‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 47 sur 61 · A PROPOS DES « LIONNES PAUVRES · texte numérisé non relu

A PROPOS DES « LIONNES PAUVRES

( Comédie-Française )

9 avril 1917.

I^N écoutant ks Lionnes pauvres, nous avons peine à j concevoir Us rigueurs qui se déchaînèrent contre cet ouvrage, les discussions et les polémiques qu'il alluma dans lessalons et dans les journaux du second Empire. Vanité ie la gloire littéraire ! L'œuvre fameuse d'Emile Augier nous est apparue comme une pièce naïve, timide, déclamatoire, prétentieuse. Elle a néanmoins quelque inportance, ne fût-ce que par sa réputation, par le briit fait autour d'elle. A ce titre, elle méritait l'honneur d'une reprise. Et puis, elle exprime des idées familière, à l'auteur, elle plaide une cause qui, entre toutes, lii était chère ; elle poursuit la croisade entreprise en 'aveur de l'institution familiale, « base fondamentale de la société ». Augier n'a cessé de se battre devant ^ette forteresse dont il s'instituait le défenseur et le pntecteur. Déjà, dans sa première pièce, la Ciguë, qu'il écrivit à vingt-deux ans, il peignait, d'une plume fnmissante et vm peu bourgeoise, l'ivresse des inclinathns honnêtes, légitimes, régulières, les calmes délice du foyer.

Une famille à moi ! Quel plaisir ! Et comment Ai-je pu, jusqu'ici, vivre différemment ?

Les alexandrins de Gnbrielle, non moins raisonnables, mais plus sincèrement attendris, traduisent ce même sentiment, décrivent avec une chaude éloquence les joies qu'apportent à l'homme marié l'affection d'une compagne, leur dévouement commun à l'enfant, les soins dont ils enveloppent le petit être né de leurs chastes amours. Sa conviction le rend persuasif. Ce couplet, si souvent cité, ne dépare point les anthologies. Le vers qui le termine est une trouvaille de vérité et de grâce émue :

...J'en sais une pourtant plus saine et mieux choisie,

Dont plus solidement un cœur d'homme e;t rempli :

C'est le contentement du devoir accompli ;

C'est le travail aride cl la nuit studieuse, >

Tandis que la maison s'endort silencieuse.

Et que pour rafraîchir son labeur échauffant,

On a tout près de soi le sommeil d'un eifant...

Nous n'existons vraiment que par ces petits êtres.

Qui dans tout notre cœur s'établissent en maîtres.

Qui prennent notre vie et ne s'en doutent pas.

Et n'ont qu'à vivre heureux pour n'ftre point ingrats.

Une œuvre antérieure, VAventurUre, jouée quelques mois plus tôt, en i848, ne se contentait pas d'exalter les charmes et les bienfaits de la vi( normale ; elle prenait l'offensive ; elle portait la guerre chez l'ennemi ; elle faisait de la famille une sortJ de temple inaccessible et lointain, dont les portes ne s'ouvraient qu'à l'appel de l'innocence et de la vertu. Ces lourdes portes de bronze restent obstinément closes aux assauts de la courtisane être impur. Voilà l'adversaire qu'il faut comlattre sans répit et terrasser. Qu'elle se repahfe, s'humilie, mani feste le remords le plus fervent, l'inexorable Augier ne lui en sait aucun gré. Il la >roscrit, lui refuse l'entrée du saint lieu, la permision de s'y agenouiller, de s'y prosterner et d'y accomplir ses dévotions.

C'est tiop peu du dédain, exrçons là vengeance Contre cette impudique et vedmeuse engeance.

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L'écrivain' moraliste monte la garde auprès des ni^res, des épouses et des sœurs, vestales chargées d'entretenir la flamme sacrée.

...Oso/.-voTî^; Parier do cetlt^ sainte autrement qu'à genoux. Vous courtisane, vous menteuse, vous infàjiiiî ? Vous une femme ? Un lâche <'st-il un homme ? Non. Eh bien, je vous le dis, on doit le même outrage Aux femmes sans pudeur qu'aux liommes sans courage.

L'Aventurière s'opposait, comme une protestation véhémente à de certaines théories alor? à la mode ou plutôt qui commençaient à se démoder, aux doctrines révolutionnaires du romantisme expirant, à l'apologie des frénésies et des crimes passionnels. L'Aventurière ripostait à Marion Delorme ; le Mariage d'Olympe et les Lionnes pauvres réfutaient les plaidoyers d'Antony et de la Dame aux Camélias... Recherchant le moyen d'affermir les bonnes moeurs, d'écarter d'elle* fout germe de corruption, Emile Augier devait nécessairement s'occuper de l'adultère. C'est 1' « autre danger )), un péril au moins aussi grave que le précédent, le péril intérieur. La courtisane tire du dehors à boulets rouges sur la famille ; l'épouse infidèle la mine, ?a pourrit, la désagrège et elle l'avilit quand sa chute n'est pas désintéressée. Les Lionnes pauvres développaient ce thème devenu banal et qui semblait, en i858, sinon très neuf, du moins très hardi. La censure s'alarma ; elle concluait à l'interdiction du drame trop audacieux ; elle fléchit sous la pression d'un ordre impérial ; mais elle exigea des coupures et des remaniements ; elle eût voulu que l'héroïne coupable fiît, entre le quatrième et le cinquième acte, atteinte de la petite vérole, châtiment miraculeux de ses erreurs.

De telles persécutions grandirent l'ouvrage dans Tesprit de son auteur et dans l'opinion du public. Une pièce insignifiante n'eût pas soulevé, avant même de paraître aux chandelles, tant d'orages. Augier croit remplir une mission, exercer un sacerdoce, si l'on en

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juge d'après le doctoral avertissement joint à la brochure. « Il y a dans la structure des sociétés, déclare-til, une charpente aussi importante à l'économie générale que la charpente osseuse à celle de l'individu : ce sont les mœurs. C'est par là que les nations se maintiennent, plus encore que par leurs codes et leurs constitutions. Mais les mœurs échappent à l'action gouvernementale ; il n'est décret ni ordonnance qui puissent les réformer. De quelle façon agir sur elles ? » Le désinfectant le plus énergique ne serait-ce pas le théâtre ? Le père des Lionnes pauvres en est convaincu. El la presse se range volontiers à cet avis. Un article de Xavier Aubryet, fleuri de métaphores chirurgicales, rend ho*Timage aux mérites de la pièce et au courage de l'écrivain. « M. Emile Augier est le Dupuytren du vice ; il possède la netteté du mouvement, la justesse du coup d'œil, il manie ses outils en virtuose ; sa prose acérée cf rougie à blanc, comme l'acier du bistouri cautérise les plaies, fait siffler et fumer la chair cor rompue. » Ce travail d'assainissement, qui nous paraît louable, en tous cas înoffensif, suscitait mille objections ; il effarouchait l'autorité, il risquait de troubler des spectateurs habitués à savourer les sucreries du répertoire de Scribe. Augier ne dissimule pas les craintes, dissipées par le succès, mais qu'il avait eues, très vives. « Nous redoutions que le public ne tolérât difficilement la transition de l'adultère simple à l'adultère [lavé. l^ne donnée aussi scabreuse ne pouvait passer que par l'émotion, et l'émotion ne pouvait être obtenue que par la situation du mari. » l, 'ingénieux dramaturge essaye donc de mettre tous les atouts dans son jeu. Il estompe la physionomie de Séraphine — le monstre — il laisse deviner sa perversité, mais s'abstient d'en tracer une image trop précise et trop crue. Il use de prudentes atténuations. Il évite de dire le nombre de ses amants et n'indique qu'avec précaution ce qu'elle leur a coûté. Séraphine est une petite femme frivole et sans cervelle, qui joue au luxe comme une fillette

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