LES NOCES D'ARGENT
Un essai de comédie réaliste (Comédie-Française)
ai mai 1917
JE m'occupe après mes confrères de la nouvelle pièce de M. Paul Géraldy. Ce retard me permet du moins, de confronter les jugements portés sur elle. Ils sont divers et contradictoires, les uns très favorables, d'autres empreints d'une extrême sévérité. Je ne saurais les résumer tous, je n'en citerai que deux particulièrement nets. M. Henry Bidou loue en termes chaleureux les iSoces d'argent. « L'auteur a peint la vie. Il a peint au vrai, comme c'est la raison de l'art. Il a fait paraître les plus belles et les plus précieuses qualités. Le public difficile, capricieux pt sensible des répétitions eût été, naguère, ravi de ces traits naïfs et de ces mots qui éveillent un long écho. A peu près tout ce qui compte en a été content. Mais une moitié de la salle était remplie d'un public un peu neuf, un peu malveillant, un peu obtus. Chacun a le droit de penser à sa guise et de ne pas goûter un ouvrage. Mais il serait fâcheux pour l'avenir des lettres qu'une réplique, prise à la nature, fut emboî-
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tée par cette , sorte de gens qui ne prend plaisir qu'aux pièces de basse convention. » Le critique des Débats est plus gracieux envers l'auteur qu'envers l'auditoire. Le critique de la Revue des Deux Mondes rétablit l'équilibre ; il exprime des sentiments opposés ; il ne conteste pas les mérites littéraires de l'ouvrage ; il en désapprouve l'esprit ; il le condamne pour des raisons de patriotisme et de convenance ; il le déclare inopportun ; il blâme la Comédie-Française de nous l'avoir offert : « L'œuvre appartient, écrit M. Doumic, à un genre dont il est à souhaiter que la guerre nous ait à jamais débarrassés. Ayant été écrite avant la guerre, il est inévitable qu'elle reflète l'état d'âme qui régnait avant la guerte ; mais jus tement la guerre a rendu intolérable ce qu'on supportait alors. Elle a été reçue avant la guerre, c'est entendu. Mais la guerre a mis un abîme entre hier et aujourd'hui. » M. René Doumic appréhende le fâcheux rayonnement du théâtre rosse, comme du roman pessimiste et cruel, qui apportait jadis aux étrangers une image calomniatrice de nos mœurs et semblait afficher notre décadence. Que la diffusion de ces tableaux réalistes et poussés au noir nous soit dommageable, il croit superflu de l'établir. Il ne se borne pas à dénoncer un péril que les apologistes de M. Géraldy eux-mêmes pourraient reconnaître et redouter ; il conteste la sûreté de cette analyse ; il nie la valeur documentaire de cette observation, la vérité de cet art. Nous voici donc en présence d'affirmations bien tranchées : M. Géraldy est-il, n'est-il pas un psychologue clairvoyant et un bon peintre?
Examinons sa thèse et regardons vivre ses personnages. Il ne s'agit pas, à proprement parler, d'une thèse, mais d'une impartiale étude. L'auteur pose en principe que les enfants sont ingrats ; que dès qu'ils sentent pousser leurs ailes, ils s'envolent du nid familial et se détournent de la mère et du père,
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qui, eux, leur demeurent attachés... La tendresse, la vraie tendresse, capable de sacrifice, descend plutôt qu'elle ne monte : c'est un phénomène que la plupart des moralistes, de La Rochefoucauld à Paul Hervieu, tiennent pour acquis. Aux preuves antérieurement fournies, l'écrivain des Noces d'Argent ajoute l'exemple d'un cas nouveau. Il introduit le spectateur au centre d'un foyer bourgeois. M. et Mme Hamelin sont d'excellentes gens, jouissant d'une parfaite réputation. Ils sont riches. Le mari a probablement beaucoup travaillé et continue de travailler un peu à ce qu'il semble. (Nous en sommes réduit sur ce point aux conjectures ; M. Géraldy, ainsi que Molière, s'abstient de mentionner l'occupation habituelle de ses <( bonshommes » ; nous ne savons pas quel métier a pu faire M. Hamelin, de même que nous ignorons celui d'Arnolphe, d'Orgon, de Sganarelle, d'Ariste, de Chrysale ou de Gléante. Il n'eût pas été inutile, dans la circonstance, d'en être instruit, le pli professionnel exerçant quelque influence sur le développement des caractères.) Ainsi, M. Hamelin est le meilleur des maris et des pères, Mme Hamelin une épouse et une mère accomplie. Ils adorent leurs deux enfants, Max et Suzanne, le père avec une secrète prédilection pour la fille et la mère pour le fils, — inégalité assez fréquente, due aux impulsions d'une obscure loi naturelle. Au lever du rideau, on achève de marier Suzanne. C'est l'instant du lunch, après l'église. Dans la chambre de la jeune fille qui sert de vestiaire et de refuge aux familiers du logis, dans cette chambre encombrée de cadeaux, de corbeilles, de meubles épars et où pénètrent, quand la porte s'entr'ouvre, des bouffées de musique et des odeurs d'orangeade, nous voyons défiler les principales figures de la comédie : les parents et le jeune couple affairés, bousculés ; Max excédé de son rôle de garçon d'honneur ; Jeanne, sa demoiselle d'hon neur, à qui il fait, par politesse plutôt que par con
viction, un doigt de cour ; une aimable femme divorcée, Eveline, amie intime, que la famille appelle Marraine. L'agitation de cette journée et les vapeirs du Champagne énervent Max, lui arrachent des plaintes boudeuses, lui inspirant de vagues et voluptueux désirs. Marraine, rieuse et apitoyée, console ce grand gamin de dix-huit ans. Cet échange de câlineries et de tendresses évoque tout de suite la vision trou blante de la Comtesse et de Chérubin. L'heure du départ approche. Suzanne revêt le costume tailleur et boucle le sac de voyage. Mme Hamelin retient ses larmes, M. Hamelin feint l'impassibilité et recommande à sa fille les Titiens de Florence. Le mari passe en cyclone : « Nous allons manquer le train. » La jeune femme, pressée, ahurie, oublie de donner à son père le baiser d'adieu. Max est allé mettre Marraine en voiture et ne reparaît pas. Les parents restent désemparés, en face l'un de l'autre, dans la solitude de l'appartement silencieux. Ces impressions, ces détails — détails matériels, impressions sentimentales - — sont notés avec une précision et une délicatesse rares, avec plus d'émotion que d'esprit. M. Paul Géraldy, lucide annotateur des réalités, conserve une invincible mélancolie. C'est en cela, sans doute, qu'il est poète.
Ce joli premier acte ne pouvait pas ne pas plaire. Les suivants ont reçu un accueil plus réservé. Dénués • d'action (au sens technique du terme), c'est-à-dire à peu près vides d'épisodes romanesques et de coups de théâtre, ils exposent l'évolution psychologique des parents et des enfants, les velléités d'émancipation de la jeunesse, les regrets de l'âge mûr contraint d'abdiquer, voué à la retraite et à l'abandon. Le public considère sans plaisir le spectacle de ses tristesse? coutumières, lorsqu'elles lui sont montrées telles quelles ; il veut que la gaieté les allège, — et c'est le vaudeville : ou qu'une invention pathétique les atten
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drisse et les mouille — et c'est le drame. La réalité toute nue le glace ; à plus forte raison quand l'auteur y ajoute une dose excessive d'amertume... Ne serait-ce pas l'erreur fondamentale où est tombé M. Géraldy ? N'a-t-il pas exagéré la cruauté de certaines épreuves très normales, et sauf exception, patiemment endurées, transformé en catastrophes les petites misères de la vie courante ? Que M. et Mme Hamelin se séparent avec regret de leur fille ; que pendant qu'elle explore la Suisse au bras de son mari, ils pensent à elle un peu plus qu'elle ne pense' à eux , qu'ils déplorent le laconisme des cartes postales qu'elle leur envoie ; qu'ils attendent fiévreusement son retour, et quand elle reparaît enfin, qu'ils souffrent de ne pas reconnaître en cette jeune femme indépendante la petite fille d'autrefois ; que tous ces mécomptes les agacent, les irritent et même leur causent une peine véritable, nous trouvons cela humain. Mais que le père s'en affecte au point de tomber malade, qu'il en éprouve un chagrin qui contribue à le conduire au tombeau : ceci nous semble assez extraordinaire. Nous ne concevons guère mieux que Mme Hamelin ressente un si cruel tourment des premières sottises de son grand fils et s'alarme et s'offense des ruades de ce poulain échappé. Les parents supportent d'ordinaire avec plus de philosophie des déceptions qui sont le lot presque inévitable de la vieillesse.
Le parterre (dont la critique aurait tort de mépriser tout à fait l'opinion) ne s'est pas rallié aux conclusions de M. Paul Géraldy. Il a jugé le tableau forcé et immodérément assombri ; il a trouvé les per- •^onnages du fils et de la fille odieux, coupables d'une ■xceptionnelle ingratitude, affligés d'une invraisemblable muflerie. Ils sont mufles surtout, en effet ; ils sont malailroils. brutaux, ignorants de ces ménagements nécessaires qu'enseigne l'éducation, ce qui ne laisse pas de nous surprendre, étant donné leur rang social. Le respect des usages, les bonnes manières
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s'allient volontiers, chez les gens du monde, à la sécheresse du cœur. Ces adoucissements de pure forme dissimulent l'égoïsme et le rendent tolérable. Ici, rien de pareil. Max oppose une prodigieuse ludesse aux adorations et aux complaisances de la plus faible des mères, alors qu'avec un peu de diplomatie il obtien drait d'elle tout ce qu'il peut souhaiter. Suzanne se sait idolâtrée de son père. Et son instinct — sa coquetterie — ne l'incline pas à flatter cette passion paternelle qui, à supposer même qu'elle y demeure insensible, lui sera douce, chaude et profitable ? Comme c'est peu féminin ! Elle oublie d'embrasser le brave homme en le quittant ; quand elle le revoit, elle l'embrasse du bout des lèvres, d'une façon indifférente et distraite... Et elle lui fait comprendre, par des procédés indélicats, qu'il n'y aura plus entre eux, désormais, d'intimité. Elle ne tient pas en place ; son retour ressemble à un départ ; elle emporte son rond de serviette ; elle a des mots malheureux ; elle chuchote des secrets à l'oreille de son mari. Mon Dieu, qu'elle est donc mal élevée ! Si encore elle aimait ce mari, au point de n'exister que pour lui. Mais aucun symptôme n'annonce qu'il y ait en Suzanne autre chose que de la froideur, une froideur non enveloppée. Cette absence de toute hypocrisie communique au frère et à la sœur un je ne sais quoi d'artificiel, et à la pièce l'âpreté .d'accent, la sécheresse voulue et un peu cynique qui constihiaient l'atmosphère de l'ancien Théâtre-Libre. M. Géraldy use de ces procédés dont l'emploi dégénéra rapidement en a poncif ». .Te me hâte d'ajouter qu'il en use avec une relative discrétion. C'est la couleur générale de sa comédie qui semble manquer de vérité. Chaque trait, pris à part, est finement dessiné. Il y a, disséminés dans ces quatre actes, des scènes pénétrantes, des bouts de dialogue délicieux, des mots exquis, de subtiles nuances de sentiments exprimées par une réplique, par une phrase inachevée, quelquefois par un silence. Le
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premier contact du gendre et des beaux-parents, après le voyage de noces, donne une poignante impres«ion di réalité. De brèves paroles sont prononcées de part et d'autre. Et tout y est : la morne déférence du jeune mari qui s'acquitte de cette visite comme d'un devoir ennuyeux ; la réserve ombrageuse du vieux ménage envers cet allié vaguement hostile, cet intrus, les efforts de la mère pour reconquérir la confiance du fils hargneux et rebelle décèlent une détresse dont on ne peut s'empêcher d'être ému.
Devenue veuve, Mme Hamelin dit des choses profondes, jaillies de sa sensibilité meurtrie : « Depuis que j'ai un gendre, il me semble que je suis la bellemère de ma fille. » Le jour du vingt-cinquième anniversaire de son mariage, voulant se fuir elle-même et, célébrer en famille ces tristes Noces d'arQent, elle s'invite chez sa fille ; elle tombe au milieu d'une petite fête organisée entre jeunes gens et devine que sa présence n'y était pas souhaitée et les gênera. Elle s'éclipse aussitôt. Elle ne récrimine pas contre ses enfants ; elle gémit de se sentir inutile à leur bonheur : « Suzanne vient m 'embrasser régulièrement. Une courte apparition. On a à faire, n'est-ce pas ? On ne peut pas s'éterniser. Et l'on ne commence jamais ime longue histoire, de peur qu'elle ne vous retienne trop longtemps. Parfois, on se fait remplacer. Oui, c'est Henri qui vient. Suzanne a dû lui dire : C'est ton tour aujourd'hui. Moi, J'y suis allée hier. Il vient me voir pour lui faire plaisir... >> En somme, elle est résignée. Mais que de rancoeur dans cette résignation !
Ainsi s'achève l'œuvre de M. Paul Géraldy, oeuvre inromplcte, car elle n'exprime qu'un aspect de la vie ; œuvre attachante, car elle révèle des dons supérieurs et contient de beaux espoirs. C'est un paysage sans soleil, peint d'une main savante, caressante et souple.
Les interprètes se sont surpassés... La grâce intelligente, le charme enveloppant et. singulier de
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Mlle Valpreux ; la dignité, la tendresse, l'ingénuité maternelle de Mlle Dux ; la bonhomie paisible et la sagesse de M. Bernard ; la spirituelle et indulgente bonté de Mlle Cerny ; le sourire de Mlle Huguette Duflos — ce printemps — eussent sauvé l'ouvrage, s'il avait eu besoin d'être sauvé.
Henry Bernstein