SHYLOCK
Pourtant — et c'est l'essentiel — le portrait de Shylock reste aussi vivant, aussi vigoureux dans l'œuvre adaptée que dans l'œuvre originale. Gémier incarne totalement cette figure, il la pénètre en tous( ses replis, il lui imprime un relief inoubliable. Nous ne les séparerons plus dans nos souvenirs. Shylock est d'ailleurs très compréhensible, il évolue sans obscurité à travers les événements, influencé par eux, en même temps que par ses hérédités et ses instincts. Le juif déleste Antonio, sa future victime... Pourquoi ? Il énumère ses raisons, qui sont plausibles. « Je le hais, parce qu'il est chrétien, mais surtout parce que, dans sa basse simplicité, il prête gratuitement de l'argent' et fait baisser le taux de l'intérêt à Venise... Il abhorre notre nation sacrée, et là où les marchands se réunissent, il déblatère contre moi, mes marchés et le profit que je gagne honnêtement, profit qu'il taxe d'usure. Que ma tribu soit maudite si je ne me venge pas. » Ainsi, griefs personnels : les médisances d'Antonio à son endroit, l'accusation perfide qui le désigne comme usurier à la colère des fils de famille, ses clients habituels. Grief d'ordre général : Antonio, par sa prodigalité et son désintéressement, trouble les relations coutumières des emprunl-'iirs i'! des prêteurs sur gages, il éveille des inquiétudes auxquelles on ne songeait pas, il nuit au commerce. Grief d'ordre atavique : Antonio est chrétien. Or, Shylock exècre toute la chrétienté. Avec quelle véhémence il repousse le projet de ce souper auquel Bassanio, sans plaisir, et par pure politique, le convie ! a Pour sentir le porc ! Pour manger une bête où votre prophète, le Nazaréen, a logé le diable I Je veux bien vous acheter, vous vendre, vous parler, me promener avec vous et ainsi de suite. Mais manger, boire et prier en votre compagnie, jamais ! » Tant qu'il ne se croit pas le plus fort, il ronge son frein, il file doux. Dès qu'il a barre sur le chrétien, dès que l'imprudent Antonio le sollicite, alors, chez
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le juif, métamorphose soudaine : les rancunes refoulées débordent ; la poche à fiel crève ; sous le miel des phrases encore à peu près courtoises, se dissimule la menace du poison. Sournoisement, Shylock commence à aiguiser la pointe de son poignard.
({ Seigneur Antonio, combien de fois, sur le Rialto, m'avez-vous réprimandé à propos de mon argent et de mon usure ! Je l'ai toujours supporté avec patience, en haussant les épaules, car la patience est la marque de notre tribu. Vous m'appeliez mécréant, chien, coupe-gorge, et vous crachiez sur mon caban juif, tout cela parce que j'usais librement de ce qui m'appartenait. Aujourd'hui, vous avez besoin de mon aide. Je devrais vous répondre : « Un chien a-t-il de l'argent ? Est-il possible qu'un chien prête 3.000 ducais? Ou faut-il m'incliner jusqu'à terre et, sur le ton d'un esclave, avec d'humbles murmures, vous dire : Cher monsieur, vous avez craché sur moi mercredi dernier, vous m'avez donné des coups de pied. En échange de ces politesses, je vais vous procurer de l'argent. »
Cet argent, il ne le refuse pas. Il subordonne son^ prêt à des conditions barbares qu'il feint de ne pas prendre au sérieux. Antonio n'est pas dupe de cette fausse cordialité, de cet enjouement suspect. Un immense mépris perce en ses paroles. « Si lu veux m'obliger, je ne te demande pas d'agir en ami. » Shylock, désireux de conclure l'horrible marché, redouble de bonhomie doucereuse. « O père Abraham, je reconnais bien là les chrétiens. La dureté de leurs procédés leur apprend à suspecter les pensées d'autrui. Dites, je vous prie, si mon débiteur ne payait pas à l'échéance, ce que je gagnerais à un pareil dédit. Une livre de chair prise à un homme a-t-elle la valeur d'une livre de mouton ou de bœuf ? » M. Népoty et M. Gémier multiplient les facéties de Shylock;
ils y insistent peut-être un peu trop, puisque nous devinons que, malgré tout, Antonio y voit clair.
Et voici le deuxième aspect du monstre. 11 a obtenu la signature du contrat qui lui livre le chrétien. Il n'a plus besoin de ruser, désormais, de dissimuler sa haine. 11 la laisse éclater. Et il l'exprime, non plus en son nom, niais au nom de sa race opprimée, dont il se proclame le vengeur. Lorsqu'il prononce son fameux plaidoyer ((( Antonio ne possède-t-il pas des yeux comme un juif, des doigts comme un ju)f, n'éprouve-t-il pas des affections, des passions comme un juif ? » etc.), il se hausse au-dessus de son cas particulier, il devient l'avocat de la tribu, il engage les hostilités, il déclare une guerre nationale, il agit en chef. Et c'est bien d'un chef belliqueux et redoutable que Gémier a campé la silhouette. Il ne nous montre plus ce Shylock tremblant, croulant, chassieux, à demi-infirme, cette loque humaine dont la plupart de ses prédécesseurs ont dessiné le profil comique et tragique ; il présente au doge, le jour du procès, un regard assuré, un corps viril entraîné pour le combat, une main qui taillera sans trembler dans la chair vive. Il pérore avec aplomb, avec insolence, fort de son droit, encouragé par le murmure approbateur de ses coreligionnaires — son armée — pressés autour de lui et prêts, s'il était nécessaire, à le soutenir, dans la mesure où les magistrats et les gendarmes le leur permettront. Shylock est chauffé à blanc ; tout conspire à le rendre féroce, non seulement l'image des injures autrefois subies, mais les blessures récentes, la trahison de Jessica, maîtresse d'un mécré?Tit et disposée à se convertir, les nouvelles qu'il a reçues des folles dépenses de cette méchante fllle, gaspilleuse de l'or péniblement amassé. Elle a dépensé quatre-vingts, ducats en une nuit. Elle a troqué contre un vilain singe la plus magniflque des turquoises. 0 fureur ! T 'innncput Antonio pnipra tout cela. En réclamant le droit de le torturer, l'usurier
sanguinaire plaide excellemment, en procédurier retors ; il place les membres du conseil dans l'alternative d'autoriser le plus hideux des crimes ou de violer le code fondamental de la république. Déjà, il s'approche du martyr, l'oeil ardemment fixé sur sa proie, quand l'intervention de Portia, jurisconsulte d'opérette, lui arrache des mains la lame homicide. Tout de suite il sait qu'il est perdu, qu'il a contre lui les juges, la foule et qu'il inspire un universel dégoût et que, si la stricte application de la loi n'as sure pas son triomphe, la ville se réjouira de le voir avili et piétiné. Il n'essaye pas de lutter contre l'im possible ; il s'avoue vaincu ; il retombe sous le joug ; il redevient serf. Ce brusque écroulement apparaît sur la face livide ef suante de Gémier. Les paupières s'abaissent, les orbites se creusent, le rire d'orgueil s'achève en un râle de détresse, le front se penche, le regard s'éteint. A quelques minutes d'intervalle, le grand comédien parcourt la gamme immense des sentiments humains, depuis la cruauté assouvie, jusqu'à la soumission résignée, jusqu'au morne désespoir.
Nous ne pouvons nous défendre d'un peu de pitié envers le juif abattu, dépouillé, puni de son immonde projet. Auparavant, c'est pour le noble chrétien que nous frémissions, quand sa poitrine découverte s'of- Jrait aux griffes d'un bourreau inexorable. Entre ces ennemis, la divine impartialité de Shakespeare ne décide point. Shylock est infâme. Mais ne l'a-t-on pas été avec ses pareils ? N'ont-ils pas souffert la persécution, essuyé la brutalité et l'injustice .** La dureté d'âme, la sauvagerie de l'atroce usurier ne sont que des représailles. Le poète regarde ces êtres se déchirer ; leurs conflits lui apparaissent comme des épisodes de la perpétuelle et meurtrière bataille dont la nature impassible est le théâtre. Il s'en détourne avec tristesse et se réfugie dans le palais enchanté oii Por-
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tia, bercée par des chants d'oiseaux, attend le prince Charmant. Contre les amertumes de la vie, il n'est, pour l'amoureux et le sage, qu'un secours : le rêve, Dans le drame shakespearien comme dans le drame terrestre, le rire succède aux larmes, la vérité à l'illusion. L'infinie variété de ce spectacle divertit et console. Tous les problèmes liés à la destinée de l'homme s'y trouvent posés devant sa sensibilité et sa conscience. Voilà quelques-unes des pensées qui nou> obsèdent chaque fois que nous écoutons parler Shakespeare. Et voilà ce que nous ont fait entendre, à la fin de la soirée, des vers éloquents et généreux de M. Saint-Georges de Bouhélier, dits avec flamme par M. de Max. Le public a salué d'ovations innombrables l'art et l'effort peisonnels de M. Gémier, le talent de ses camarades, de la belle ^Andrée Mégard, do la gracieuse et sensible Fusier, du brave Arquillière, du plaisant Maurel, un Goppo cloAvnesque. très savoureux et très britannique.
Le succès de cette tentative atteste le goût croissant des Français pour l'œuvre shakespearienne. En rendant hommage à l'initiative de la société récemment instituée, il ne faut pas méconnaître la part de gratitude due à Camille de Sainte-Croix, un ]irécurseur modeste et passionné, d'autant plus méritant que son labeur, si digne d'être encourage, suscita des dévouements trop discrets. Dénué de ressources matérielles, notre regretté confrère succomba sous une tâche accablante et glorieuse. Ce n'est pas d'aujourd'hui que Shakespeare compte chez nous de fervents admirateurs. Voliairc le loua beaucou(j quand il le découvrit, aux environs de 17.35 ; il l'aima moins quarante ans plus tard lorsqu'il en devint un peu J.'tloux ; il en voulait à Letournetir do n'avoir pas, en fête de sa traduction, cité son nom, auprès des noms de Racine et de Corneille ; le dépit qu'il éprouvait contre le copiste dégénéra en aversion contre le
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modèle. « Avez-vous lu les tragédies de cet auteur qu'on prendrait pour des pièces dft la foire faites il y a deux cens ans ? Il n'y a pas assez de camouflets, de bonnets d'âne, de piloris, pour un tel faquin. Ce qu'il y a d'affreux, c'est que c'est moi qui, le premier, montrai au parterre quelques perles que j'avais trouvées dans son énorme fumier. » Ces diatribes intéressées n'arrêtèrent pas l'essor de la popularité de Shakespeare. Elle se développa à travers la phraséologie édulcorée de Ducis. L'idolâtrie lyrique de Viefor Hugo lui prêta des ailes. Maintenant, la religion est fondée. Elle a eu ses apôtres ; elle a ses ministres. Et les fidèles accourent...
4 juin 191 7.
Je reproduis la lettre que mes réflexions sur le Mar chand de Venise ont suggérée au directeur du Théâtre Antoine :
Dans votre dernier feuilleton, parmi les fleurs dont vous me couvrez, j'ai trouvé cette épine i « Usant d'un procédé familier à l'imprésario allemand Reinhardt (nous nous rap- « pelons cette féerie orientale de Sumurum qu'il nous « apporta une année avant la guerre et dont la pesante « étrangeté ne réussit pas à nous séduire), M. Gémier ^•n « a fait une application heureuse. »
Comme je ne veux pas que cette opinion s'accrédite, mon cher ami, je tiens à déclarer que la mise en scène du Marchand de Venise ne doit rien aux Allemands. C'est précisément pour lutter contre Reinhardt et l'art scénique d'outre- Rhin que je me suis risqué, en pleine guerre, malgré les difficultés du moment, à faire un premier effort pour répondre aux grands spectacles de propagande que Reinhardt et Richard Strauss promènent avec succès et utilité chez les neutres.
Quant au « pont » de Sumurum — tremplin élastique passant au-dessus des fauteuils d'orchestre et continuant à séparer l'interprète de l'auditoire autant que le fait la rampe — qu'a de comparable ce « pont » avec l'entrée de mes camarades par les portes de la salle et coudoyant l'assis-