LE MARCHAND D'ESTAMPES
(Théâtre de l'Athénée)
17 décembre 1917.
MALGRÉ les événements, Paris n'a pas tout à fait perdu son humeur, son goût d'aventure. Il y a de l'amour dans l'air et par les rues. L'inquiétude, le chagrin, les deuils n'ont pas diminué la beauté des femmes ; et comme avant, comme autrefois, l'homme qui est romanesque peut rencontrer en chemin des figures dangereuses, des yeux inoubliables. » Ainsi s'exprime un personnage épisodique de la nouvelle pièce de M. Porto-Riche, un philosophe sentimental et très indulgent, qui n'est ici que le porte-parole de l'auteur. La nature, assurément, exerce ses droits sur les créatures et les incline à s'aimer parmi les révolutions et les massacres, de même qu'elle veut que des fleurs poussent sur les ruines et les tombes. Nous ne saurions blâmer le poète psychologue du Passé d'avoir, en temps de guerre, ajouté une page à son « théâtre d'amour ». Il obéit, lui aussi, à ses instincts qui le ramènent invinciblement aux routes qu'il a déjà parcourues et lui imposent l'obsession d'une unique pensée. M. de Porto- Riche possède une vaste culture, l'intuition de son temps, l'intelligence Isi plus averti» et la plus claire ; il
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connaît à peu près toutes choses et ne se soucie littérairement que d'une seule. Il semble exclusivement voué à l'analyse de la passion amoureuse, et cela non par calcul, avec l'intention de se spécialiser dans un genre et de se constituer une ce marque de fabrique »... Il ne s'abaisse pas à des préoccupations de cet ordre. Nul n'est moins intéressé.' Sa bonne foi, je dirais presque sa naïveté sont extrêmes. II écrit parce qu'à de certa'ns moments il éprouve le besoin d'écrire (de longues paresses succèdent à ses périodes d'activité) ; et s'il ne parle que de l'amour, c'est que l'amour lui paraît être l'affaire essentielle de ce monde... Voilà pourquoi ses ouvrages ont de communs caractères et ses personnages d'étroites analogies. Même façon d'aimer et de se déchirer l'un l'autre, et de se torturer soi-même en aimant. Cette conception de l'amour s'inspire de l'état d'âme et de l'esthétique de i835. L'amour, dieu inexorable et cruel, maître de la terre, frappe de démence ceux qu'il asservit et les affranchit, par son despotisme, de toute responsabilité. Ni bien, ni mal, ni mérite, ni démérite. Inconscience absolue des amants, qu'une volonté libre ne gouverne plus. Cet amour-tyrannie, cet amour-fatalité est l'amour d'Antony, de Marion Delorme et des ^^uits. M. de Porto-Riche, qu'il y consente ou non, subit l'influence atavique de la vieille école ; il ne déteste pas le décor et le costume. (II a fait Philippe II, l'Infidèle et tient prête une Manon.) Dans ses œuvres intimes, il souffre, s'irrite et pleure comme Musset ; mais il discerne avec lucidité, et décrit avec une pénétration singulière les replis cachés du cœur. Il a de la violence et de la mesure, de la férocité et du goût. Il est le plus racinien de nos dramaturges...
L'histoire qu'il expose aujourd'hui met aux prises de petites gens, en qui vont se déchaîner de furieux orages, les convulsions passionnelles d'Oreste, d'Andromaquc, d'Hermione et de Pyrrhus. Daniel Aubertin et sa femme Fanny, marchands d'estampes sur le quai d'Or-
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léans, à deux pas de Notre-Dame, jouissaient d'un parfait bonheur ; attelés à la tâche quotidienne, ces tendres et sages associés l'accomplissaient allègrement ; aucun nuage ne troublait leur affection réciproque. Daniel vola vers la frontière à l'heure de la mobilisation ; Fanny refoula ses larmes, afin de ne pas amollir le courage du jeune soldat. Quand il eut été blessé à Carency, elle alla le recueillir, le soigna, le guérit, subvenant par son seul effort aux nécessités de leur commerce et à l'entretien de leur maison. Fanny est une ravissante femme raisonnable, délicate et sensible — une perle. Elle surveille d'un œil anxieux son cher convalescent. Il l'inquiète. Elle le trouve fébrile, trop silencieux ou surexcité ; elle essaye de deviner les causes de ce manque d'équilibre ; elle l'attribue aux fatigues de la campagne, aux malaises d'une santé chancelante, aux ébranlements reçus, et contre lesquels il n'a pu encore réagir. Elle le conjure maternellement de dissiper sa torpeur, de modérer son exaltation.
« — Impossible, murmure-t-il. — Tu te complais dans ce détraquement ? — Ne le croie pas. «
A sOii embarras, à sa gêne croissante, nous comprenons qu'il a un secret. Avant d'élucider ce mystère d'où naîtra le drame, M. de Porto-Riche crée autour du ménage une atmosphère d'inquiétude et de contrainte. C'est une savante préparation. Il accumule les détails, les petits faits significatifs. Daniel, incapable de demeurer en repos, sort sans raison apparente, rentre aussitôt sorti et s'écroule accablé dans un fauteuil. Il trompe son désœuvrement en lisant du Shakespeare. Cette phrase d'Othello le laisse rêveur : « File m'aima pour les périls que j'avais courus et je l'aimai pour la pitié qu'elle en eut. » On devine que le tourment de Daniel est un tourment amoureux . L'Amour rôde autour de cet homme à demi-vaincu ; il l'assaille, le harcèle, revêt des formes inattendues afin de le mieux surprendre. Il apparaît à travers les grâces d'une gravure libertine apportée par un client. Il s'insinue entre
les lignes d'une lettre venue d'Allemagne, la lettre d'un prisonnier à sa fiancée. Même il emprunte la voix de l'innocente Fanny ; il lui souffle des paroles imprudentes. Elle aussi a lu Shakespeare et retenu cette réflexion de Desdémone : « Supposes-tu, Emilia, qu'il y ait des femmes qui trompent leur mari ? » Fanny ne trompera jamais le sien, elle en est sûre, a — Et si quelqu'un te faisait la cour ? murmure Daniel. — Je ne m'en apercevrais pas. — Et s'il t'écrivait ? — Je ne lui répondrais pas. » Agacé et amer, il s'écrie :
« Ainsi le misérable ensorcelé pâtirait en silence, défaillerait à ton approche ? O barbarie des femmes heureuses ! »
Il est au bord de l'aveu ; que Fanny insiste tant soil peu, il s'y résoudra sans répugnance. Que dis-je ? Il éprouvera un certain plaisir à se confesser, dût sa con fession meurtrir celle qui l'écoutera, peut-être à cause de cela même, l'homme aimé ne détestant pas faire pleurer la femme qui l'aime et mesurer son pouvoir sur elle à la peine qu'il lui cause. Vous reconnaissez à ce trait le fond de cruauté qui caractérise les héros de M. de Porto-Riche. Il n'y a pas chez Daniel, comme chez le mari de Françoise, un donjuanisme taquin et pervers. Il ne veut pas être méchant ; il l'est, toutefois, lorsqu'il prolonge au delà de ce qui serait nécessaire sa confidence, lorsqu'il retourne le poignard dans la plaie, lorsqu'il multiplie et précise les images douloureuses, lorsqu'il tire de son imagination ou de sa mémoire tout ce qui peut offenser et alarmer la pauvre Fanny. Il déploie à l'affliger une ingéniosité de tor tionnaire. D'abord, il pique sa curiosité sans la satisfaire, car il refuse obstinément de désigner sa rivale. lî a vu cette passante, et tout de suite a pressenti qu'il lui appartiendrait. C'a été le coup de foudre. Il ne lui a pas parlé et ne cesse de penser à elle, au point que si elle le repoussait, il essayerait de contracter une maladie mortelle. Autant de coups de poignard pour Fanny. Et ces révélations, il ne les lui fait pas dans
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l'impétuosilé d'un irrésistible élan, comme on se délivre, en toute hâte, d'un fardeau ; il les distille, il les ! nuance, il les espace. Il se défend de prononcer les mots destructeurs. Et il les prononce. « Je ne t'infli gérai pas ce supplice. » Mais il le lui inflige, non sans avoir obtenu de Fanny une complète renon dation. Elle le sent malheureux et se résigne à tout, [)Ourvu qu'elle l'apaise et le console : « Que n'ai-je vingt ans de plus, des cheveux gris, pour compatir à ton chagrin et garder ma dignité . » Sa dignité, elle y renonce bien vite ; elle l'immole à l'inquiétude de ce grand enfant.
« Je te jure d'être patiente et bonne, de ne pas t'épier, de te plaindre et de me plaindre en silence. Et s'il vient un moment où je doive disparaître... eh bien, je disparaîtrai. »
Promesse dangereuse qui, bientôt, se retournera contre elle. L'acte s'achève sur les lamentations de l'époux désemparé et de l'épouse affligée. Ils accusent la malignité du sort et lèvent au ciel des bras suppliants. Leur aventure sert d'argument à l'auteur, soucieux de prouver, une fois de plus, la toute-puissance de Vénus. Et Vénus, en effet, se dresse à côté des personnages ; son image invisible et présente emplit la scène, franchit la rampe, s'impose aux auditeurs autant qu'aux acteurs. Par là, par cette obsession, par cette soumission à la déesse, par cette terreur, la pièce «ie M. de Porto-Riche rejoint le théâtre antique...
Au cours du second acte le mal de Daniel et de Fanny s'envenime ; langueur chez l'un ; jalousie chez l'autre. Le renoncement de Fanny dissimulait un espoir. Elle comptait reconquérir son bien, garder ce cœur pressé de fuir. Elle redouble de servilité, d'humilité. Est-ce le moyen le meilleur ? Elle se renaît des miettes que lui accorde le mari infidèle qui n'a pu encore pécher, quoiqu'il en ait fort envie.
« Ton âme est absente, mais ton corps est ici. Je
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le soigne, je puis te parler ; quelquefois tu me ré ponds. Ce sont les petites joies qui me restent. »
Joies que le soupçon, la vision de la trahison inévi table empoisonnent. A présent Fanny ne se domine pas plus que l'enfant terrible qu'elle tentait d'assagir. Elle prête une oreille indifférente au récit émouvant que sa petite amie Clarisse lui fait de la guerre. Et ce monologue, coupé de répliques impatientes ou distraites, montre d'une façon saisissante les ravages de, l'idée fixe installée dans un cerveau. En somme, l'un et l'autre ils sont jaloux. L'un et l'autre ils aiment sans être aimés. Le plus digne de compassion est Da niel, qui ne pouvant se faire aimer de celle qu'il aime, est aimé éperdument de la femme pour laquelle il n'a plus que de l'amitié... Double martyre... Le couple dolent, par plaintes alternées, épanche sa détresse.
« Quel supplice, dit Fanny, de savoir que l'âme dont on est dépossédée, ou que l'âme qu'on ne parvient pas à conquérir s'éloigne et s'attache ailleurs - — Comme on crie, comme on pleure, gémit Daniel, quand on s'aperçoit que tous les regards d'un être cher se tendent vers un être qui n'est pas vous- — Mais c'est ton histoire que tu retraces. — Non, c'est de toi qu'il s'agit. — Ce n'est pas moi, c'est toi. — C'est nous deux ! »
L'entretien se terminerait en douceur sur ces attendrissements mutuels, si Daniel ne cédait à la tentation maladive d'exaspérer sa compagne. « L'événement le plus mince, déclare-t-il, peut m'endurcir brusquement et nous transformer en adversaires. » Il ne dissimule pas (la franchise meurtrière de cet homme fait regretter le mensonge) qu'il a rencontré sa future maîtresse et que demain, sans doute... « Serai-jo, dans ce cas. ajoute t-il, plus coupable qu'hier .►* » Fanny se retire, bouleversée, la gorge secouée d'affreux sanglots...
A cet acte pénible et lent, succède im acte tragique — le dernier. L'auteur précipite ses héros au fond du
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-ciuffre, il les conduit au suicide. Son éloquence, son émotion, sa sincérité rendent ce dénouement non seulement possible, mais vraisemblable. La longue scène qui nous le fait accepter est une merveille d'art et de pathétique. Daniel triomphe ; il a réussi enfin à tou cher le cœur ou les sens de la mystérieuse inconnue. Elle consent à le suivre ; elle l'attend. Il va la rejoindre. Il a pris toutes ses dispositions, mis ses papiers en ordre, réglé avec son notaire la question d'intérêts. C'est l'instant des adieux. Il prétexte un voyage de courte durée. Devant les yeux interrogateurs de Fanny, il se trouble et renonce à feindre. L'atroce vérité éclate. Nous assistons au combat suprême livré par la femme abandonnée pour défendre son bonheur. Elle exprime en quelques minutes un nombre inouï de sentiments : la stupeur, la haine (contre sa rivale), le mépris, la colère ; puis, lasse et brisée, elle use des armes les plus redoutables, la prière, les pleurs. « Regarde la misère où je suis descendue. » Aucun sacrifice ne lui coûte. Elle supporterait la trahison de l'être adoré, si du moins il demeurait auprès d'elle, si elle conservait sa chère présence. Elle abdique toute fierté, elle accepte le partage. Comme il a l'ignominie de lui rappeler ses promesses de désignation silencieuse, après un sursaut de révolte, elle se soumet. « Tu es libre », murmure-t-elle. Mais aussitôt, se raccrochant à un lambeau d'espoir, elle évoque le passé, le déchirement de l'autre départ, du départ héroïque.
« Ce jour-là, j'avais la force de ne pas pleurer. Te t'accompagnai jusqu'à la gare. En route, tu m'embrassais... »
Ces souvenirs arrachent des larmes à l'ingrat. Minute de généreuse faiblesse dont Fanny s'empare pour le ressaisir. Il se blottit dans ses bras, il se repent, il lui revient. File jette un cri de joie... Hélas !... .\ peine a-t-il proféré ces mots qui le lient, qu'il voudrait les retirer. Il n'est pas guéri... Le douloureux débat se prolonge. La femme continue de supplier. In-
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certain, vacillant, l'homme agonise. « Eh bien, va-t-en, conclut-elle. Tu seras heureux, moi malheureuse. Je n'ai plus le droit d'être heureux... » Désormais, il n'aperçoit qu'une issue : la mort... Et le duel recomm^ence. S'il meurt, elle mourra. En vain s'efforce-t-il de la détourner du sinistre projet ; elle s'y complaît ; elle y voit la fin de son tourment, la délivrance. Un vent de folie pousse à l'abîme ces déséquilibrés. Exaltés, pris de vertige, ils gravissent ensemble le parapet du fleuve libérateur.
L'oeuvre s'achève donc dans l'horreur et l'épouvante. Une immense tristesse en émane, due beaucoup moins à la catastrophe qui la termine qu'à la misère morale des personnages. M. de Porto-Riche s'est si bien rendu compte de la répugnance qu'exciterait la veulerie de Daniel qu'il plaide en sa faveur les circonstances atténuantes. Il le montre, au début de l'ouvrage, souffreteux, dénué d'énergie, anémié par trois ans de guerre. C'est une façon d'excuser sa lâcheté à venir. Lâche il l'est, non pas parce que, sous l'impulsion d'une passion furieuse, il trompe sa femme, mais parce qu'il la crucifie et l'avilit, en la prenant pour confident e amicale de ses désordres, en aiguillonnant, comme à plaisir, une jalousie qui amène la lamentable Fanny à des abdications honteuses... Lâche, ne l'est-elle pas également, la femme que ne soutient pas, contre sa propre faiblesse, le respect d'elle-même et qui préfère à la solitude fièrement endurée, d'humiliantes transactions conjugales ? A la bien considérer, cette bataille n'est qu'un conflit d'égoïsmes, l'égoïsme masculin désireux de tout avoir, l'égoïsme féminin, ardent à ne rien perdre. Dans le spectacle de ces instincts déchaînés, avides de s'assouvir, il y a quelque chose de débilitant, d'énervant, d'un peu dégradant. On se dit que ce n'est pas là toute la vie, qu'il y entre une pari d'effort désintéressé et de vertu et que la notion cornélienne du devoir n'est pas tout à fait une chimère.
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e demandons à l'auteur du Marchand d'estampes, qui 6 pose point au moraliste, que ce qu'il porte en lui : ne rare clairvoyance psychologique ; une philosophie ont il ne sent pas autant que nous l'amertume ; des ons incomparables d'artiste et d'écrivain. Ce peintre réaliste de l'amour est un poète. Ce pessimiste a toutes les grâces...
Mlle Madeleine Lély est plus que son interprète, sa collaboratrice. Elle traduit avec une sensibilité profonde les mouvements intérieurs d'un personnage complexe et nuancé. Elle s'y absorbe, l'incarne totaleiment. Elle a la foi. De M. Harry Baur je dirai moins de bien. Pourtant nous aurions pu avoir un plus mauvais Daniel. Dans les rôles accessoires, MM. Dubosc. Bour, Balier, Mlle Guyon se sont fait applaudir.
Mlle LeNÉRU