‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 49 sur 61 · A PROPOS DES « LIONNES PAUVRES · texte numérisé non relu

A PROPOS DES « LIONNES PAUVRES

nom de l'auteur. Il expose le sujet de la pièce, il en extrait la philosophie, il en déduit la moralité :

« Ce que c'est qu'une lionne ? Une femme à la mode, un de ces dandies femelles qu'on rencontre invananiement où il est de bon ton de se produire, aux courses, au bois de Boulogne, au théâtre, partout enhn ou les sots tâchent de persuader qu'ils ont trop d'argent aux envieux qui n'en ont pas assez. Ajoute un ttrin d'excentricité. Tu as la lionne. Supprime la fortune. Tu as la lionnie pauvre. Il n'y a qu'une différence entre elles : le caissier. Pour la première, c'est le mari. Pour les autres... Bref, les deux variétés fleu rissent à tous les étages de la société, et duchesse ou bourgeoise, de lo à loo.ooo livres de rente, la lionne pauvre commence où les revenus du mari cessent d'êtrt en rapport avec l'étalage de la femme... Tant que la lionne est honnête, le mari paye dix centimes le& petits pains d'un sou ; du jour où elle ne l'est plus», il paye un sou les petits pains de dix centimes. Elle ;. débuté par voler la communauté, elle l'achève en l'eci richissant... »

Pas mal cette tirade à la Figaro, abondante en effets... Elle affiche d'ailleurs une suffisance rare. Fré déric Bordognon, fils d'un marchand d'huile, à l'en seigne des « Trois olives )), jouit orgueilleusement des écus paternels. Il a l'aplomb de sa richesse. On n'est pas plus arrogant et plus dédaigneux. (( J'ai rudoyé des femmes dont les laquais n'auraient pas salué mon père. Chez elles (ce sont ses vi'^times, le fat ne les compte plus), désintéressement, amour, autant de préjugés évanouis, neige fondue sous les piétinements d'une prodigalité besoigneuse, un dégel dans un égout. » Ces mots visent à être cruels. Ils le seraient, venant d'un philosophe désabusé... Mais Frédéric Bor dognon !... De quel droit cet oisif, cet égoïste, ce rentier qui n'a pas pu ))Psoin de gagner ses renies el 'es

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a cueillies dans son berceau, de quel droit ce parasite s'érige-t-il en justicier ? Vous remarquerez que les conférenciers-monologuistes d'Augier, de Dumas, de Théodore Barrière, les Desgenais, les Olivier de Jalin sont presque tous des dilettantes millionnaires, .qui, s 'étant donné l'unique peine de naître, se permettent de médire d'une société à laquelle ils n'ont apporté que leur fainéantise dorée. Voilà qui est fort impertinent. Mieux que cela. Ces professeurs de vertu, ces directeurs de conscience, ces redresseurs de torts, si durs aux pécheurs, accomplissent souvent des actions indélicates. Tel Bordognon. Il morigène son camarade Léon Lecarnier ; il lui reproche de tromper sa femme, d'abandonner son foyer, de se ruiner pour une coquine et de l'aider à trahir Pommeau, le meilleur des hommes. Cependant, il encourage les désordres de celle même Séraphine, essaye de la souffler à son ami ; il lui offre \es dix mille francs dont sa modiste exige le payement immédiat ; il acquittera ses dettes, — non pas par générosité, — il pense bien qu'elle l'en remerciera et de la bonne manière. Il veut en avoir pour son argent. Or, cet argent, Séraphine le repousse. Il devrait lui tenir compte d'un refus si honorable, — du reste, assez incompréhensible. — Au contraire, il redouble envers elle de méchanceté, il la déchire, il l'accable : il la fuit quand elle s'est libérée, ne se souciant pas désormais de se montrer avec a une petite dame compromettante ». II l'aurait prise, lorsqu'elle était en puissance de mari... Jolie morale !... Et comme couronnement, il abrite sous son toit le vieil époux qu'il eût gaillardement déshonoré, si Séraphine avait consenti, moyennant finances, à devenir sa maîtresse !...

Ces incohérences, ces inélégances, ces fautes dégoût, nul, au début, ne s'en avisa ou ne s'en offensa. Le (( mufle » Bordognon fut proclamé délicieux, scrupuleux, impeccable, digne de servir d'exemple à l- jeu-

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nesse. Les années ont dénoué le masque qui dérobait aux spectateurs son visage réel. La pièce est morte. Les faux chefs-d'œuvre tombent en poussière, dès qu'arrachés du musée des souvenirs, où ils se conservent dans l'obscurité et le silence, ils surgissent au grand jour.

La Comédie a bien fait les choses. Elle a meublé, nippé l'ancien ouvrage comme il était nécessaire pour lui restituer son aspect original. Les crinolines de Mlle Cerny et de Mlle Faber, les chapeaux de Mlle Leconte évoquent les grâces du palais des Tuileries. Et Mlle Leconte vaut assurément Mlle Fargueil. Et Mlle Cerny a plus d'expérience et d'art que n'en avait en i858 la toute jeunette Dinah Félix... M. de Féraudy est émouvant. Mais n'exagère-t-il pas la décrépitude de l'infortuné Pommeau ? Ne donne-f-il pas trop d'excuses aux infidélités de Séraphine ? M. Henri Mayer compose sévèrement le rôle ingrat de -Léon Lecarnier. Mlle Marie Kolb ressuscite les marchandes à la toilette de Gavarni. M. Georges Berr est aussi spirituel qu'Aurélien Scholl.

Tristan Bernard

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