‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 55 sur 61 · L'ELEVATION · texte numérisé non relu

L'ELEVATION

Lies droits de lamour et M. Henry Bernstein ( Comédie-Française)

i8 juin 191 7.

Lt-EUVRE de M. Henry Bernstein a été très chaleureuserïient accueillie, non seulement par l'auditoire amical des répétitions, mais par ce qu'on est convenu d'appeler le grand public, public sincère, désintéressé -et généralement dénué de parti pris. J'ai voulu m'assurer de ses impressions. La cinquième représentation à laquelle je me suis rendu pour achever de m'instruire, ne différait pas de la première. Même émotion, mômes rappels, mêmes applaudissements déchaînés en tempête à la chute du rideau. D'ailleurs la salle était pleine à craquer. La préoccupation du retour, les embarras d'une soirée sans métro n'avaient pas rebuté les spectateurs. Ils étaient accourus et s'en allaient contents. Leur satisfaction, partout proclamée, porte ses fruits. La foule se presse à la Comédie-Française. L'Elévation obtient un succès incontesté.

Quelles en peuvent être les causes profondes ? Ce drame est-il mieux fait, mieux écrit, plus pathétique que d'autres qui n'ont pas eu pareille fortune ? Métis

il eu scène une figure particulièrement touchante ? Trace-t-il un tableau poignant de la guerre ? Contientil des situations neuves, des combinaisons d'événements propres à frapper l'imagination, à piquer la curiosité, à la tenir éveillée ? Suggère-t-il de ces graves pensées qui se prolongent après le spectacle et déposent dans l'esprit une durable empreinte ? Parlet-il à la sensibilité ou à la raison ?... Enfin, quoi ?... M. Bernstein possède des dons exceptionnels, l'adresse, la force, — dont il abusait jadis — une connaissance exacte des ressources et des limites de l'art du théâtre ; il a le mouvement, la clarté, le sens de l'action. A ces qualités techniques qui, tout de suite, caractérisèrent son talent, s'ajoute un feu intérieur d'une violence extrême. M. Bernstein aime l'amour. 11 excelle à peindre la passion amoureuse, dans ses excès, dans ses fureurs, dans ses crimes, sinon dans ses regrets et dans ses remords. L'amour — tel qu'il le conçoit — ne regrette rien ef ne se repent jamais, puisqu'il s'attribue tous les privilèges et ne consent à subir aucune gène. Nul ne doit résister à l'Amour, souverain maître des hommes. Inutile d'essayer de se dérober à sa nécessaire tyrannie. Il fut et sera toutpuissant. Il ne peut pas ne pas l'être. Voilà ce que Henry Bernstein ne se lasse pas d'affirmer, depuis qu'il écrit des pièces ; voilà ce qu'il a fait acclamer dans ses anciens ouvrages comme dans celui d'hier. Et voilà, je suppose, le secret de la fascination qu'il exerce. L'humanité se laisse bercer par la vieille chanson. L'amour continue de fleurir parmi les désastres et les ruines. Mais vraiment, à ce voisinage, s'ennoblit-il, s'épure-t-il, s' « élève-t-il P » — Oui, répond M. Bernstein. Afin d'établir cette vérité, il nous raconte une histoire. Que l'histoire soit persuasive et sa démonstration victorieuse, c'est ce qu'il convient d'examiner.

La jeune Edith, fille d'un savant illustre, a épousé

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un ami de son père, le docteur Cordelier, de vingttrois ans plus âgé qu'elle et pour qui elle n'éprouvail que de l'affection et de l'estime, alors que lui-même était vivement épris. Elle lui est demeurée fidèle jusqu'au jour où elle a rencontré Louis de Génois, un ancien officier de cavalerie devenu simplement un viveur oisif, brillant et léger. Il considère comme un passe-temps cette liaison qui intéresse sa vanité et distrait sa fantaisie. Elle aime. Et le i*"" août 1914, l'idée qu'elle perdra peut-être son amant l'épouvante et l'affole. Elle le supplie d'user de ses relations pour trouver un emploi de tout repos. Mais il est brave, il a réendossé son uniforme, il ne déteste pas la guerre ; ça l'amuse de se battre. Impatient de partir, il n'accorde même pas à «a maîtresse un dernier rendezvous, il la quitte désespérée, bouleversée à tel point que le mari, la voyant effondrée et gémissante, lui demande les raisons de cet accablement trop visible. Edith n'essaye pas de dissimuler. Elle n'en aurait pas le courage. Au surplus, elle ne rougit pas de sa faute. Elle en est fière. Par là, elle se montre parfaitement égoïste, incapable de s'imposer la moindre contrainte et d'épargner, par un scrupule de délicatesse, le plus cruel des outrages à l'honnête homme dont elle porte le nom. Cordelier apprend son malheur : depuis combien de mois Edith l'a trompée et qui elle eut pour complice. Il lui déclare que leur union est virtuel lement rompue. Mais en ce moment, les questions personnelles s'effacent devant d'impérieux devoirs. Il faut servir. Le professeur va diriger un service médical, elle revêtira la blouse d'infirmière ; ils mèneront l'existence commune, en attendant qu'un divorce ultérieur les délivre.

Ce premier acte ne soulève pas d'objections ; il est rapide, expressif, animé, réel ; il évoque l'inoubliable atmosphère de fièvre, d'activité et d'effarement où nous vécûmes alors. Peut-être v avait-il tout de mêm«

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un peu plus d'enthousiasme aux heures de la mobilisation. M. Henry Bernstein, dans son désir d'impartialité, nous présente un enfant, Jacques Courtin, avide /de voler à la frontière et d'y rejoindre son frère aîné, l'un et l'autre embrasés de cette ardeur qui précipita nos Saint-Cyriens d'un cœur joyeux vers la mort. Mais il exècre les hécatombes humaines, elles le révoltent. Son sentiment s'exprime par la voix de la plupart des personnages, par la terreur d'Edith, par la morne et froide énergie de Cordelier, par les funèbres discours de son confrère le docteur Courtin, résigné à la perte inévitable de ses deux fils. Tout cela, l'ensemble de ces mots et de ces choses, déter mine une impression de tristesse et d'horreur, qui ne fut pas exactement — j'y insiste — celle du début, mais se rapproche plutôt de ce que nous éprouvons aujourd'hui, après nos trois années d'épreuves et nos innombrables deuils...

Plusieurs mois se sont écoulés. Les époux séparés, mais encore unis aux yeux du monde, s'absorbent dans l'exécution ponctuelle du travail quotidien ; la douleur qui est en eux s'engourdit ; un incident la réveille. Edith reçoit un télégramme de Louis de Génois. Grièvement atteint, transporté à l'hôpital de Rennes, il lui demande en grâce de venir le voir. Comment refuserait-elle d'exaucer le vœu d'un blessé? A l'idée qu'il agonise peut-être, elle frémit, elle défaille, elle bout d'impatience ; elle a hâte de partir. Et comme son mari s'oppose à ime visite qu'il trouve offensante et lui enjoint fermement d'éviter ce scandale, elle l'accable des invectives les plus niaises, les plus basses, allant jusqu'à nier son dévouement, jusqu'à le traiter de poltron et d'embusqué. Tandis qu'elle court retenir son billet pour le train du soir, le malheureux Cordelier expose à sa vieille mère et nous apprend ce qu'il a découvert dans le passé de Louis de Génois. Ce derxiier n'a jamais aimé Edith ; il ne

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l'a pa? respectée... Des lettres cédées à prix d'or par une pelite actrice, sa confidente, prouA^ent qu'il s'est jonc de la jeune femme. Les armes sont là sous enveloppe, toutes prêtes. Cordelier s'en servira ; il désabusera la maîtresse bafouée et trahie ; il écrasera sous le mépris cette stupide adoration dont il est jaloux. Quand Edith, calmée, honteuse de l'ignominie des propos qu'elle a tenus. Vient hii dire adieu et implorer son pardon, il est résolu à lui faire entendre la vérité. Déjà il étend les mains vers les documents révélateurs. Il va parler. Elle ne lui permet pas d'ouvrir la bouche* Elle le prévient. Elle devine, semblet-il, son projet et pare les coups qu'il se préparait à lui porter. Elle défend avec véhémence celui qu'elle aime : « Vous le calomniez dans votre esprit. Tout le monde le méconnaît ; il se méconnaît lui-même. Il se dévoue, il a l'âme d'un héros. » Ce qu'il a fait pendant la guerre, elle l'énumère pieusement : comment il a voulu devenir de cavalier fantassin, descendre dans la tranchée ; comment il s'y est couvert de gloire. L'exaltation d'Edith, son admiration, sa ferveur, la confiance sans borne qu'elle témoigne à cet homme qui pourtant s'est moqué d'elle, l'espoir infini, radieux, qu'elle place en lui, stupéfient, consternent et éblouissent le mari justicier. Il se tait. Une sorte de pudeur l'empêche de salir cette illusion ; il , reste muet devant l'explosion de cette foi... Il endure la brûlure de l'atroce jalousie et ne prononce pas les mots par lesquels il pourrait se soulager. Il ne se venge jjas en humiliant la femme qui le fuit. Seul en présence de sa mère, il s'écrotile mais aussitôt il se redresse dans un élan de généreuse bonté. « Edith l'aime trop. Je me suis senti désarmé à côté de ce grand et unique amour ; la passion me disait : tu peux tuer ime Ame... Eh bien non. Je ne tuerai pas. »

De multiple? ovations saluent ces déclarations che valeresquei. On se récrie sur la sublimité de c« re

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noncement. Loin de moi la pensée de diminuer le mérite du docteur Cordelier. Il se maîtrise, il se dompte ; il repousse les tentations de la haine ; sachons-lui gré de cet effort. Quant au sacrifîte qu'il accomplit, a-t-il autant de valeur qui le supposent l'auteur et le public ? Regardons-y de près. Si Cordelier avait à sa disposition, comme il se plaît à le dire, un moyen d'anéantir l'amour merveilleux de la jeune femme et si, pouvant le détruire, il s'en abstenait, il remporterait en effet une importante victoire morale. Est-ce le cas ? Au point de frénésie amoureuse où Edith est parvenue, nulle révélation, nulle évidence ne pourra la guérir, ni même la troubler. L'incendie qui la dévore s'avivera de tout ce qu'on y précipitera pour l'éteindre. Les flammes n'en seront que plus brillantes et plus voraces. Insulter leur dieu est la meilleure façon d'exaspérer la dévotion des mystiques. Or, la jeune femme a une idole : Vamant, souverainement héroïque et parfait. De cela, l'intelligent Cordelier se rend compte. Il juge indestructible la passion d'Edith. Et je veux bien qu'en gardant le silence il veuille avec noblesse ne pas profaner un « grand amour »... Mais probablement aussi, écoutet-il une voix découragée qui murmure au plus profond de lui-même : « Tu ne réussiras pas... A quoi bon P »... Dans son immolation, il y a une part de découragement, il y a une part de vertu. Je ne reproche pas à ce sacrifice de n'être pas sans mélange. Complexe, il n'en est peut-être que plus humain.

L'œuvre se dénoue au chevet de Louis de Génois. Il va mourir, il le sait. Il se confesse à la sanglotante Edith et lui adresse de sereines et touchantes recommandations. Il s'accuse de ne pas l'avoir d'abord assez aimée. Il l'a aimée plus tard, lorsqu'il était loin, dans la détresse et l'isolement des veilles de combat.

Une nuit... une nuit en Lorraine, dans notre ca^na. j'avais écouté longtemps mes deux camarades qui échan-

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geaient des souvenirs... oh ! de petites choses très banales... Mais chacune de leurs phrases commençait par : « Ma femme ». Et leurs yeux étaient si beaux !... Je me taisais... A la fin je suis sorti. Il faisait une nuit pleine de brouillard... J'ai dépassé les fils de fer... Rien ne bougeait ce soir-là. Et dans ce silence, dans cette solitude étrange, je t'ai vue ! Tu étais dans ton lit, assise, courbée ; tu m'écrivais sur tes genoux... Parfois tu levais ton anxieux visagir, plein de ma pensée... Je te voyais si bien, ma pauvre petite chose fidèle et palpitante ! Et tout à coup, j'ai entendu ma voix qui disait tout haut : « Ma femme... » C'était la première fois !... Ma femme, ma femme !... \h ! quoi appel jailli de mon instinct vers cette intimité divine, vers tout ce que je n'ai pas connu ! Je suis resté jusqu'au matin, dans cette lugubre plaine, peuplée de vivants invisibles et de morts — avec toi. Oui, toute la nuit, avec toi, ma femme... Toute cette nuit... la nuit de nos noces.

Ces effusions si tendres, et qui traduisent des sentiments si vrais, redoublent la douleur d'Edith. De mâles exhortations leur succèdent. Elle promet de résister aux conseils du désespoir ; elle jure de vivre et d'accepter la vie, honnêtement, pleinement, et de retourner à son foyer, et de réparer les maux qu'elle a faits, et de rebâtir, si on le lui permet, la maison écroulée... Louis de Génois hausse sa dernière pensée vers la patrie pour laquelle il meurt, puis il s'enferme dans un suprême recueillement. La pièce est finie.

Quelques personnes y ont découvert les symptômes d'un état d'âme nouveau chez l'auteur ; elles insinuent que le Bernstein de 191 7 n'est pas le Bernstcin de igiS qui n'était plus déjà le Bernstein de la Rafale, du Voleur et de la Griffe. Je ne suis pas aussi persuadé de sa conversion. Il m 'apparaît adouci, moins brutal dans ses développements, moins âpre dans ses conclusions, soucieux d'une psychologie mieux nuancée, apologiste moins absolu de la force, moins « surhomme » et plus sensible. Mais sa conception fondamentale de la vie a peu changé. Réaliste fut

toujours Bernstein. Il l'est encore et le demeurera, ainsi que son tempérament l'y incline. La règle à laquelle il se rallie consiste à suivre les impulsions de la nature et non pas à leur résister ou à les vaincre. Edith aime Louis de Génois. Elle ne songe pas un instant que des engagements volontairement contractés la lient à son mari, qu'en les rompant elle commet une action répréhensible. L'unique faute dont elle se reconnaisse coupable, ce n'est pas d'avoir trompé le bon M. Cordelier, c'est de lui avoir menti. Dès qu'elle avoue, elle se croit libérée, autorisée à n'écouter que ses sens ou son coeur, affranchie de toute autre obligation. Bref, elle prétend « vivre sa vie », jouir du (( droit au bonheur » et poursuivre ce bonheur aussi longtemps qu'elle ne l'aura pas fixé, et au besoin de l'abandonner en échange d'un bonheur plus complet, plus séduisant ou plus neuf. Que Louis de Génois survive, que ses fâcheuses habitudes le ressaisissent, qu'Edith, moins emballée et plus clairvoyante,^ se détache de lui, rien ne l'empêchera de prendre un second amant. Elle ira d'aventure en aventure, n'ayant ■pour se guider que la boussole du caprice ou de l'instinct.

Et voici posé l'éternel problème qui sert de fondement aux tragédies... M. Bernstein ne le résout pas à la façon de Corneille ; il n'oppose pas à la passion le frein du devoir, puisqu'à son avis les deux choses se confondent. L'approbation sans réserve donnée à son héroïne atteste qu'il répudie aujourd'hui comme autrefois les principes de la morale traditionnelle et revendique pour les créatures une entière liberté. Qu'y a-t-il donc, selon lui, de modifié depuis la guerre P Elle n'a pas opéré de définitives métamorphoses ; elle a suscité chez certains — chez .les meilleurs — des exaltations momentanées... Cordelier est plus pitoyable, plus miséricordieux qu'il ne l'eût été. sans doute. Génois s'est offert en holocauste. La fragile Edith s'est tnnoblie par l'aveu. Leurs sentiments, pétris de bien

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el de mal, subsistent, mais élargis, magnifiés, trans portés sur un plan supérieur. C'est, je présume, ce (jue l'auteur a voulu démontrer et ce qui justifie, dans (Cite limite — pas plus — le titre de son œuvre : \'FAévation.

Elle doit aux interprètes une part de son triomphe. Que fût-il arrivé si le public n'avait pas été convaincu de l'affolement de la femme, de l'angoisse du mari ? Mme Piérat crée cette certitude. Elle s'identifie tellement avec son rôle qu'on oublie totalement la comédienne, qu'on n'aperçoit ç|ue le personnage. Elle a des silences, des regards noyés, des sursauts, des rechutes, des plaintes, des larmes qui nous renseignent, nous émeuvent... C'est la vie... L'honnêteté, la bonhomie, la chaleur généreuse et cordiale de M. de Féraudy se font acclamer à la fin du second acte. M. Grand manque de traits justes et sobres la physionomie de Louis de Génois. Tous et toutes, la m^.ternelle Pierson, la charmante Maille, la spirituelle Bovy, Mlle Devoyod, Mlle Faber, M. Denis d'Inès par ticipent à une exécution digne de la Comédie-Française.

Au Conservatoire RÉFLEXIONS SUR LES CONCOURS

Les maîtres, les élèves. — Le choix des morceaux. Molière et ses interprètes.

i6 juillet 1917.

JE ne vous cacherai pas qu'un concours au Conservatoire m'a semblé un des plus singuliers spectacles auxquels on puisse assister. Le concours de tragédie est particulièrement propre à vous affoler. Pen dant deux heures et plus, vous voyez défiler, parmi les cris et les gesticulations effrénées, les scènes les plus terribles et les plus atroces de l'histoire et de la légende ; vous entendez rugir les plus féroces passions : amour, haine, jalousie, ambition, vengeance — et cela sans préparation, sans suite, sans choix, chaque scène éclatant, subitement, inopinément ; en sorte qu'on croit voir et entendre des pensionnaires (le Charenton, qui tout à coup parleraient en vers et quelquefois en beaux vers. Cette jeune fille, en robe de tulle ou de lainage blanc, et qui n'a point l'air méchant du tout, se prépare à faire étrangler l'homme qu'elle aime. Ce garçon en habit noir, l'air encore enfantin, malgré les yeux qu'il roule, eh bien, il lui arrive des choses épouvantables : il a tué son père et il est devenu le mari de sa mère..., etc.

Je relis ces lignes, tracées en 1886 par la plume féline et malicieuse de Jules Lemaître. Files traduisent nos impressions actuelles. Elles ne seront pas moins véridiques dans trente ans, si, comme il est à supposer, l'école du Conservatoire, immortelle ins titution, continue de former des acteurs et des actrices, et si le public n'a pas cessé de s'intéresser à l'art dont elle enseiiS"ne les règles et aux jeunes gens qu'elle couronne. Le critique des Débats trouvait « singulier » ce spectacle et plus étrange encore l'impatiente curiosité qu'il excite. Mais il se déroule dans une atmosphère d'émulation, de combat, et cela suffit pour qu'il opère à la façon d'un aimant, pour que l'auditeur le plus calme s'y échauffe, en suive les péripéties avec sollicitude et presque avec fièvre. Les séances de la Chamb^-e, celles du moins où l'on présume qu'une bataille sera livrée, n'ont-elles pas d'amateurs ? La vie, lorsqu'elle se manifeste énergiquement, rayonne et attire. Or, en ce microcosme' de la rue de Madrid, la vie est intense...

Quant à l'incohérence du programme, à la diversité des scènes jouées, à l'imprévu de ce kaléidoscope formé d'échantillons provenant de toutes les littératures, c'est un désordre dont le spectateur ne se plaint nullement. Il s'en amuse. 11 y goûte le même plaisir qu'à feuilleter un recueil de pages choisies dans l'œuvre des bons auteurs. Ces auditions, ce sont des fragments d'anthologie. Elles suggèrent des comparaisons, des rapprochements, réveillent nos souvenirs, ressuscitent des pièces à demi mortes. Elles dissipent aussi mainte illusion. Si les beaux ouvrages triomphent de l'épreuve, certains ouvrages trop célèbres en sortent diminués. Beaucoup d'entre eux durent leur succès aux circonstances, à l'engouement des contemporains, à des façons momentanées de penser et de sentir, au prestige d'un interprète pour qui le rôle avait été écrit... Le temps remet les choses au point. La mode

a disparu et la vérité subsiste. Le génie créateur conserve sa force ; le talent, de quelque éclat qu'il ail brillé naguère, se défend mal. Et ce n'est pas sansj mélancolie que l'on regarde s'écrouler de vieilles gloires. Nous avons encore dans l'oreille le bruit des ovations qui accueillirent telle comédie illustre. Quoi !' N'était-ce que cela ? Est-ce possible ? Le dialogue nous semble terne, prétentieux ou boursouflé, le style médiocre, l'idée paradoxale ou fuyante. Nous nous en voulons d'avoir admiré ce faux chef-d'œuvre ; el maintenant nous sommes enclins à le décrier, à lui refuser toute valeur. Nous exagérons en sens contraire. Il est très difficile de garder l'équilibre et de juger selon la stricte équité... Ce que nous écoutons avec le plus de plaisir, ce sont nos classiques, source éternellement fraîche où l'on ne se lasse pas de s'abreuver : Molière, Racine, Marivaux, Beaumarchais. C'est l'universel Shakespeare. C'eût été Corneille. Mais le poète d'Horace et du Cid avait été cette année — année de guerre — exclu du concours.

Parmi les modernes, Alfred de Musset jouit d'unt fa\eur croissante. De son vivant, il ne comptait poini ou comptait à peine comme auteur dramatique. Les critiques de i8^5, même les plus clairvoyants, même Théophile Gautier, seraient stupéfaits de la place qu'il occupe et qui grandit chaque jour, alors que le? Scribe, les Théodore Barrière, les Frédéric Soulié, les Casimir Delavigne, les Mazère, les Empis, les Maie fille, les Waflard et Fulgence, les Doucet, les Bonjoui languissent dans une indifférence annonciatrice d( l'oubli total. Les romans du père Dumas nous sédui sent encore par la vaste imagination et l'ingéniositf qui s'y déploient ; ses pièces accusent une extrême puérilité ; et je ne saurais dire quel est notre ennui quand des candidats malavisés nous servent des tranches de Mlle de Belle-Isle, des Demoiselles de Saint- Cyr, d'Henri HI et sa cour, ou d'Un Mariage sout

Louis XV. La prose scénique de Victor Hugo est pélimée. Aussi ne nous récite-l-on que les vers de Ruy IMas, plus rarement ceux des Burgravesel d'Hernani. Les dramaturges du second Empire et du début de la Lroisième République offrent toujours d'abondantes ressources aux concurrents. Dumas fils, verbeux, piaffant, irritant, doctoral, et non moins romantique que son père ; le robuste Emile Augier ; le pâle Feuillet ; le sage Ronsard ; le trépidant Pailleron ; l'ironique et souriant Meilhac ; l'âpre Henry Becque leur fournissent des morceaux fameux, éprouvés par l'usage, et que la reconnaissance d'innombrables lauréats revêt II) quelque sorte d'un caractère traditionnel et sacré. Il y a la scène du troisième acte de la Princesse Georges, la scène du troisième acte des Corbeaux, les scènes du Cœur «< la dot et de l'Etincelle pour jeunes personnes délurées et rieuses, la scène du Mariage de Vie torine pour ingénues ; les deux scènes insupportables de la Souris et de Margot pour filles d'esprit. H y a la scène-fétiche, cette scène du Fils naturel où il est convenu que la candidate ne peut pas ne pas réus sir, et qu'elle craint de pi'ésenter au concours, de peur d'indisposer le jury. A côté de la scène détachée de l'œuvre et jouée normalement, sans addition ni correction, nous voyons apparaître, surtout depuis quelques années, Vaggloinéré, bizarre assemblage de dialogues, placés bout à bout, exprimant à la file des états d'âme, qui ne séparent plus les transitions nécessaires et qui deviennent à peu près inintelligibles ; si bien que l'interprète essoufilé, courant la poste, est obligé de traduire dans le même instant la langueur, l'ivresse heureuse, l'inquiétude, le désespoir, l'agonie et la mort de Marguerite Gautier, ou l'énergie criminelle de Macbeth et son effroi devant l'Ombre de Banquo. Comment, astreint à de pareilles gynmastiques, le jeune élève resterait-il naturel et mesuré ? Il se fatigue, il fatigue ses juges, il les assomme, il se nuit. Il ne comprend pas que c'est \\

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un très mauvais calcul, que la qualité vaut mieux que la quantité, et qu'au lieu d'éblouir ceux qui l'écoutent, ; il décourage, par son insistance indiscrète, leur sympathie. De cette vérité vous n'arrivez pas à le con- 1 vaincre. Une cruelle petite Rosine nous a ânonné pendant vingt-trois minutes la prose du Barbier, dont elle essayait lourdement de faire scintiller la vivacité spirituelle. Après dix phrases, nous étions fixés. Comment son maître ne lui a-t-il pas montré l'abîme où elle se précipitait et n'a-t-il pas pallié l'échec inévitable en modérant cet excès de zèle ?

De graves responsabilités morales incombent au pro fesseur. Il doit, semble-t-il, ne pas se borner à enseigner la technique du métier, la façon de poser la voix et d'articuler nettement, mais donner des conseils d'une plus haute portée, expliquer l'œuvre au néophyte insuffisamment instruit, lui en préciser la signification que souvent il ignore et le sauver de fâcheux contresens. Ces avis n'eussent pas été inutiles à Mlle Suzanne Aubry, la reine du concours, titulaire des premiers prix de tragédie et de comédie. Elle avait été une Phèdre intelligente et sensible, que le jury eut tout à fait raison de remarquer. Le lendemain, elle nous apporta une extraordinaire Sabine (de la Course du Flambeau). Il s'agissait de rendre l'émotion du troisième acte, l'accent pathétique de ce récit où l'héroïne de Paul Hervieu verse son trouble, son épouvante, son égarement, le frisson de l'atroce secousse qu'elle a subie et du danger qu'elle court. La douloureuse confession ne nous touchera et ne paraîtra sincère que si elle jaillit, sous l'irrésistible poussée d'une force intérieure. Sabine parle malgré elle, pour se délivrer et implorer du secours. Ce flux de paroles, qui coule comme un torrent de ses lèvres, la soulage. Mlle Suzanne Aubry distille l'eau du torrent goutte à goutte. Elle recherche l'effet. Elle détaille. Elle ajoute aux mots une mimique savante. Elle veut que nous sachions

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exactement de quelle manière le vol nocturne s'est effectué ; ses yeux s'égarent, ses dents claquent de terreur, ses mains tremblent ; elle reconstitue les conditions matérielles du crime. Ce n'est pas ce que nous demandons et ce que souhaite l'auteur. Il prétend nous intéresser aux tourments psycholoi^iques du personnage, plutôt qu'à l'exécution du geste qui les a causés. Nous décrire minutieusement le geste, c'est aller contre son dessein, déranger l'équilibre de sa construction, fausser son œuvre. Ces erreurs sont de peu de conséquence un jour d'examen ; elles en auraient de graves si elles viciaient l'interprétation générale de la pièce. Il existe un moyen de n'y pas tomber. L'artiste les évitera aisément, à condition de se péné trer du sens humain de son rôle et de n'en f)a.s con sidérer uniquement l'esprit théâtral. Je suis [jcrsuadé que Mlle Suzanne Aubry, en qui des dons charmants s'allient au désir de la perfection, usera désormais des bonnes méthodes.

Mlles Gisèle Picard et Yolande Laffon ont remporté, en tragédie et en comédie, le premier prix. .Mlle Picard est un type achevé de beauté orientale ; elle eût servi de modèle à Delacroix ; on croit l'avoir aperçue, étendue sur la pourpre des coussins, fumant le narghileh, dans la paix lumineuse et parfumée du harem. Mais elle n'a pas la nonchalance des juives d'Alger ; elle vibre, elle frémit, elle rugit ; ses yeux de gazelle, immenses et profonds, lancent la foudre ; elle est voluptueuse et farouche. Elle sera Esther, Dalila, Théodora, Cléopâtre ; je doute qu'elle puisse exprimer la demi-teinte des sentiments délicats et nuancés. 11 lui faudra des rôles de courtisane et d'impératrice. Au contraire, Mlle Laffon, moins vigouretise, possède les qualités de la femme de chez nous, la fine sensibilité, l'émotion enveloppée, la tendresse. Elle a marqué de traits pénétrants le sacrifice de la Dame aux Camélias ; elle a pleuré de vraies larmes.

Une Agnès s'est révélée, l'Agnès idéale, spontanée, instinctive, qui n'a pas l'air de dire au parterre : « Admirez comme je suis naïve », et qui l'est réellement, et qui ne module pas, comme on chante une romance, avec des soupirs et des points d'orgue, le divin couplet ;

Et là-dedans remue Certain je ne sais quoi, dont je suis tout émue

mais qui prononce ces mots d'un air étonné, ravi, sam solennité et sans tristesse. Elle se nomme Mlle La grange ; elle n'a pas vingt ans ; elle méritait le premier prix qu'obtinrent à son âge Reichemberg, Muller et Lifraud. Les jurés ont préféré l'ajourner à l'année prochaine, pour son bien. Ils ont également récompensé d'un second prix la rondeur et la maturité précoces de Mlle Roseraie, — une Mme Guichard au verbe cordial et dru ; l'effort de Mlle Sodiane, une fière Claudie, et de Mlle Picard, une princesse Georges un peu tumultueuse. Leur bienveillance a décerné des accessits à l'ardente Mlle d'Arezzo, qui pourra devenir une nouvelle Vera Sergine ; à Mlles Limoges, Nadine Phédia, Carlo, Joordan ; à Mlles Dietry, Niclos, Marciac, Sarah Rafale, Ghardey et Delannoy.

Les hommes, en petit nombre, se sont distingués. M. Alcover est déjà un acteur plein d'expérience ; son torse d'hercule, son rude et mule visage, sa voix puissante le vouent à l'emploi de Paul Mounet. II manque de noblesse ; il est un peu vulgaire. Mais la dignité s'acquiert avec l'habitude de jouer les grandes œuvres. Je ne confine point ce lauréat dans les bas-fonds du mélo ; je le suppose capable de porter l'épée de Charlemagne, le casque de Thésée et la toge de Rurrhus. Il nous a montré un Macbeth impressionnant, un Giboyer amer, cynique et sentimental, enflammé d'indignation, de colère et d'amour. C'était, ma foi, excellent... M. Lagrenée — les jeunes premiers sont rares — fui

un Chatterton désespéré et fatal, comme il convienr M. Escande, un Perdican plus aimable que passionné. M. Coûtant un agréable Valère, M. Kiril un gentil Pierrot. Enfin, nous eûmes des comiques. M. Pisani joua joliment le bonhomme Violette de Mercadet, et M. Chahine aurait été un parfait Pancrace, s'il avait imprimé plus de lyrisme à ce rôle merveilleux.

Car Molière est un grand lyrique. Ceci, je suis sûr que Truffîer l'indique aux élèves ; on ne le leur répète pas assez. Le pédant Pancrace absorbé dans sa chimère, Mascarille enivré de l'importance de son marquisat improvisé, Scapin chef des pendards, roi dos fourbes, Purgon, apôtre de la saignée et du lavement, atteignent, quand leur verve se déchaîne, aux sommets de l'éloquence. Ils ont le rythme, la couleur, l'épithète savoureuse, le mot sonore. Ils ont la période oratoire. Ils ont des ailes. Et en parlant, ils agissent. Le geste commente et achève le discours. Les manches ondoyantes de Purgon sèment autour du malheureux Argan, effondré sur son fauteuil, les germes des affreuses maladies dont il se croit dévoré. Mascarille danse la courante et donne à respirer aux Précieuses les senteurs de sa perruque. Scapin, drapé dans sa cape, a la majesté de Louis XIV. Dorine apaise le dépit des amoureux ; ses mains maternelles les réconcilient. La poésie moliéresque est faite de tout cela. De tout cela les interprètes de Molière doivent se souvenir et s'inspirer.

i3 août 1917.

LES théâtres sommeillent, et sauf les reprises du Chemineau, avec la belle interprétation lyrique de Marguerite Moreno et Jean Daragon, à la Porte-Saint-Martin, et de l'Ami Teddy, l'humoristique et cordiale pièce d'André Rivoire et Lucien Mesnard, allègrement jouée par les artistes de l'Odéon, je n'ai rien à signaler. Si la comédie chôme, en revanche la revue se développe et prospère. Ce genre est de toutes les saisons et je dirai de tous les temps, du temps de paix et du temps ie guerre. Toujours il excita l'engouement des Parisiens. Il n'a pas perdu cette faveur. C'est lui qui, le premier, refleurit au début de igi5, après l'accablement d'un morne hiver et l'éclipsé momentanée de la vie théâtrale. Maintenant il règne, comme en igiS, comme en 191 2, comme a l'époque de la Veuve joyeuse et du tango. En ce mois d'août 191 7, il y a des revues représentées à l'ombre et au soleil, dans les cabarets, dans les salles de spectacle, dans les jardins, aux Champs- Elysées, sur le boulevard des Italiens, sur la Butte. . Ont-elles, du moins, changé de caractère ? Et puisqu'elles sont le reflet de l'opinion courante, s'aperçoiton, à les écouter, ou à observer ceux qui les écoutent, que les spectateurs aient, de quelque manière, dépouillé leur âme ancienne et acquis, sous l'influence des événements, une sensibilité nouvelle ?

Voici des remarques notées, sans ordre, au hasard de la rencontre.

Vaudeville. — Revue conçue selon la bonne vieille formule traditionnelle. Le x:ompère commente les scènes qui passent ; il y ajoute son mot ; parfois ce mot est un mot d'esprit ; parfois ce n'est qu'un calembour. Peu importe, si la rondeur et la jovialité l'assaison nent. A de certaines minutes, le compère devient grave, lorsqu'il s'impose la mission de louer les vertus pa- Iriotiques ou de flageller les mauvaises mœurs. Quant à la commère, elle sourit ; on ne lui en demande pas davantage, à condition qu'elle soit belle personne. Mlle Paulette Franck possède les qualités de l'emploi. MM. Lucien Boyer, Albert Willemetz et Bataille-Henri (les auteurs) ont de l'entrain, de l'invention, le senï= de la parodie ; leur gaieté, assez souvent vulgaire mais très franche, déride le public et force l'applaudissement. Ils savent enfin trousser le couplet ; leur talentde chansonniers 'les sert à merveille, dans une sorte d'ouvrage où, contrairement à la devise de Figaro, on préfère chanter tout ce qui vaut la peine d'être dit. Ils chansonnent la police, la censure, la carte de sucre, la marmite norvégienne, les modes du jour, qu'ils jugent extravagantes ; ils chansonnent saint Médard, et sans oser le nommer, M. Viollette : ce dernier est reconnaissable à la couleur de son vêtement et au petit bouquet qui orne sa boutonnière. Un des épisodes les plus agréables nous montre le camelot, le camelot classique, dépenaillé et gouailleur, bancal de naissance et qu'une heureuse blessure a remis d'aplomb, le chirurgien ayant eu l'amabilité de raccourcir sa jambe trop longue. M. Boucot prête au personnage la drôlerie de son agilité clownesque et le joyeux tonnerre de sa voix. Puis nous avons entendu Paulus, fidèlement ressuscité par M. Urban, dans les flon-flons populaires de la Chaussée Clignancourt, d'En revenant de la revue et du Père la Victoire. Ces airs fameux nous ont

a60 LE THÉÂTRE

fait plaisir, car ils évoquaient notre jeunesse. Pour la plupart des auditeurs, ils demeuraient lettre morte. Qui se rappelle aujourd'hui le chanteur au profil césarien qu'acclama le Paris du boulangisme ? Aucun des permissionnaires, qui se prçssent à l'orchestre, ne l'a connu. Aussi n'a-t-il pas reçu l'accueil chaleureux qu'il méritait. Il n'y a que nous, les vétérans, qui applaudissions, sensibles au charme du souvenir. Egalement très plaisante la scène où l'on voit la petite « arpète » parisienne (Mlle Mary Massart), amoureuse de tous les musiciens de l'armée anglaise, envelopper de ses coquetteries et de ses grâces le majestueux saxophone qu'est M. Urban. M. Guyon (que l'affiche persiste à appeler M. Guyon fils, quoiqu'il ait l'âge d'être grandpère) est un diseur excellent qui n'a pas, cette fois, de fines choses à dire. Je n'ai pas, non plus, goûté le tableau final. Cette a assemblée des courtisanes » manque de vivacité et de pittoresque. Elle voudrait éveil 1er des idées voluptueuses. Les jolies courtisanes font ce qu'elles peuvent et montrent à peu près tout ce qu'elles ont. L'effet, laborieusement cherché, n'arrive point. Peut-être, ce soir-là, Mlle Marguerite Lavigne, chargée d'animer le chœur, était-elle mal disposée. Et puis, la Grèce galante et mythologique, Chrysis, Glycère, Bacchis, Salabacca, Lampito, c'est bien usé, bien usé...

Mayol. — Il était tout de même un peu question, au Vaudeville, de l'actualité, et l'on se sentait en guerre. Ici, la guerre est totalement absente, proscrite, écartée, comme importune, des oreilles et des yeux du spectateur, accouru chez Mayol pour oublier les misères de l'heure présente. Et c'est l'oubli complet que les auteurs, MM. Léo Lelièvre et Henri Varna, lui apportent. Ce programme exerce apparemment quelque séduction, car là salle est bondée, et l'effarement orgueilleux du contrôleur, que la foule assiège, proclame qu'on a « refusé du monde »... Beau-

cQup de lumière... Les lustres scintillent. Les projecteurs inondent le plateau de leurs feux colorés et violents. Et moi qui m'imaginais, naïf, que des décrets sévères prévenaient le gaspillage ! Ces restrictions sont-elles donc abolies ? Non, sans doute, mais respectées en principe, elles fléchissent dans 'l'application. De tolérance en faiblesse, les habitudes, un instant contrariées par la fermeté d'un ministre prudent et autoritaire, renaissent sournoisement. C'est si ennuyeux de se gêner ! Et l'on ne se gêne plus. L'universelle mollesse triomphe d'un effort de vertu, intermittent et timide. En ce lieu, tout respire le souci de vivre aimablement. Des dames diamantées se pavanent dans les loges ; une petite veuve qui n'a pas eu la pudeur d'enlever ses crêpes — le noir sied bien aux blondes — y rit aux éclats en savourant une orangeade glacée. Sur le rideau une annonce s'étale, vous savez, cette image d'avant-guerre, qui représente un monsieur congestionné, et près de lui, une petite femme rêveuse, avec la légende significative, tradui sant leur sentiment à tous deux et résumant leur phi losophie : « Pour être heureux, que faut-il ? Un peu d'or. » C'est aussi l'enseignement qui se dégage de la revue de chez Mayol. Elle n'est pas extrêmement spirituelle, mais elle est mouvementée, variée, luxueuse eî mousseuse, parée de brillants costumes et peuplée de jolies filles. A un certain moment, celles-ci se déchaussent, et le haut du corps caché sous la tenture, elles font mouvoir leurs pieds nus et roses devant un « vieux client de la maison », à qui ce spectacle procure d'inconcevables délices. Quelques scènes sont d'un comique moins mystérieux. L'énorme bouffonnerie d'une parodie des ballets russes, exécutée par Sinoël, Duchatel et Maupi, nous a égayés. A d'autres moments, le ton s'élève. Tandis que le « ballet des fleurs » se déroule dans la fraîche splendeur d'un décor printanier, Mlle Mussidora, superbement vêtue en « pensée », dit des vers. Afin que le public puisse lire ce morceau,

a6a LE THÉÂTRE

après l'avoir écouté, le texte en est vendu par un marchand de programmes. En tête de la brochure, une mention . orgueilleuse et péremptoire : a Les Petits chefs-d'oeuvre de la poésie. » MM. les auteurs se rendent justice ; et comme ils ont raison I On n'est ja mais aussi bien servi que par soi-même. Ce qu'exprime le poème de MM. Léo Lelièv e et Henri Varna, ce sont les ironies d'un pessimisme amer et agressif. Ces messieurs ont découvert que la plupart des hommes suivent plutôt l'impulsion de l'égoïsme que de la bonté. Ils racontent les mésaventures de Dame Pensée, réduite, comme la Cigale, à implorer l'aide du prochain.

Aux portes d'un château, pour demander asile, Je vins frapper soudain...

— Qui frappe à ma porte à cette heure ?

— Je suis la Pensée !... ouvrez-moi !

Va-t'en ! va-t'en de ma demeure

Je n'ai* pas de place pour toi.

Mon coffre est plein ! mon cerveau vide,

Tu me donnerais des remords

Sur mon existence slupide.

Valets !... mettez-moi ça dehors !...

Tu me ferais penser au bien

Et je ne veux penser à rien I...

Ce premier couplet tend à établir que les gens qui habitent des châteaux sont dénués d'intelligence et de cœur et qu'ils emploient leurs valets à de vilaines besognes. Toutefois, s'ils mènent une existence stupide, ils le savent ; c'est donc qu'il leur reste une lueur de lucidité. « Chez les pauvres, se dit la Vagabonde, on est plus humain. » Elle frappe à la porte de l'Artisan.

Va-t'en M va-t'en de ma demeure.

Tu me ferais chercher pourquoi Je sème et le patron récolte Lorsque tout manque à mon foyer !... Pansée !... O germe de révolte,

Va-t'en ! car je dois travailler 1... Pour trimer, vivre comme un chien, Il faut que je ne pense à rien !...

Ceci, c'est l'encouragement à la lutte de classes, l'anathème contre l'oppression capitaliste, la sourde rumeur qui précède les mouvements révolutionnaires. Dame Pensée, partout éconduite, ne trouve asile qu'auprès d'un homme qui passe « dans la nuit parfumée ». Cet inconnu la recueille, la réchauffe, la nourrit.

(( — Venez vile dans ma demeure.

Le poète a pour vous un toit. »

M'enlevant dans la nuit sans voiles,

Le poète qui comprenait

Avait des flamboiements d'étoiles

Sur sa tête qui rayonnait 1...

Car lui seul pensait, ici-bas,

Pour tous ceux qui ne pensaient pas !...

Voilà, certes, de magnifiques louanges. Les auteurs de la revue admirent les poètes. C'est pour en venir à les mieux exalter qu'ils ont effleuré la politique. Je ne m'exagère pas l'importance de cette manifestation. Remarquez cependant que les innocentes épigrammes décochées aux châtelains et aux patrons d'usine s'inspirent d'une tendance nettement anarchiste ; — en quoi MM. Léo Lelièvre et Henri Varna, sans le savoir peut être, sont des novateurs. A quelque époque que ce soit, la revue s'est montrée rétrograde, routinière, étroitement attachée aux usages établis, hostile à tous les changements, aux tentatives littéraires, aux progrès scientifiques et sociaux. De 1821 à i84o, elle persifle le romantisme de Victor Hugo ; en i865, le réalisme de Flaubert ; en 1875, le naturalisme de Zola. Il semble qu'elle ait pour fonction de se tenir à l'arrière garde et d'être la persécutrice des précurseurs. Que n'a-t-elle pas raillé .''

Fin i833, elle houspille la forme du journalisme mo derne à bon marché (le Magasin pittoresque de Du

peuty.) En i834, elle affirme que le télégraphe est une mystification et réclame la suppression de ces appareils qui « trompent la France ». Dix écrivains boulevardiers, parmi lesquels Rochefort, Dumersan, Coignard, Dumanoir, d'Artois, s'étaient unis dans la pièce intitulée la Tour de Babel pour inaugurer cette croisade... Même attitude concernant les chemins de fer... En i838, la revue détourne le public de confier ses capitaux à l'industrie minière. (Dans le Réveillon dramatique de Saint-Amand, Bilboquet déshabille Mme la Mine de Charbon et prouve qu'il n'y a que du vent sous l'enflure trompeuse de ses atours ; et le vaudevilliste conclut : « Quand vient le moment d'exploiter la mine, on ne voit pas d'autres mines que celles des actionnaires. ») Même campagne contre les assurances, contre le développement du commerce, contre les armements militaires, contre les embellissements de Paris, contre l'éclairage au gaz. (Dans le Combat des montagnes, Scribe déclare que ce gaz est du « gaz pillé » et cette plaisanterie fait fortune.)

C'est une vérité acquise. La revue fut pendant un siècle l'apologiste des traditions, des préjugés, des sentiments moyens du public. Voilà précisément ce que la bourgeoisie aime en elle : l'écho de ses passions, de ses idolâtries, de ses injustices, de sa sagesse terreà-terre, et de ses instincts prudents.

Il arriva pourtant que l'humeur réactionnaire des revuistes eut raison de combattre la hardiesse des réformateurs. Charles Desnoyers fit représenter en septembre 1849 1^ Congrès de la paix. La pièce visait le congrès de la paix universelle, tenu le mois précédent à Paris, dans la salle Sainte-Cécile. A l'ordre du jour de cette assemblée figurait le vœu d'un <( désarmement général, progressif, simultané ». Victor Hugo illus trait de sa présence la réunion :

« Une heure viendra, s'écria-t-il, oiî l'on montrera un canon dans les musées, comme on y montre aujourd'hui un instrument de torture. »

Desnoyers tourne en dérision ce généreux espoir ; avofat du « sens commun », il réagit contre l'utopie.

Je vous l'dis tout net, Et c'est fort bien fait, De mes soldats je suis fière...

Pour avoir la paix.

Messieurs du congrès.

Je m 'tiens sur le pied de guerre Vos orateurs, Vos grands penseurs,

J'espère Vont délivrer Le monde entier D'ia guerre 1

J'y crois fermement, Mais j'en fais serment.

Je désarm'rai la dernière !

Quand l'ennemi de nos frontières Semble s'approcher l'arme au bras, Quoi ! des mesures financières Voudraient réduire nos soldats !

Payons pour notre renommée ; Mieux vaut encore partager Cinq cents millions à notre armée Qu'un milliard à l'étranger !

Charles Desnoyers fui prophète. Souhaitons que l'avenir lui infliire un démenti...

Marigny et la Pie-qui-cuantk. — Deux formules qui s'opposent. Nous dirions deux esthétiques, s'il n'était pas ridicule, en pareille matière, d'user de ce grand mot... La revue à spectacle... La revue sans spectacle. A Marigny, une innombrable figuration, un bataillon de danseuses commandé par une étoile, des décors d'un goût médiocre mais fastueux, une multitude de petites femmes évoluant sous des feux multi colores. .\ la Pie-qui-Chante, point de ballerines : qua tre actrices et trois acteurs manœuvrant sur un tré-

teau éclairé par des quinquets. Ce n'est pas à Marignj que l'on rit le plus. Dans cet immense vaisseau, les détails du dialogue se perdent ; et quoique la perte ne soit pas très cruelle, il en résulte une impression de lointaine et distraite froideur. Chacun, visiblement, pense à tout autre chose qu'à la pièce. La morne atmosphère s'échauffe, lorsque Mistinguelt, brusquement surgie, promène à travers les rangs de fauteuils la plume ondoyante de son chapeau. Mistinguett est aimée du public, parce qu'il la trouve drôle et parce qu'il la croit sensible. Elle a le nez en l'air, la frimousse insoucieuse, le geste chahuteur d'une midi nette, et par instants, le regard tragique des travail leuses qui ont souffert. Elle symbolise en sa chétive personne toutes les joies fugitives et toutes les misères du faubourg. De là, son charme indéfinissable... A la Pie, nous voyons une fausse Mistinguett qui déchire la vraie Mistinguett et trace d'elle un portrait injurieux. Cette agression caricaturale porte la marque de M. Rip. Elle ne nuit pas au modèle ; elle consacre sa renommée. C'est l'ordinaire effet des excès de violen L'auleur est plus heureusement inspiré quand il défend la langue française contre l'abus des néologismes et dégonfle à coups d'épingle la vanité du féminisme pédant. Ceci, c'est de la bonne satire. Mme Nina Myral, M. René Bussy, Mlle Geneviève Williams, M. Géo Lastry interprètent avec une charmante vivacité ces scènes savoureuses: Et les chansonniers du logis, MM. Heliot, Vallier, Martini, Folret, Mauricet, font gaiement leur partie dans le concert.

François Porche

{Théâtre Antoine)

3 décembre 1917.

C\ 'liS i un noble et grand succès, fait d'admiration, de i gratitude et, à certaines minutes, d'enthousiasme. Les spectateurs se sont sentis soulevés par un souffle d'héroïsme ; mais en même temps que leur âme, leur raison était touchée. Cette parole enflammée qui les secouait, ils en discernaient le sens profond ; ils ne l'acclamaient point comme un beau chant d'espoir et de foi, ils l'écoutaient comme la voix de leur conscience ; elle évoquait, en une heure, trois années d'angoisse, de courage surhumain, de patience stoïque ef de réflexion. Ce qui caractérise l'œuvre du poète et la place très haut, c'est que toute vaine rhétorique en est exclue ; jaillie de son cœur, elle ne s'attache à exprimer que des choses vraies. Et voilà pourquoi, sans doute, elle nous a remués si étrangement.

Illustre aujourd'lmi, M. François Porche était, il y a quelques années, à peu près inconnu de la foule. Les lecteurs du Mercure et des Cahiers de Péguy avaient remarqué des vers pittoresques et sensibles parus sous son nom, des impressions d'enfance, délicatement no tées, de jolies descriptions de la ville de province où s'écoulèrent ses premières années.

a68 LE THEATRE

La ville où je naquis a de petits pavés Carrés, durs, enfoncés, cimentés dans la terre. Tout proprets et contents d'être si bien lavés Et blâmant le caillou qui roule, solitaire.

A travers ces pages, passaient de chères figures, le père, d'abord :

Sévère comme ceux qui n'ont jamais failli. Avec sa barbe blanche et ses yeux bruns et tristes, Mon père, tout devoir, tout susceptible honneur, Républicain d'esprit et de moeurs jansénistes. Indépendant et raisonneur.

la mère attentive, discrète, dévouée à la maison :

Gardienne des clés, régente des menus,

Multipliée en soins menus, C'est toi, mère craintive et toujours éplorée, O prunelle ! par tant de pleurs décolorée.

l'aïeule, enfin, divinement indulgente :

Chapeau bas, tous, devant cette petite vieille,

Qui, le pied déjà dans la mort, Fière de moi, me disait à l'oreille.

« Allons, mon cher enfant, sois fort. »

Il n'est pas inutile de rappeler ces débuts de l'écri vain. L'amour du terroir et du foyer contient en germe l'amour élargi de la patrie. M. Porche n'aurait pas célébré avec tant de cordialité et de feu la merveilleuse vertu du soldat de France, s'il n'avait vécu h l'origine parmi d'excellents Français et n'eût conservé d'eux un sou venir, que des circonstances tragiques allaient atteu drir et exalter. Cette émotion imprègne l'épopée de l'Arrêt de la Marne qui, l'an dernier, impressionna vivement le public ; elle anime le drame nouveau ; elle lui communique un accent sincère. C'est parce que l'ouvrage est naïf et simple qu'il atteint à la grandeur.

Il échappe aux conditions habituelles du théâtre . il ne retrace pas les péripéties d'une intrigue roma

nesque cl ne peint pas des figures particulières. Il traduit des sentiments généraux ; chacun de ses personnages est l'incarnation d'un principe ou d'une idée, ou bien il représente un groupe d'individus, une classe sociale, une race, un peuple. Cette pièce est un conte, un conte philosophique et symbolique, un roman de Voltaire dénué de la sécheresse volfairienne. C'est une satire jointe à un hymne de piété. La forme allégorique a de nombreux avantages ; elle permet de tout dire, et sur tous les tons, d'allier la grâce légère à l'éloquence, la moquerie à l'invective. Elle ne trouble ni ne gène le spectateur, en imposant à ses regards la réalité directe ; elle l'emporte dans un monde imaginaire ; et pourtant cette fiction offre un sens tellement clair qu'il ne saurait s'y méprendre. C'est la vérité même, mais embellie, agrandie, stylisée, enveloppée de fantaisie et de songe, délivrée de la platitude des tableaux trop précis et trop exacts. L'écueil du genre est la froideur et aussi la préciosité. L'excès d'ingéniosité tourne aisément au maniérisme. Il y a péril à exagérer les gentillesses. Ces divers éléments sont rarement unis. Un génie médiocre ne réussirait pas à les grouper ; leur assemblage exige des dons presque tou jours incompatibles de spontanéité et d'art. L'allégorie ne fleurit que dans la fraîcheur des littératures primitives ou dans le raffinement des vieilles civilisations Au théâtre, elle part des soties et des mystères pour rejoindre Banville et Rostand. Il existe quelque analogie entre Chantecler et la Finette. Les deux œuvres exaltent le sentiment national, glorifient le devoir et l'effort... Rostand avait pressenti ce que Porche a vu s'accomplir. Ils s'inspirent des mêmes pensées, prêchent la même croisade, aboutissent à la même conclusion. La scène, oii, sous la menace et l'oppression du vol pesant de l'oiseau de proie, le peuple de Chantecler se serre autour de son chef, n'est-ce pas l'imacre des rigueurs, des disciplines et des nécessités de la guerre ?

Donc, il était une fois une princesse qui vivait heureuse dans la plus belle province et le plus beau châ teau du monde. Ses sujets l'aimaient bien, parce qu'ils l'aimaient sans contrainte. Elle ne les opprimait point, les laissait libres d'agir et de parler à leur guise, de travailler selon leur -caprice, et de s'amuser. Insouciants, frivoles, et naturellement spirituels, ils frondent l'autorité ; ils narguent l'intendant de la jeune souveraine, un nommé Bue, venu on ne sait d'oij, un étranger suspect, un être énigmatique, gourmé, obséquieux, sourdement irrité de leurs railleries, décontenancé par leur liberté d'allure. Ce Bue les juge fort mal — sur l'apparence.

Ici tout marche à reculons, Dès qu'on a tourné les talons La chopine et le casse-croùte.

Ils n'ont de cœur que pour cela Et leur blague aussi me dégoûte.

Moi qui suis réglé

Comme un chronomètre,

Je ne puis admettre

Un cerveau fêlé.

Il les croit corrompus, dégénérés, ignorants des bonnes méthodes, incapables de se plier à la règle... Le doyen des jardiniers, le père Miron, saisit la portée de ces critiques.

Jeunes gens, jeunes gens, je me tais et j'observe... Ce fantoche a dit vrai souvent.

On ne l'entend pas ; on continue de se divertir ; on ouvre ses portes à tous les aventuriers de l'univers ; on se laisse envahir « pacifiquement » ; on se dispute entre soi, on fait de la politique... Seul, le fils aîné de Miron, François, au retour d'un long voyage où il s'est instruit, constate que dans sa patrie, il y a quelque chose de changé. Il confie à Finette sa décep tion, son souci.

Un esprit différent de nos vieilles coutumes Haussant le ton des voix et l'éclat des costumes ; Tous les gens bien parés me semblaient plus communs, Des étrangers en foule, ou trop blonds ou trop bruns,

Jargonnaient dans leurs langues.

Votre Grâce riait à toutes ces harangues.

La princesse convient qu'elle aurait pu se montrer moins accueillante.

Oui, François, vous avez raison.

Un flot trop bigarré passe par ma maison ;

Souvent je le déplore; Mais si l'on vient chez nous, comme on cherche l'aurore, C'est que tous les Miron couchés dans le tombeau Ont fait ce pays grand et beau.

Les invités, en effet, se pressent au seuil du château hospitalier, qui s'est paré pour les recevoir. Les ambassadeurs — et les financiers — de toutes les nations du globe, cérémonieusement introduits par Bue auprès de Finette, lui baisent la main. Le populo acclame la souveraine et ses hôtes, — en les raillant un peu. Il est très gobeur, sous ses airs sceptiques. Et puis il prend sa part de la fête ; il jouit des illuminations, des feux d'artifice ; il se grise de chansons et de vin bleu...

Or, tandis que la princesse, délicieuse ce soir, reine des élégances et de l'esprit, ouvre son logis aux hommages et aux fleurs ; tandis que le peuple danse, ses voisins, les Butors voraces, aiguisent leurs armes. Depuis longtemps, ils préparaient cette agression. Bue est leur homme, Bue, l'espion, le traître, le corrupteur, le receleur de documents, le voleur de secrets. C'est lui qui crochète les serrures, construit les plates-formes bétonnées, mine les tunnels, épie ce qui se dit dans la salle à manger et se chuchote dans l'alcôve. Maintenant sa tâche préliminaire est achevée. Il quitte furtivement le châteaii en liesse et vient conférer avec l'avanl-garde des assaillants. Une. mise en scène saisissante met en relief ce contraste. La nuit se fait. Au

delà du rideau baissé, flottent l'harmonie des valses lentes et la langueur des parfums. Au premier plan, au i)as du vaste escalier substitué par M. Gémier à l'infranchissable rampe, dans un bosquet de feuillage, surgissent des silhouettes bottées et casquées, qu'éclaire l'intermittente lueur des lanternes sourdes. C'est Bue, et ce n'est plus lui. Ayant retourné sa livrée dont l'en vers passementé a la couleur et l'aspect d'un uniforme, il est désormais "n soldat ; il avance à l'ordre, porteur des renseigneiiients qui livrent le pays à l'envahisseur. Quelle joie hideuse il éprouve à remplir sa mission ! Obéir est rude, mais trahir soulage », murmure-t-il. ia haine envers ceux qui l'ont hébergé sans défiance, s'épanche en mots sataniques, dans un vomissement de bile et de ricanements venimeux.

Va-t'en vers ta fin, vieux peuple caduc, Ris encore un soir. Rire est ton grand crime ; Puis tombe, ivre-mort, pour que du pied. Bue Te pousse à l'abîme.

Le duc-maréchal l'interroge, le félicite et le paye. Ce lui-ci, c'est le conquérant fanatique, pénétré des théo ries monstrueuses des apologistes de la force, le mili laire implacable.

La guerre, c'est la guerre, Le sentiment ne fait qu'en prolonger les maux ; Donc que, dans nos esprits, la guerre règne seule. Pas de pitié ; La meule

Ne moud pas à moitié.

Où nous aurons passé ne laissons que des flammes ; Il est dur d'être dur, et pourtant, il le faut. Restons sourds aux clameurs des enfants et des femme*

Notre but est plus haut.

Des rumeurs confuses, des roulements, des piétine ments lointains ponctuent ces discours. L'armée enne mie approche. Elle a violé la frontière, massacré les sentinelles, occupé le bourg voisin, coupé le télé

LES BUTORS ET LA FINETTE 2'jù

graphe, détruit la voie ferrée. A l'intérieur, de sournoises complicités travaillent pour elle. Tout est prêt. La sinistre vision s'efface, la vision voluptueuse et folle réapparaît. Les couples enlacés errent le long des allées ; les musiques s'assoupissent ; le souper va rani mer l'ardeur des amants. La princesse adulée, surexcitée, radieuse, goûte pleinement la douceur de vivre.

Je veux que tous les soirs le plaisir se rallume Dans mon parc et' dans ma maison.

Et voici qu'un coup de foudre interrompt la bacchanale, le tonnerre des hommes plus redoutable que le feu du ciel. La grand'mère de Finette, la duchesse Anne frémit, car elle a entendu jadis ces premiers bruits d'orage annonciateurs des cruautés et des deuils.

Ma fille, hélas ! je connais cette voix Ah ! comment l'aurais-je oubliée ?

Est-ce que je n'ai pas, devant elle, autrefois. Courbé ma force humiliée ?

'Le grondement du canon s'accroît, suivi de cris d'épouvante. Le jeune fils de François Miron raconte les meurtres et les pillages dont il a été témoin. L'heure est grave. Mais déjà le peuple répond à l'appel du tocsin ; tous, ouvriers, paysans, gentilshommes et bourgeois, adolescents, barbons et vieillards, tous volent au secours de la princesse.

Ah ! te voilà debout, dressée en un clin d'œil O race toujours prête à bondir sous l'offense. Mes amis, on m'attaque, on me croit sans défense, Couvrez mon corps, barrez mon seuil...

Inutile de leur prêcher le devoir. Ils partent, églanlines au fusil, refrains aux lèvres, avec la résolution et la certitude de vaincre. Finelte les embrasse, en la personne de son cher François ; elle se dépouille de son manteau d'azur, le jette sur les épaules du soldat...

Tu seras dans ses plis comme un roc dans la brume, Comme une vive haie au seuil de la maison, Comme un élément d'une autre saison

Ou comme un toit qui fume

Au bord de l'horizon !

Sois désormais sacré, symbole de ma force.

Drap d'azur, enveloppe, écorce De mes rameaux vivants !

Soldat, sous ces couleurs, reçois l'investiture

Va, peuplier, résiste aux vents !

L'acte s'achève dans une explosion de vaillance. Les mobilisés s'éloignent. Celles qui attendent leur retour, les donatrices, les mères, les épouses, les JSancées refoulent les larmes qu'il serait honteux de répandre en un pareil jour. Ce spectacle magnifique nous bouleverse d'autant plus que ce n'est pas du théâtre — nous le savons bien — mais de l'Histoire. Toutes ces scènes, qui furent vécues, le poète les ramasse, les condense, en compose un tableau synthétique où rien d'essentiel n'est omis. Et cela bouillonne, palpite, frissonne ; Ja jovialité populaire s'y mêle à la fureur du combat. Ces trois épisodes, complets et rapides, bourrés de faits, ne sont que mouv<^ment et passion. L'auteur a été aidé, dans leur réalisation scénique, par Mme Simone, prodigieuse d'énergie, et par M. Gémier, acteur puissant, incomparable stimulateur... Nul n'obtiendrait ce qu'il obtient de ces comparses à qui il inocule la fièvre sacrée. Et l'expédient qui lui devient famillier, la suppression de la rampe, la démolition intégrale de ce fameux « quatrième mur », dressé au niveau du trou du souffleur entre le public et l'interprète, trouve un emploi rationnel dans cette pièce oiî de vastes figurations se déploient. L'action y gagne en intensité, en clarté. L'auditeur qu'elle poursuit ne peut plus être sommeillant ou distrait, et se désintéresser d'événements auxquels il participe, en quelque sorte, puisqu'ils le frôlent et se passent sous ses yeux.

La seconde partie du drame ne vaut pas la première ;

elle ne présente pas un ensemble aussi fermement oooidonné ; elle contient trop de choses, et certaines de ces choses comportaient des développements que l'auteur a dû réduire pour ne pas amplifier immodérément son cadre. Mais le talent y abonde. L'espace me manque et je ne puis que mentionner les épisodes qui mériteraient d'être analysés en détail. L'entretien politique du maréchal-duc et de la princesse est une maîtresse page. L'hypocrite déférence du traîneur de sabre envers l'adversaire qu'il s'imagine abattue ; son offre orgueilleuse d'une paix « chargée d'honneurs » qui ne serait qu'une servitude déguisée ; les larmes vite essuyées, la révolte de Finette, le mépris qu'elle oppose à ces avilissantes propositions ; la douleur qui l'étreint, quand on lui apprend la mort de François ; sa course éperdue à la recherche du héros ; son bonheur de le retrouver vivant, sorti sain et sauf de la dangereuse entreprise qui repousse les barbares et libère le pays ; les pleurs qu'elle verse sur la tombe des martyrs de la cause sainte ; l'allégresse du triomphe final, de l'union désormais scellée entre la reine et son peuple : ces traits sont marqués, ces sentiments exprimés avec une netteté, une éloquence, un élan généreux qui gravent dans l'esprit du spectateur une ineffaçable empreinte. Il s'en va réconforté, plus fier, plus viril. Cette chaleur rayonnante n'émane que des grandes œuvres.

Et ce dont il faut louer l'écrivain, c'est sa mesure. Il ne cède pas à l'attrait facile d'injurier l'ennemi ; il le peint ressemblant, impitoyable, sauvage, mystique nourri d'abominables doctrines, convaincu de la supériorité de sa fausse civilisation, serviteur d'un dieu féroce. Le maréchal-duc personnifie l'intellectualité de cette race. L'espion Bue en symbolise la basse animalité. Il est atroce, vindicatif, grossièrement sensuel, servile lorsqu'il a peur, insolent dès qu'il se croit fort. Il se meut dans la ruse et le mensonge, comme dans son élément naturel. Regardez les yeux fuyants de Gémier, le rictus de sa lèvre méchante, son échine

ployée, ses bras de boucher, ses pieds lourds et plats, sa main crochue. Est-ce Méphislophélès ? Est-ce Judas ?... C'est le Boche...

Finette incarne, en son corps délicat, la grâce latine. Elle aime le plaisir, mais vienne l'épreuve, et la petite femme se révélera guerrière. Son âme légère possède des forces insoupçonnées, infinies, qui se redresseront sous la menace ou l'outrage. On la tuera, on ne la

domptera point C'est la Française... Mme Simone

traduit d'une façon supérieure les nuances de ce rôle pathétique et charmant. Nous souhaiterions qu'elle y mît çà et là, un peu plus de poésie et de rêve. Sa voix exprime mieux l'ardeur belliqueuse que la tendresse ; pourtant elle enveloppe d'une mélancolie pénétrante les beaux vers dédiés à la mémoire des soldats martyrs. Félicitons l'artiste, somme toute, incomparable. Elle a eu foi dans cette œuvre. Son intelligence l'a découverte; sa volonté l'a imposée. Il est juste de l'associer au triomphe de l'auteur.

MM. Jean Worms, Desfontaines, Mlle Bal, tous se sont montrés remarquables. Le personnage de la duchesse qui devait être créé par Mme Moreno, est faiblement tenu par Mme Massart.

En finissant, formons le vœu que le drame de M. Porche parcoure les villes de France. On ne l'écoutera, on ne l'applaudira jamais assez.

G. DE Porto- Riche

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