‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 58 sur 61 · LA TRIOMPHATRICE · texte numérisé non relu

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< onfuses, de la gêne, du plaisir, la joie d'y voir clair, puis, soudain, le malaise de sentir cette vérité qu'il avait cru saisir se dissoudre, ces caractères, qui lui '^(-mblaient fermement tracés, s'éloigner de la nature. Il M' sentait déçu par les obscurités du drame et toutefois subjugué par sa puissance. De tout cela résultait une grande incertitude. Bien rares les gens capables de se ■ former une opinion réfléchie et personnelle. On tâte son voisin. On se répand dans les couloirs. On flaire d'où vient le vent. Est-ce bon ? Est-ce mauvais ? Estce un chef-d'œuvre ? Est-ce un succès ? Est-ce un four.'> Interrogé soi-même, on articule de ces paroles imprécises qui n'engagent pas. « La pièce ?... Oui... c'est de quelqu'un... Il y a des choses très curieuses !... » La Triomphatrice contient en effet des choses curieuses et profondes, mais elle contient des choses paradoxales, puériles, incohérentes...

La romancière Claude Bersier jouit d'une universelle renommée. Mariée — mal mariée — à un officier besogneux, traînée de garnison en garnison, lasse d'une existence vagabonde et médiocre, elle a demandé à la littérature, comme beaucoup de ses pareilles, des ressources pécuniaires et un réconfort moral. Des dons exceptionnels lui ont permis tout de suite d'y réussir. Le fameux écrivain Sorrèze a remarqué, encouragé ses premiers débuts. Elle s'est montrée reconnaissante et s'est donnée corps et âme à ce protecteur, dont elle ne voulait être que l'humble disciple et qu'elle ne prétendait pas égaler. La fortune est venue. Aujourd'hui, les journaux et les librairies se disputent les productions de Claude Bersier. Elle gagne beaucoup d'argent ; la jeunesse, si volontiers irrévérente envers les auteurs arrivés, l'admire. De nombreux adulateurs, qui l'appellent « maître », lui prodiguent des hommages tout ensemble intéressés et sincères. Flahaut — le critique redouté — se proclam'î son élève. Cette femme de trente-huit ans, belle et illustre, mère de la ravissante

Denise, dont le printemps- en fleur s'épanouit auprès d'elle, semble réunir les conditions du bonheur. Une ombre au tableau. La présence de l'officier retraité, devenu bureaucrate, réfractaire par préjugé et taquinerie au divorce qui les eût l'un et l'autre libérés. Mais ce mari, toujours sorti, sauf à l'heure des repas, n'est pas encombrant. Et quoiqu'il se montre amer et maussade, Claude le supporte. Elle puise dans l'amour de Sorrèze la patience d'endurer ces petits désagréments conjugaux.

Donc elle est heureuse. L'est-elle vraiment ? Son langage, son attitude, dès le premier acte, n'accusent pas une parfaite sérénité. Une agitation singulière s'y révèle. Quelques-uns de ses propos excitent l'étonnement. Elle parle avec une sorte de mépris de l'art où elle excelle et qui lui procure des satisfactions si enviées ; elle le ravale au niveau d'un métier qu'elle exerce par nécessité et sans plaisir. « Je fais de la copie, j'ai une fille à doter... J'adore le luxe. C'est pour l'acquérir que je travaille. » Et comme Flahaut oppose à ce désenchantement la noble ivresse de l'artiste, créateur de rêves. « Le rêve, déclare-t-elle, il n'en existe qu'un : vivre. N'est-il pas misérable de se remémorer péniblement la vie, alors qu'elle passe à notre porte et que nous n'y sommes point ? » Ces mots un peu obscurs signifient-ils que Claude désespère de traduire les nuances et les complexités de la vie réelle, ou simplement qu'elle est paresseuse et répugne à l'ef- (ot\'? « Croyez bien, ajoute-t-elle, que si j'étais seule, je n'écrirais pas des œuvres d'imagination... » Elle ne veut pas qu'on écrive à ses côtés. Elle essaye de décourager Denise qui, cédant à la contagion, lui soumet un manuscrit.. Elle aurait horreur de faire de cette jolie fille un bas-bleu ; elle ne se préoccupe que de l'établir, de l'unir à l'ardent et charmant Flahaut... Ainsi Claude ne serait, à aucun degré, femme de lettres. . Pourtant nous voyons qu'elle subit impatiemment les

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iittaques dirigées contre ses livres et congédie sèchement ceux qui en parlent sans respect — preu/e qu'elle n'est pas exempte de vanité littéraire. Mais en I 0 moment, dominée par une passion exclusive, elle subordonne ses autres sentiments à l'amour que lui inspire Sorrèze. Elle aime cet homme à la folie. Elle l'aime au point de négliger tout le reste. Et voilà pourquoi elle traite la littérature avec tant d'indifférence. Ce n'est qu'une illusion. Sorrèze, moins épris, n'en est pas dupe. Il remet les choses au point. Il gronde paternellement sa maîtresse. « Je n'éprouve plus le besoin de travailler, soupire-t-elle. — Il le faut. Que dirait de nous la postérité si Claude Bersier, à partir du jour où elle m'a aimé, s'était condamnée au silence ? » A travers ces affectueux conseils, un trouble se devine, que Sorrèze ne tente pas de dissimuler.' Il s'enorgueillit de l'ascension rapide de celle qu'il a découverte et formée de ses leçons. Il s'en réjouit. Et il en a le cœtw serré. Il ne lui cèle point cette faiblesse, l'appréhension de trouver en elle un émule possible et peut-être un concurrent victorieux. « Mon rival est une femme. Si elle m'équivaut, elle m'annule. Elle m'est dangereuse. »

Mlle Lenéru, pour ne pas trop avilir son héros, a soin d'expliquer que ce qui s'émeut chez lui, ce n'est pas le grossier amour-propre du grand seigneur de lettres menacé d'une diminution de royauté. Elle attribue sa tristesse à un sentiment plus délicat : l'humiliation de l'amant qui craint de déchoir aux yeux de l'aimée et de n'être que pour elle — peine intolérable — qu'un objet de pitié. « Dans un amour normal, lui dit-il, l'homme doit primer la femme. Et si c'était vous la plus haute, la plus forte ? J'ai peur que vous ne nous compariez et que je ne l'emporte pas. » Claude le rassure ; elle exalte la supériorité du maître qui l'a instruite, elle se fait toute petite, elle exagère l'humilité ; elle offre de différer la publication de son prochain volume jusqu'après l'apparition du livre de Sor

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rèze, afin d'éviter les rapprochements perfides et les parallèles désobligeants. Il repousse ces précautions dont s'offense sa fierté. C'est un risque qu'il affrontera. Désormais, qu'ils le veuillent ou non, et quelle que soit leur tendresse, entre eux, la lutte commence.

Le portrait de la romancière, esquissé au premier acte, se complète au second. L'intention manifeste de Mlle Lenéru est de tracer l'image d'une femme de génie, merveilleusement bonne, fine, perspicace, si ri chement pourvue de talents, de grâces et de séductions, qu'elle exerce une souveraineté tyrannique et qu'autoui de cette reine, nul être humain ne peut respirer. Or la figure qui nous est peinte ne ressemble guère à la figure idéale imaginée par l'auteur. Claude agit avec une gaucherie déconcertante. Subtile et sensible, elle est, dans ses paroles, lourde et brutale. Grande psychologue, elle ignore l'âme de sa fille, bien facile cependant à pénétrer. Claude ne s'aperçoit pas que Denise souffre de n'avoir jamais été que la poupée d'une mère brillante et trop courtisée ; l'inconsciente Claude ne sait pas qu'elle a détourné de l'adolescente ingénument amoureuse le cœur de l'homme qu'elle aimait, et que la pauvre petite faillit en mourir de désespoir. Elle n'a rien soupçonné de cette tragédie sentimentale. Elle n'a rien vu. Au lieu de panser d'une main légère la blessure de Denise, elle l'envenime par des mots offensants et des gestes maladroits. En jetant cette enfant à la tête de Flahaut, elle l'expose à une mortifiante déception ; elle suppose que la jeune fille ne songe qu'au mariage sans regarder au mari.

« Je ne suis pas embarrassée de te caser. C'est un des avantages de la profession... Denise, veux-tu un artiste, un poète, un millionnaire, un marquis ? Tu épouseras qui tu voudras, je te le certifie. »

Voyant Denise ulcérée (on le serait à moins), elle conclut : « Ma sotte chérie. Oh ! l'héroïne bébête, quel roman idiot on ferait avec cette demoiselle-là 1 » Elle médite de lui procurer des distractions mondaines.

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« Je donnerai des bals, des matinées, des cotillons, tout ce qu'il y a de plus bête. Je crèverai d'ennui, mais on s'amusera. » Claude qualifie Denise de sotte. La sotte, c'est elle. Elle l'est encore, quand elle s'obstine à décrier le métier dont elle vit et que, au fond, elle adore. « Heureuse, la compagne qui se penche sur la table de l'époux, celle qui admire et se tait ! Heureuse, la mercenaire qui copie et qui sert ! Heureuses, toutes les autres ! » Claude se ment à elle-même. Mais ici. elle "a une excuse. Elle craint pour son amour. Si cruelle est son angoisse de le perdre, si vif son désir de le sauver, que momentanément elle hait l'ambition et la gloire qui le mettent en péril. Car elle ne s'abuse pas. Le duel va s'engager et ce sera un duel à mort. Les péripéties de ce combat meurtrier, les coups qu'échangent malgré eux les adversaires, soucieux de s'épargner et contraints de se meurtrir, tous ces mouvements sont observés et décrits par Mlle Lenéru avec précision. C'est la partie remarquable de son œuvre.

Les deux volumes de Claude et de Sorrèze ont paru. Inégaux en mérite, ils sont l'objet d'un débat qu'exaspèrent l'envie, la méchanceté, les rancunes personnelles et les vilains calculs, voilés sous l'apparence de la justice. Il est équitable de porter aux nues le livre de l'authoresse ; mais les louanges qu'on lui prodigue visent à déchirer son ancien maître ; de même les critiques infligées au vieux maître tendent à l'-apologie de l'élève, proclamé maître à son tour. Sorrèze a été fort malmené, surtout par le jeune Flahaut. Venant d'un familier de la maison, cet article lui est doublement pénible. Il ne cache pas à Claude son désappointement, sa rancœur ; il lui demande d'obtenir du critique un nouveau jugement révisé et amendé. Bien que cette démarche lui répugne (Flahaut ne l'aime pas d'une affection purement fraternelle et a osé le lui dire) ; elle y consent ; elle consentirait à tout pour retenir un amant qui se détache. Elle lui apprend que

l'agression du journaliste n'a pas uniquement pour cause un désaccord d'ordre esthétique, mais qu'il y a d'autres raisons... Elle découvre, hélas ! que cette révélation n'afflige point l'ingrat et que même il en paraît soulagé. Décidément, Sorrèze n'est plus ombrageux qu'en littérature. Elle le devine lointain, presque hostile. Elle se sent isolée entre un mari qui l'exècre, une fdle qui ne l'aime pas. Elle s'effondre lamentablement sous l'épreuve. Et lorsqu'un télégramme lui annonce que le prix Nobel vient de lui échoir, cette nouvelle n'allège pas sa douleur.

Elle n'a pas fini d'être torturée. Au troisième acte, elle achève de gravir son calvaire. La rancunière Denise, que ses aveux et ses larmes n'ont pu retenir, l'abandonne et court se réfugier chez une grand'mère 011 elle espère trouver la douceur et le repos. Vis-à-vis de Sorrèze, le malentendu subsiste. Il s'aggrave. Candidat évincé au prix Nobel, l'écrivain vient apporter à la triomphatrice les félicitations qu'il lui doit. Quelque empire qu'il ait sur lui-même, il s'efforce en vain de faire bon visage. Ses regards sont chargés d'amerlume ; des mots d'une atroce dureté lui montent aux lèvres, sous forme d'hommage. Il s'incline devant la supériorité de l'artiste. Il ne subit plus le charme de l'amoureuse. Et il le lui signifie sans ménagements. (( La femme, en vous, la femme avec ses défaillances et son étroitesse d'esprit n'existe pas. Ferme, droite, intelligente, vous êtes un homme, un grand homme. »

(Si Mlle Lenéru s'exprimait ainsi, on pourrait lui reprocher de n'être pas aimable, d'être à peine polie envers son sexe ; mais ce n'est pas elle qui parle.)

L'inexorable Sorrèze poursuit l'exéculion de son plan: la rupture d'une liaison qu'il traîne comme un boulet. La soumission de Claude, l'élan de sa gratitude, ses protestations de fidélité, ses promesses, ses pleurs, l'affreux spectacle de sa détresse ne parviennent pas à le toucher. Tranquillement il lui démontre l'impossi-

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hilité de supprimer l'abîme qui maintenant les sépare. Ils sont rivaux. La malignité publique ne cessera de les opposer l'un à l'autre, de les exaspérer, de les aigrir. « — Vous êtes au supplice, ma pauvre Claude. Vous ne savez comment vous faire pardonner votre réputation toujours montante. Et moi, je ne sais pas davantage vous complimenter avec assez de chaleur, vous prouver à toute heure, prouver au monde qui nous surveille que je ne suis pas jaloux. A ce mal, aucun remède possible. Mieux vaut cesser de nous voir. — Et si je cessais d'écrire ? gémit Claude bouleversée. — La sublimité même de votre abdication m'écraserait. » C'est le suprême adieu des amants. Sorrèze disparaît. Claude reste anéantie. L'honnête Flahaut s'efforce de lui rendre un peu de courage, de la défendre contre une tentation funeste... « Les femmes ne se tuent point, murmure-t-elle d'une voix languissante... Elles se laissent mourir. » Elle aurait dû dire « les femmes de lettres ». La littérature est l'éternelle consolatrice. Claude 'vivra. Elle racontera son martyre. Le grand talent qu'elle a fera de cette confession un chef-d'œuvre dont le succès achèvera de la remettre d'aplomb. Elle trouvera dans la fougueuse amitié de Flahaut les satisfactions que lui refusait l'amitié défaillante de Sorrèze. Nous sommes pleinement rassurés sur son bonheur à venir. Et c'est ce qui nous empêche de compatir outre mesure à ses désastres.

Il manque à la pièce de Mlle Lenéru, je ne dis pas un sourire, moins que cela, un accent d'ironie, un avertissement discret, l'indication de l'évolution future des personnages. Moins naïf que l'auteur, le public cloute de leur bonne foi ; il les soupçonne de se jouer une comédie à demi sincère ; il ne prend au tragique ni le dépit de cet amant vaniteux, ni l'hystérie cérébrale et les faux renoncements de cette romancière géniale, ni les attaques de nerfs de cette petite fdle mal élevée. L'œuvre contient des sanglots, des cris de désespoir, des explosions de fureur. Cependant elle est dé-

nuée de pathétique. Dramatiquement conçue, dévelop pée par un esprit vigoureux, elle demeure froide f^t sèche ; il n'y coule pas de vraies larmes. Elle fait penser et ne remue pas.

Mme Bartet communique au rôle de Claude Bersier le frémissement de sa sensibilité, l'élégance, la noblesse, la tendre dignité des princesses de Racine. M. Duflos est un Sorrèze correct et distingué ; M. Le Roy, un ami effervescent ; M. Fenoux, un mari désagréable à souhait. Mlle Guintini met l'étrangeté de ses beaux yeux et les plaintes de sa voix blessée au service de Denise, incomprise et fugitive.

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