouillant les joues, lui enseignant !e langage des gestes et l'imprégnant des connaissances nécessaires à la prompte conquête du succè?, cette scène, jouée en perfection, constitue un joli tableau de chevalet, que nous retrouverons aux Salons prochains. M. Sacha Guitry se complaît à discourir. Très franc, il ne dissimule point sa pensée, et ne laisse à peu près rien ignorer aux spectateurs de ce qui l'intéresse ou le passionne. On l'aperçoit à travers ses personnages
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et l'on n'en est pas fâché, puisqu'il a beaucoup d'esprit. Le thème développé dans Deburau devait l'inspirer ; il correspond à ses préoccupations intimes : c'est Tapologie du théâtre, l'exaltation d'un art qu'il exerce avec maîtrise et d'un métier dont aucune servitude ne l'offense. II aime l'odeur des coulisses, les jeux de lumière de la rainpe, la mise en scène oij l'imagination se déploie, le public qu'il s'agit d'attirer et de retenir ; il aime les risques de ces entreprises subordonnées à l'habileté et au hasard... L'acteur surgit pu centre de ce microcosme, l'Acteur-Roi que Sacha proclame respectable, sacré, utile à l'Etat, indispensable à la santé physique et morale des citoyens. « — Vous dites du bien des acteurs, demande Deburau au médecin de la (( Dame aux camélias » ?
J'en pense davantage Celui qui fait sourire est un grand bienfaiteur Il peut ce que jamais n'a pu faire un docteur
Il a sur nous un avantage Il peut sans le vouloir, sans être intelligent II peut rendre le goût de la vie à des gens.
Distinguons toutefois... Il y a l'acteur qui ne livre à la foule que le travail de sa mémoire et les aspects de son corps. Il y a l'acteur qui se donne tout entier. Ceux-ci, M. Sacha Guitry ordonne qu'on les vénère.
Parce que vieux, souffrants ou non, coûte que coûte, Leur devoir est d'avoir chaque jour du génie.
\ oilà quelques-unes des choses contenues dans Deburau, drame décousu, dénué d'c-vaclitiide et plein le vérité, historiquement faux, psychologiquement lucide, philosophiquement paradoxal. Il est écrit en vers, à moins que ce ne soit en prose, mettons en prose assonancée et chantante. M. Sacha Guitry, Mlle Yvonne Printemps et, chargés des petits rôles, Mlle Jeanne Fusier, MM. Galipaux, Candé, Baron, Mme Maurel mf'î'itonf rio'! comnliment? sans réserve.
Henri Lavedan