II. ANTOINE ET CLEOPATRF
II mars 1918.
M GÉMIER a le génie, et tout naturellement la pas- • sion de la mise en scène. Lorsqu'il relit une pièce de Shakespeare, je suppose qu'il l'aperçoit aussitôt dans ses décors, et qu'il imagine quantité, d'artifices ingénieux pour réaliser, d'une façon saisissante, les intentions de l'auteur. Ainsi, il inonda de lumière le Marchand de Venise. Le tumulte carnavalesque de l'enlèvement de Jessica, la répression des juifs par la police du doge, les groupements et les murmures de la foule envahissant le prétoire sont autant de tableaux expressifs qui aident à la compréhension de l'ouvrage et resteront fixés dans nos souvenirs. Ce travail, il l'a refait autour du poème symbolique de \T. François Porche.
Aujourd'hui, le drame d'Antoine et Cléopâtre en bénéficie. 11 offrait à l'actiA'ité inventive de l'artiste un champ immense, le plaisir d'évoquer deux civilisafions, deux mondes, Rome et l'Egypte, la discipline du camp de César, les molles splendeurs de la cour d'Alexandrie... L'adaptateur, M. Népoty, resser rant les fils enchevêtrés de l'action, ne l'a pas néanmoins trop simplifiée. Elle subsiste, mouvante et diverse, avec son peuple de comparses, d'esclaves, de messagers, de marchands de fruits, de pécheurs, de prostituées, de marins et de soldats. Chef obéi de cette armée, le général Gémier a obtenu de sa doci-
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lité des merveilles : précision des mouvements, vérité des physionomies et des attitudes, savant désordre des évolutions scéniques. L'orgie chez Cléopâtre est un chef-d'œuvre de composition et de couleur... Au faîte d'un large escalier qui descend du cintre, Antoine et la reine, assis sur un lit de repos, contemplent les réjouissances qu'ils ont ordonnées. Le long des degrés, dans un grouillement bruyant et joyeux, la foule rit, s'ébroue, se saoule de vin, de caresses, de chansons. De belles filles passent allumant les désirs. La danse lascive des Libyennes, la lutte des athlètes .aux corps puissants, la svelte agilité des jongleurs, l'excitation sensuelle, la frénésie voluptueuse de ce spectacle soulèvent une tempête d'énorme et brutale gaieté. Soudain, les torches s'éteignent : les lueurs incertaines et blafardes de l'aube éclairent le sommeil des couples enlacés, épuisés, lourds d'ivresse. C'est une fresque admirable. Le pinceau de Rochegrosse n'a rien produit de plus éblouissant et de plus fougueux. Des ovations sans fin ont récompensé ce gigantesque effort.. M. Gémier, rappelé, acclamé, ému aux larmes, ne sachant comment remercier les spectateurs, leur envoyait des baisers reconnaissants. Marc-Antoine ne remporta jamais pareil triomphe.
Nous nous demandions toutefois si cette magnifique estampe, gravée en marge du texte shakespearien, ne l'écrasait pas un peu. « Nous avons encore une nuit de vacances, dit l'amant de Cléopâtre, à la veille du combat décisif. Appelez mes nol)les capitaines ; emplissez leurs conj)es. .Fe veux (jue cette nuit leurs cicatrices suintent le jus de la vigne. » \ peine. ces mots sont-ils prononcés... le metteur en scène ne cherche pas un autre prétexte. Il lève sa baguette de magicien. Et comme dans les féeries du Châtelet : « Que la fête commence ! »... Ceci n'est pas un reproche, mais un avertissement. En aucun cas, l'accessoire ne doit dominer l'essentiel. Un inter-
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mède chorégraphique n'est admissible dans une œuvre littéraire que s'il l'enrichit, s'il n'y ajoute pas seulement un divertissement agréable, mais une sorte d'ornement étroitement lié au sujet... Que des baladins dansent la courante devant le chapeau à plume de M. Jourdain, c'est une manière spirituelle de souligner son snobisme, d'indiquer que la vanité du Bourgeois gentilhomme recherche les distractions du bel air. Le faste, déployé au troisième acte du drame de Shakespeare, si raffiné, si délicat qu'il puisse être, n'élucide ni ne modifie ce que nous savons de la psychologie d'Antoine et de Cléopâtre. Le dramaturge n'a nul besoin de recourir à de tels procédés. Les mots qu'il emploie suffisent ; ils fouillent profondément l'âme et le caractère des héros et tracent de ces amants de vivantes images. Dès la première scène, le profil d'Antoine surgit, marqué de traits originaux... Philon, un compagnon d'armes, un témoin, la définit : a Son cœur qui dans les combats brisait la boucle de sa cuirasse a perdu toute sa trempe et devient un éventail pour rafraîchir l'impudicité d'une gypsy. » Ce cœur transformé en éventail, la métaphore est bizarre, mais elle caractérise fortement la veulerie du guerrier déchu, jouet d'une courtisane couronnée. Antoine ne s'appartient plus. L'amour ie possède, l'amour charnel, destructeur de toute volonté virile, et qui abolit jusqu'à la mémoire du passé.
Ce passé glorieux Antoine l'oublie ; mieux encore, il le déteste : « Que Rome se dissolve dans le Tibre... Que l'arc immense de l'Empire s'écroule. C'est ici mon univers. Ne gaspillons pas le temps en propos ennuyeux. Pas une minute de nos existences ne doit s'écouler en dehors de nos délices... » Il s'y arrache cependant. Des devoirs impérieux l'entraînent loin de l'Egypte : l'obligation de contracter un mariage politique avec Octavie ; et plus tard, la nécessité de repousser l'assaut des Romains. Que de peine il a à se résoudre au départ ! Une invincible langueur le
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retient auprès de la petite idole. « Notre séparation se prolonge, si bien qu'en demeurant tu pars avec moi, tandis qu'en partant, c'est avec toi que je demeure. » Cléopâtre est-elle sensible à tant de tendresse ?... Elle aime Antoine comme elle a aimé ses illustres prédécesseurs. Elle collectionne les grands hommes et s'enorgueillit de leur conquête : « Quand César régnait en ces lieux, j'étais un morceau de roi. Pompée ne pouvait détacher ses regards de mon visage. » Capricieuse, elle ordonne et ne souffre pas qu'on lui résiste. Détestable conseillère, elle pousse son amant aux catastrophes. Il l'accable de reproches et d'injures, non parce qu'elle l'a perdu, mais parce qu'il la croit capable de le trahir et qu'il est jaloux... Elle pleure, et tout de suite il sèche ses larmes et lui demande pardon. Epris d'une coquette qui se laisse aimer, le plus rude des soudards a d'enfantines faiblesses. Marc-Antoine est un Boubouroche épique. M. Gémier s'attache et réussit supérieurement à traduire les aspects familiers du personnage, sa bonté, sa vulgarité, sa cordialité, ses accès de colère, ses énergies intermittentes, ses accablements et, son naïf désespoir.
Il faut louer les grâces de Mlle Andrée Mégard, son tharme perfide et sa beauté qui surpasse probablement en ampleur celle de la reine d'Egypte. La pièce est, dans l'ensemble, bien rendue. Le zèle de M. Gémier se communique aux comédiens de sa troupe. Le musicien Henri Rabaud, le peintre visionnaire et coloriste Zarraga lui apportent la collaboration de leur talent vigoureux.
Voici donc un point d'histoire éclairci. Gémier affirme n'avoir rien emprunté à Reinhardt. .le conviens qu'entre l'étroit tremplin de Sutiiurum (qui rapprochait tout de même les acteurs du public et permettait à la curiosité du spectateur de les observer de plus près) et le vaste escalier de Shylock (qui prolonge la scène jusque dans la salle et commu
nique à la foule, en l'y mêlant, le frisson direct du drame), il n'existe que de superficielles analogies. Gémier sait exprimer la vie intérieure, éparse et collective des multitudes. C'est un créateur d'atmosphères. Il a le génie de cet art. Nous connaissons ses projets ingénieux et superbes. Si j'avais l'honneur d'être surintendant des beaux-arts, je nommerais ce magicien grand stratège des fêtes nationales et le chargerais d'organiser sur le Charnp-de-Mars, le long des avenues, dans le décor d'un Paris magnifique et solennel, les apothéoses de la Victoire...
Paul Géraldy