UN DRAME D AVANT-GUERRE : « SERVIR
chit la rampe, déferle sur l'orchestre, envahit les loges, oppresse et dilate les cœurs, stimule les orgueils et les fiertés engourdies. Un tonnerre d'applaudissements résonne dans la salle soulevée. Cette émotion est semblable, j'imagine, à celle que déchaînèrent le récit du Cid et la Chanson des Epées, de la Fille de Roland. »
Elle était due au caractère, au langage, à l'allure du principal personnage créé par Henri Lavedan et créé une seconde fois par Lucien Guitry. Le colonel Eulin, frère spirituel du colonel Chabert, de Balzac, se rattache à la lignée des gueiriers fanatiques du premier Empire. C'est à ceux-ci que nous l'assimilions en 1913 ; nous nous apercevons, en 191 7, qu'il appa tient au présent autant qu'au passé. Il est de toutes les époques ; simplement, il est Français. Il réunit les traits les plus magnanimes de sa race : le courage, le culte de l'honneur chevaleresque, la noble folie du dévouement et de l'immolation aux intérêts supérieurs de la patrie. Ecoutez-le. Les mots qu'il prononce n'ont plus pour nous un sens rétrospectif ; ils nous remuent jusqu'aux entrailles, car ce sont ceux que nous entendons journellement. Le colonel Eulin, je veux dire l'homme doué des vertus du colonel Eulin, pullule dans l'armée, à tous les rangs. Il ne se laisse plus •ignorer. Le mérite est de l'avoir pressenti, alors qu'il n'existait qu'en puissance et rongeait obscurément son frein. (( Le soldat vit d'une manière exceptionnelle, déclare-t-il. L'accident est sa chance, la catastrophe sa gloire. Tout danger qui le menace est un privilège. Aussi pour se hausser, s'élever au niveau de ces marques d'honneur, noire roMir doit-il se hausser, se grader. » La mort d'un des siens ne lui fait pas l'effet d'un malheur s'il a la certitude qu'elle a été belle. « Il n'y a pas de belles morts quand il s'agit d'un de nos enfants », gémit Mme Eulin, moins sublime, moins barbare. (( 11 en est de splendides et qui rachètent les laides », reprend-il. S'il tient rigueur à Pierre (le dernier né de ses fils), c'est apparemment qu'il ne -e
retrouve pas en ce jeune officier peu zélé, trop raisonneur. Piei're ne porte l'uniforme qu'à son corps défendant ; il a certainement l'intention de le quitter. Ses opinions antimilitaristes s'étalent dans des discours que les applaudissements d'une partie de l'auditoire soulignaient naguère et qui maintenant se déroulent au milieu d'un silence désapprobateur. Il y a tout de même quelque chose de changé. Entre le père et le fils, les spectateurs de 1917 n'hésitent pas. Déjà,' à l'origine, ils penchaient en majorité pour le colonel Eulin. Aujourd'hui, l'unanimité s'est faite. Les théories pacifistes, endormeuses de l'énergie nationale, ont failli attirer sur ce pays de tels désastres, qu'un accord général des volontés les repousse violemment.
La scène qui met aux prises le colonel patriote et le lieutenant rebelle emprunte aux événements un surcroît d'éloquence et de force. Vous vous rappelez l'objet de cette discussion véhémente, où les phrases se heurtent comme des lames d'acier. Pierre, s'entretenant avec ses camarades du régiment de l'éventualité d'une guerre, a osé soutenir qu'il n'obéirait à l'ordre de mobilisation que si sa conscience reconnaissait la légitimité du conflit. Le colonel juge monstrueuse l'insubordination d'un officier ; il la juge criminelle, lorsqu'il s'agit de voler à la frontière et de repousser l'ennemi. « Partirais-tu ? )) demande-t-il. Le mauvais soldat demeure impassible. Ce mutisme est un aveu. Une colère ramassée, concentrée, atroce, s'empare d'Eulin. (...Oh I Lucien Guitry, à ce moment !) Il marche vers son fils. Leurs fronts se menacent. La haine luit dans leurs yeux. (( — Es-tu malade ? Es-tu fou .i' — Ni l'un ni l'autre. — Alors un malfaiteur, indigne de l'épaulette. Allons, ôte-moi ça... En civil I En civil ! — Vous voulez me dégrader. — Tu t'es dégradé toi-même ». Pierre allègue que ses galons sont à lui, qu'il les a gagnés. Une réplique le foudroie : a On te les a donnés d'avance et prêtés, pour que tu les gagnes après. Ce n'est ni dans les livres, ni dans les journaux, ni à la
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Haye que cela s'acquiert, c'est dans le sang. » Eulin arrache du mur un véncrahle chiffon de soie, relique rapportée des champs de bataille. « — Sur ce drapeau, je fais un serment. Si jamais tu manques à l'appel... ■ — On me fusillera ? — Non, tu te tueras... Ou bien ("est moi qui le luerai. D'ici là, va-l'en, lu n'as plus de père. »
Ce duel nous avait paru tragique. Les jours que nous vivons lui prêtent une farouche grandeur. Les leçons de la guerre remettent à son plan la figure épique du vieux chef ; elles justifient les violences d'une passion chauvine qui semblait à quelques-uns excessive ; elles prêtent un air de réalité à des hypothèses considérées comme inadmissibles tout d'abord. Ces deux années ne nous ont-elles pas appris que l'invraisemblable peut être vrai et qu'il n'est rien d'impossible ? Si Lavedan avait aftril)ué à son personnage, au lieu de l'invention de la u poudre verte ». la création des bombes à gaz méj)hitique et à microbes, ne se fût-on pas insurgé contre ces chimères, ne les eût-on pas raillées ? La conversion finale de Pierre Eulin, dont l'erreur se dissipe, dont l'ardeur patriotique s'enflamme au premier coup de canon, suscita également des objections ironiques. Mai? n'avons-nous pas vu de ces métamorphoses ? Le pacifisme désabusé n'a-t-il pas donné à la France des combattants admirables, des héros et des martyrs ?
Voilà quelques-unes des sensations suggérées par la nouvelle audition de l'œuvre haute et sincère d'Henri Lavedan. C'est un portrait plutôt qu'une pièce de théâtre. Le formidable Eulin «^mplit le décor, accapare l'attention et l'obsède. Il ne pousse auprès de ce chêne que des arbustes. A côté du colos.'^e, et par comparaison, les autres figures du drame se réduisent à l'état de silhouettes. L'art de Guitry l'élargit encore^^lui communique une ampleur, une carrure, une dignité, une autorité incomparables. Soutenu par l'interprète, le . personnage synthétise et symbolise l'armée française
intégrale, le soldat de toujours, le soldat de Valmy, d'Austerlitz et de Verdun. La physionomie intelligente, affinée et maladive de M. Max Barbier sied à Pierre Eulin. La sensible Jeanne Zorelli traduit pathétiquement les angoisses de la mère. M. Joffre est un général rude et franc.
Est-ce par coquetterie que Lucien Guitry a voulu le même soir incarner le glorieux colonel et l'humble marchand des quatre-saisons ? Il n'avait pas besoin de I prouver, une fois de plus, l'extraordinaire souplesse de son talent. Nous avons retrouvé en sa personne le vrai Crainquebille, un Crainquebille ingénu, pitoyable et amer. La pièce adroitement coupée et attendrissante, suit avec assez de fidélité le fil du récit. Elle ne s'en sépare qu'à la fin. Avouerai-je que je n'aime qu'à demi le dénouement optimiste que l'auteur, cédant aux suggestions de quelque « homme de théâtre », y a introduit ? L'infortuné Crainquebille, recueilli par nn pâle gamin, camelot compatissant, cesse de désespérer et reprend goût à la vie. Cela est plus consolant et moins pathétique. Malgré tout, l'ouvrage, sous ses deux formes, reste immortel. C'est un conte auquel l'âme de Tolstoï et l'esprit de Voltaire ont collaboré. Il résume le caractère, le tempérament, les aversions, les prédilections d'Anatole France. Nous y discernons l'amour des vieux quartiers de Paris ; la liadauderio du flâneur qui bouquine, et s'amuse en philosophe des petits drames de la rue ; la curiosité du langage et des mœurs populaires ; enfin la haine des iniquités sociales, l'horreur du pharisaïsme. un généreux désir de justice, un ardent empressement à démolir ce qui subsiste du monde tel que le préjugé et le mensonge l'ont façonné, et cette irrévérence, et ce doux nihilisme, et cette ironie nuancée que respirent les propos de M. Bergeref... Tout Anatole France est dans Crainquebille.
Emile Augier