LA VOLONTÉ DE L'HOMME
{Théâtre du Gymnase)
Le pessimisme de M. Tristan Bernard
23 avril 191 7.
M Tristan BernarÉ est assurément un des psycho- • logues les plus perspicaces que nous ayons. Ce don inné se révéla dès ses premiers ouvrages. Je viens de relire les Mémoires d'un jeune liomme rangé et le Mari pacifique, deux volumes où l'auteur s'est déjà mis tout entier, où apparaissent les traits constitutifs de son tempérament, de son talent littéraire et de sa philosophie. Son œuvre ultérieure existe en germe dans l'histoire de ce bourgeois observée à la loupe et racontée minutieusement. Partout, sous sa plume, nous retrouvons une même image, photographiée de face ou de profil. Le décor et les circonstances varient ; le personnage ne change guère. Qu'il se nomme Triplepatte, qu'il se meuve à travers les péripéties du Petit Café ou du Danseur inconnu, il ressemble comme un frère à Daniel Henry, (( le jeune homme rangé ». Ce type appartient à l'humanité moyenne ; aucun mérite, aucun vice exceptionnels ne le signalent à rattentico ;
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il n'a d'original que son exoès d'insignifiance ; il est neutre.
Cependant Tristan Bernard s'attache à analyser cette âme et cet esprit médiocres. La besogne lui plaît. îl y excelle. Toutes les misères secrètes de Daniel Henry, sa veulerie, ses lâchetés conscientes ou inavouées, ses illusions vaniteuses suivies de passagers effondrements, il les énumère avec une implacable lucidité. Pas une nuance, pas un détour, pas un mensonge n'échappent à cet œil de myope armé d'un verre grossissant. Et l'effet comique jaillit de l'accumulation des menus détails, ainsi que du flegme de l'observateur. On ne peut dire que Daniel Henry soit inintelligent ; il a fait d'assez solides études, subi des examens, conquis des diplômes. Il a des titres à graver sur sa carte de visite : avocat, docteur en droit. Il respecte les usages, s'habille chez le bon faiseur, jouit, grâce au labeur paternel, d'une honnête aisances il est fils déférent, mari patient et correct, citoyen bien pensant et ami de l'ordre. Que lui manque-t-il ? Ce qui constitue l'homme véritable : la vision nette de l'acte à accomplir, l'énergie, la décision. Au moment d'agir, il tergiverse. Et cette perplexité le torture. Tristan Bernard ne se lasse pas d'énumérer les petits tourments de son héros : « Daniel, dans ses affaires et dans son existence privée, pour traiter avec les clients ou pour diriger son ménage, voudrait avoir des principes et leur obéir aveuglément, paresseusement. Il voudrait s'épargner le choix des parfis, qui est une lutte avec soi-même, aussi fatigante qu'une lutte avec autrui. » Daniel Henry a l'horreur des difficultés ; il ne les affronte pas, il n'essaye pas de les vaincre ; il les élude et les côtoie. L'effort lui inspire ime telle aversion qu'il s'y dérobe méthodiquement : « Il ne connaissait que la confiance illimitée ou la défiance absolue. Il s'abandonnait ou s'enfuyait, mais n'osait jamais regarder les gens droit au visage et se défendre. » Il
se juge d'ailleurs sans complaisance et voit ses imperfections., Il en souffre; il se résigne à, souffrir; puis la souffrance s'allège, usée par les habitudes, les tyrannies, les perpétuelles diversions de la vie courante.
Donc, M. Tristan Bernard vient de tracer un nouveau portrait du héros qui lui est cher. Cette fois, il l'appelle M. Soubre et nous le présente sous l'aspect d'un quadragénaire marié, riche et désœuvré. M. Soubre s'ennuie, peut-être parce qu'il ne travaille point et ne s'assigne pas de buts précis, ou parce qu'il s'en assigne plusieurs, entre lesquels il balance. A peine 'e rideau est-il levé, que nous n'ignorons plus rien Je son caractère. Un coup de téléphone suffit pour nous éclairer. M. Soubre se renseigne auprès d'un ami r;t lui demande conseil. Il ne sait trop ce qu'il fera aujourd'hui dimanche, s'il ira aux courses ou s'il restera chez lui, s'il visitera une exposition de peinture ou s'il descendra à pied l'avenue du Bois, s'il usera de l'auto, ou s'il la prêtera à sa femme et à sa fille... Les hésitations de M. Soubre fourniraient aux trois actes de la comédie une matière un peu mince... Des complications vont surgir qui développeront le personnage et amuseront notre curiosité. La fillette de M. et Mme Soubre joue avec une petite camarade que l'institutrice, Mlle Clara, lui amène chaque après-midi... M. Soubre a aperçu. Mlle Clara ; il ne l'a pas remarquée. Et voici qu'une voix facétieuse ou perfide — - la voix de son cousin Chavarus — lui glisse à l'oreille des propos insidieux : a Ravissante, l'institutrice ! Je ne te l'apprends pas, mon gaillard. Elle ne quitte pas la maison. Tu lui fais la cour. C'était inévitable. Seulement, méfie-toi. On commence à jaser ! » M. Soubre proteste en .souriant contre une si absurde calomnie. Mais elle le préoccupe et le distrait ; il veut aller à la source de ces rumeurs. Il interroge Mlle Clara, et constate en effet qu'elle a le plus joli teint du monde, des joues fraîches, un no/ adorable, des yeux char-
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meurs et spirituels — les yeux de Mlle Jane Renouardt, Il lui parle gentiment, paternellement ; il s'échauffe, il s émeut ; il saisit une main qu'on ne lui refuse pas ; il propose une amitié que l'on accepte avec gratitude ; il effleure d'un baiser furtif des paupières chastement baissées et d'un baiser moins discret des lèvres qui renoncent à se défendre... Bref, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense, quelque diable aussi le poussant, M. Soubre foule aux pieds ses devoirs, renonce à sa quiétude, s'élance à corps perdu dans les voluptés et les risques de l'adultère... Alors, l'indécis se décide ?... Oui, mais vous noterez que s'il cède à la tentation d'un désir subit et impétueux, le fond de sa nature n'est nullement altéré par cet accident. Sa faible volonté ne semble s'affermir que parce qu'une volonté étrangère s'insinue en elle et la domine. Le docile M. Soubre exécute les ordres, se plie aux caprices de Mlle Clara, qui, sentant son pouvoir, éprouve aussitôt le besoin d'en abuseï*. Cette petite personne, délicieuse au premier acte, est, au second, exécrable, jalouse, exigeanîe et constamment irritée. Elle terrorise l'amant débonnaire et trop soumis. S'imposer nuit et jour à ses préoccupations, n'est-ce pas le meilleur ino;yen de le retenir ? Elle lui inflige les pires corvées, le stupéfie par l'imprévu de ses fantaisies et ses fantasques sautes d'humeur... Il s'imagine qu'il passera l'été, pas très loin de sa maîtresse, en Savoie. Toutes les dispositions sont prises, les plans machiavéliquement combinés. II a loué une villa luxueuse où sa femme et son beaupère s'installeront, le laissant libre de flirter tout à son aise. Soudain, Clara l'informe d'un projet nouveau. Ce n'est plus à Aix-les-Bains, c'est à Biarritz qu'elle accompagnera son élè\^, et que son bien-aimé devra la suivre. Inutile de protester. Elle n'admet pas d'excuses. Et le bien-aimé s'incline, enchanté de prouver son dévouement. Il accumule, comme à plaisir, les imprudences, les complications. Il résilie à prix d'or sa location d'Aix-les-Bains, se procure un château
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somptueux au pays basque, réussit à convaincre la peu clairvoyante Mme Soubre de la supériorité de la brise marine sur les vents montagnards...
O miracle de l'amour I... Aussitôt que cet homme nonchalant est possédé du désir de plaire, il s'improvise le plus actif, le plus ingénieux des hommes... Déjà, il jouit de son triomphe, des mots gracieux, des regards câlins qui le payeront de ses peines, quand une dépêche laconique et brutale le précipite du ciel sur la terre : « Nous n'allons pas à Biarritz. Nous allons à Dinard. » L'infortuné M. Soubre, cruellement déçu, frappé dans ses forces vives, atteint en plein rêve, amer et découragé, se met au lit. Durant sa maladie Dieu lui suscite un sauveur. Le cousin Chavarus, impatient de ramener à la vertu son parent égaré, supplie Mlle Clara d'entreprendre un long voyage. Puis, tout bien examiné, il lui propose de partir avec elle. Ce sera plus sûr, car en sa qualité de vieux garçon sceptique, il affecte de douter de la sincérité féminine ; il appréhende pour le cœur mal guéri de l'amant un retour offensif de cette mai tresse toujours dangereuse. M. Soubre redeviendra simplement époux et pèx'e. Il considère avec niclancolie la paix conjugale qui lui est restituée, le groupe idyllique de sa femme et de sa fille, auprès desquelles il achèvera de mûrir ; il envisage sans joie cette existence rassérénée que nul orage ne menace désormais, à moins qu'une deuxième aventure... Non, M. Soibre ne sortira plus de son caractère indolent et timide. Sa carrière amoureuse est terminée. Il s'accommodera d'un bonheur sans convulsions, d'une félicité bourgeoise. «Je tâcherai de m'y faire », soupire-t-il. Tl s'y fera très vite et bientôt le souvenir de ses émotions sentimentales lui apparaîtra comme une chose' lointaine, fabuleuse et presque inintelligible.
Tels sont les événements qui s'accomplissent au cours de la comédie de M. Tristan Bernard. Ils se déroulent lentement. L'auteur ne se presse pas de les narrer. Il
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prend son temps, il prend des temps ; il n'oublie rien, et même il se répète afin d être mieux compris. C'est par là qu'il intéresse, par la subtilité de l'analyse psychologique et l'extrême précision du détail. En somme, dans cette pièce, aussi bien que dans ses livres, il ne peint guère qu'un personnage, le personnage central, qu'il a des raisons particulières de connaître exactement ; les autres figures ne se montrent qu'à l'état de silhouettes et nous demeurent fermées. A côté de chacune d'elles se multiplient les points d'interrogalion. Pourquoi Mlle Clara qui d'abord, nous semblait Une et rusée, est-elle ensuite si violente.!^ Pourquoi bouscule-t-elle ce brave homme, qu'avec un peu de douceur elle pourrait définitivement s'attacher ? Pourquoi la petite iristifutrice, s'accommode-t-elle d'une condition subordonnée, quand elle n'aurait qu'un geste à faire pour s'assurer une large indépendance ? Comment ne s'en avise-t-elle pas et comment, à supposer qu'elle n'y ait pas songé, son protecteur néglige-t-il de lui offrir des ressources qui les libéraient tous deux ?... Autant de mystères... La compagne légitime de M. Soubre n'est pas moins énigmatique que sa maîtresse. Elle surgit et s'efface ainsi qu'une ombre légère. Ignore-t-elle les désordres, pourtant assez visibles, de son mari ? Y est-elle indifférente ? S'en console-t-elle, médite-t-elle de s'en venger, ou attend-elle patiemment qu'ils aient pris fin ? La crise éclate et s'achève sans qu'elle y fasse allusion, sans qu'elle ait l'air d'avoir soupçonné l'intrigue romanesque nouée autOTir d'elle. Peut-être y a-t-il des cas pareils. Tout arrive. Mais nous voudrions que cette passivité déconcertante nous fût expliquée.
Singulier milieu que celui-ci... M. Tristan Bernard étudie de préférence la sottise, la vilenie humaines, ou plutôt — écartons les grands mots, — il s'amuse des jeux de l'égoïsme humain, des combinaisons infiniment variées auxquelles cet égoïsme a recours. Spectacle divertissant et morose. N'avoir les regards fixés que sur les parties basses de l'individu, quelle tris-
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tesse ! M. Tristan Bernard n'aperçoit-il vraiment dans les mouvements passionnels de l'homme et de la femme que l'influence des instincts animaux, liés à la satisfaction des appétits et à la conservation de l'espèce ?... On le croirait... Il étale sur les planches. une lamentable humanité, une collection d'êtres vulgaires, malfaisants ou incolores, dénués de toute noblesse, incapables d'un élan généreux, prisonniers des calculs les plus mesquins... M. Soubre ? Une chiffe molle. . Mme Soubre ? Hypothétique, absente... Le grand-papa Thionville ? Un barbon gâteux, baveux, avare et potinier, sénilement absorbé par des opérations de sousbrocantage... Le cousin Chavarus ? Un imbécile... Mlle Clara ? Une étourdie agressive et bornée qui se prostitue sans aucun plaisir et sans beaucoup de profit. Sur ce fond en grisaille la seule figure épisodique du docteur Monireau se détache avec vigueur. Dans une scène moliéresque et justement applaudie, ce médi castre oppose les scrupules de sa dignité professionne'le aux exigences affolées de M. Soubre, mais il ne tarde pas à capituler, estimant qu'il faut,, avant tout, contenter la clientèle. Le revirement est marqué de traits naturels et plaisants. Voilà de la bonne comédie.
M. Tristan Bernard ne prend pas au sérieux la médecine, non plus que l'amour des vieux messieurs pour les petites femmes, non plus que l'amitié des petites femmes envers les vieux messieurs, non plus que !a plupart des sentiments qui ne sont, aux yeux de cet ironiste, que les mirages de notre crédulité. Son pessimisme enveloppe le monde d'un mépris tranquille qu'il considère, probablement, comme la suprême expression de la sagesse. Et l'on goûte la verve, la pénétration, lart dépensés par l'écrivain satiriste dans ce méticuleux travail d'épluchage. On ne saurait le blâmer d'accuser le relief des ridicules et des travers. C'est son rôle. Et l'on approuve, et l'on rit. Mais peu à peu le rire se glace ; un indéfinissable malaise l'éteint. Ces gaietés desséchantes oppressent le spectateur.
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Parmi tant de laideurs, il cherche ardemment une trace de beauté, quelque chose qui l'élève et le rassure, une chaleur d'àme, un rayon, une lueur, un espoir. Je veux bien que ce composé de petites vanités, de petits besoins, de petits désirs, de petites abjections hypocritement dissimulées, ce soit l'homme réel... Est-ce tout l'homme ?... M. Tristan Bernard abandonne aux poètes la mission d'exalter la grandeur morale. Nous ne le blâmons pas de manœuvrer sur un plus humble terrain. Il ne nous blâmera point d'être moins sensibles que nous ne l'eussions été naguère aux charmes de sa prosaïque et terrestre comédie. Il y a trop d'héroïsme dans l'univers, trop de sacrifices, trop de peuples soulevés par la foi, trop de martyrs désintéressés. La morne vision d'une humanité sans idéal nous irrite et nous écœure. Ce n'est qu'un moment. Ça passera... Une heure viendra où nous retrouverons des grâces à M. Tristan Bernard. Quelque opinion que le public ait de sa pièce, il ne lui refusera pas le bénéfice d'être remarquablement jouée. Mlle Benouardt, Mlle Marcilly, M. Guyon, M. André Lefaur, M. Joffre, rivalisent de sincérité et d'esprit avec leur chef de file, le merveilleux Sigrnoret.
; Shakespeare 1. SHYLOGK
[Théâtre Antoine. — Mise en scène de M. Gémier)
7 mai 1917.
SHAKESPEARE triomphe en ce moment à Paris. Une sympathie voisine de l'enthousiasme a accueilli la première représentation du Marchand de Veniae. Les représentations suivantes ont eu lieu à bureau fermé, ce qui constitue, pour un auteur vieux de trois siècles, un succès exceptionnel. La pièce n'offrait pas l'attrait de l'inconnu. Elle a été jouée maintes fois, à la Comédie-Française, à l'Odéon, sous l'égide d'Alfred de Vigny et d'Edmond Haraueou'-t, interprétée par de célèbres artistes, par Taillade, par Leloir, encadrée dans des décors pittoresques. Le [)iiblic n'avait aucun motif de préférer la tentative d'hier aux précédentes. S'il a ressenti une émotion phi.-^ vive, c'est que de l'étonnement se mêlait à son plaisir. Il voyait des choses non encore vues. Une mise en scène nouvelle transformait le drame, en accusait lo relief, en avivait les couleurs, en accroissait la vie, en précisait le sens. Usant d'un procédé familier à l'imprésario allemand Reinhardt (nous nous rappelons- cette féerie orientale de Samurum, qu'il nous apporta une année avant la guerre et dont la pesante étrangeté ne réussit pas à nous séduire), M. Gémier
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en a fait une application heureuse. Il supprime la rampe, prolonge le proscenium, le relie au plancher des fauteuils d'orchestre par un vaste escalier qui sert de passage. Les personnages gravissent, descendent ces degrés, ou bien ils s'y arrêtent, s'y assoient, comme sur les trottoirs d'un carrefour ou sur les bancs d'un jardin. Tout en continuant à deviser, ils regagnent le fond de la salle. C'est aussi de là qu'ils arrivent. Ils surgissent des couloirs, sortent des ,avant-scènes du rez-de-chaussée, comme ils sortiraient de leurs maisons. Ils frôlent les spectateurs et ils les ignorent. De telle sorte que ceux-ci ont la sensation singulière et divertissante de participer à l'action, de s'ajouter, figurants immobiles et muets, aux flots mouvants de la rue.
Durant l'épisode du tribunal, des effets curieux découlent de cet artifice. Les partisans de Shylock défilent le long des baignoires par le côté gauche, ses adversaires par le côté droit. Juifs et chrétiens échangent des quolibets, des lazzis, des invectives ; leurs bruyants démêlés créent par avance l'atmosphère de l'ardente bataille qui, tout à l'heure, se déchaînera dans le prétoire. C'est là une ingénieuse préparation... De même l'épisode de l'enlèvement de Jessica. Il s'expédie rapidement chez Shakespeare. La fille de Shylock, travestie en page, quitte furtivement son logis, rejoint Lorenzo, emportant sous le manteau un sac gionflé de l'or et des bijoux de l'avare... Au Théâtre Antoine, le rapt prend des proportions épiques. Cet incident devient une grosse affaire. Les masques affluent au seuil de l'usurier ; ils apportent une échelle, la dressent contre le balcon, et Jessica ?e sert de ce moyen d'évasion 1res voyant. Elle saisit les ducats, les pierres précieuses et les lance à la volée à travers la foule, pullulante et hurlante, ravie de l'aubaine... Shylock revient et contemple son désastre. Ce retour est encore une invention du metteur en scène français. Il n'existe dans l'original qu'à l'étal
de récit. Quelqu'un raconte l'accablement, la colère du juif, dépossédé de ce qu'il a de plus précieux : son enfant et ses richesses. « Ma fille ! O mes ducats ! 0 m.a fille ! Enfuie avec un chrétien... Justice I Juslice ! )) Ces plaintes, ces cris de rage poussés devant nous, la vue de ce visage convulsé, de ces bras suppliants, de ces larmes impuissantes, et des outrages dont le malheureux père est abreuvé par la populace, tout cela nous fait comprendre la rancune qui s'amasse au cœur de Shylock, explique et justifie la violence de sa haine. Nous ne serons pas surpris de la trouver implacable. C'est ainsi qu'une mise -"^n scène intelligente éclaire l'œuvre, la complète, en dégage la pleine signification.
L'adaptateur, M. Népoty, se plie aux exigences et seconde docilement les intentions du tragédien. 11 retranche, il abrège, il transpose : son extrême désinvolture provoquera l'indignation des purs shakespeariens. Je ne pousse pas si loin le scrupule. Je pardonne au traducteur les licences qui ne trahissent pas l'idée du poète et ne dénaturent point l'ouvrage. Il y a cependant des suppressions fâcheuses et des adjonctions qu'on ne saurait approuver. Je regrette la disparition au deuxième acte de la scène qui mont 'e. en son propre foyer, Shylock, soupçonneux et agressif, reprochant aux valets la maigre pitance qu'il leur mesure, confiant avec crainte à Jessica les clef'* dont elle fera tout à l'heure un si déplorable usage. Ce rapide coup d'œil jeté sur l'existence intime du brocanteur vénitien, banquier, receleur et marchand de bric à brac, n'eût pas été inutile. D'autre part, quand M. Népoty le ramène, au dénouement, humilié, misérable, porteur du testament qui lègue ses biens au ravisseur de sa fille, ici vraiment on ne peut s'empêcher^ de trouver qu'il exagère, qu'il outrepasse les témérités permises, et qu'en se substituant à Sha kospeare. il lui manque de respect.