‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 7 sur 61 · LA COMEDIE-FRA.NÇAISE FETE MOLIERE IQ · texte numérisé non relu

LA COMEDIE-FRA.NÇAISE FETE MOLIERE IQ

Qu'ils aillent promenant par la ville muette

Des fantômes de rois pour lui faire une cour.

O sublime railleur, ô penseur, ô poète,

Qu'ils te semblent petits ces conquérants d'un jour !

Que ce vieil empereur, triomphateur inerte. Prépare à son tombeau de superbes lambris 1 Sa pourpre ne vaut pas la tombe toujours verte Du dernier des soldats qui meurt pour son pays.

Bénissons nos revers. Que l'Europe assombrie S'agenouille à loisir sous le droit du plus fort. Nous avons retrouvé l'amour de la patrie, Le mépris du succès et l'orgueil de la mort !

Nous vivions follement, dédaigneux de conquêtes. Jetant notre existence aux dieux que nous aimons. Et les peuples jaloux se ruaient à nos fêtes. Pour voir ce qu'il restait de sang dans nos poumons.

Ce sont les battements de nos' cœurs que tu comptes.

Roi Guillaume !... Eh bien ! va, compte-les' jusqu'au bout,

La France, d'un coup d'aile, a secoué ses hontes,

Et les envahisseurs la retrouvent debout.

Quelle émotion ! Quel frémissement dans l'âme des auditeurs ! Ce roi, que flagellait le poète, il affamait la ville, il l'entourait d'un cercle de fer, ses canons tonnaient. Ah ! l'on ne riait plus dans la salle du Théâtre-Français ; les cœurs battaient, les gorges étaient serrées. Sur la scène les camarades de Coquelin ; pressés autour de lui — Alomène, Amphitryon, Sosie, Marinette, Gros René (c'était ce pauvre Cadet), tous (les comédiens sont démonstratifs), tous, s'étrei gnaient les mains et pleuraient... Francisque Sarcey — vous pensez s'il était là — rentra chez lui, bouleversé, et jeta sur le papier une des plus belles pages qu'il ait écrites. Lui aussi, il éprouvait le besoin de se redresser sous le talon du vainqueur barbare, de crier sa fierté, son orgueil, son amour de Molière qui pour lui se confondait avec l'amour du pays.

« Ce sera, racontait-il dans le feuilleton du Temps, un des souvenirs mémorables du siège que cette représentation ; l'artillerie grondait et faisait rage sur la

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rive gauche, et les coups retentissaient avec un bruit sourd, s'entendaient à travers les mille bruits de la ville éveillée. La foule se pressait aux alentours du théâtre. A une heure et demie, la salle était comble. Nous savons bien que le drapeau d'ambulance, placé au sommet du toit, n'arrêtera pas les Prussiens et qu'ils se feront au contraire un plaisir sauvage de détruire cette maison qui est l'une de nos plus vieilles et de nos plus chères gloires. Ils se vengeront de Molière, qui les importune, sur son temple. C'est que Molière est avec Shakespeare, le génie le plus humain, le plus universel. Et ni l'un ni l'autre n'appartient ù l'Allemagne. Nous sommes habitués à louer beaucoup Molière. Mais il est un point de son histoire que nous ignorons, ou dont nous ne parlons jamais : c'est son rayonnement sur l'Europe civilisée... » Et le critique montrait l'influence du poète pénétrant tous les peuples, s'imposant aux Anglais, aux Italiens, aux Russes, et même aux Allemands, dont le théâtre, durant un siècle, ne vécut que de son imitation. « De Hambourg à Vienne, concluait-il, on l'admirait, les grands acteurs se formaient à son école. Les écoliers l'appre nâient par cœur, et Goethe, qui s'était fait, à dix-huil ans, son copiste, jouera un peu plus tard, devant la petite cour de Weimar, le Médecin malgré lui. Il était bon de rappeler, surtout en un pareil jour, J'action qu'a exercée sur le monde un des maîtres de l'esprit français. Les Prussiens peuvent anéantir nos chefsd'œuvre ; il y a une chose qui demeurera toujours hors de leurs atteintes : c'est le prestige de nos grands hom mes, c'est le renom de Molière, et les services qu'il leur a rendus à eux-mêmes, en leur apprenant ù penser. »

Ces lignes traduisaient l'impression que les spectateurs avaient obscurément éprouvée devant l'apothéose du grand nomme. Elles opposaient à la brutalité des armes la force de l'intelligence et proclamaient que, sur ce terrain, nous étions les conquérants.

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La représentation d'hier a été moins tragique mais non pas moins chaleurense. Le grondement de la canonnade ne s'ajoutait plus, Dieu merci, au bruit des applaudissements. Cependant ceux-ci s'enveloppaient d'une sorte de gravité recueillie... Peut-être était-on plus gai en 1871. L'imminence du péril stimule les imaginations, fouette les nerfs, crée comme un désir de protestation et de bravade (voyez la belle humeur qui règne aux abords du champ de bataille). L'éloigné ment apaise, assombrit, éteint... Chaque spectateur, dégagé de toute inquiétude personnelle, sent peser sur lui la torpeur de l'angoisse générale ; il s'évade ; il songe aux absents ; la moitié de lui-même n'est pas là. Et pui'5 Tartuffe ne saurait passer pour une pièce joyeuse. Ce fut jadis une question controversée de décider si, en l'écoutant, il fallait ou s'il ne fallait pas rire. Boileau se prononça nettement ; il raille le sot qui, dit-il,

Va ploiircr au Tartuffe et rire à VAndromaque.

Grimm déclare dans ses lettres que « l'on rit à Tartuffe depuis le commencement jusqu'à la fin «."Les arteurs du dix-septième et dix-huitième siècle accen tuaient les côtés bouffons de l'œuvre ; ils se conformaient à l'intention de l'auteur et prenaient soin, comme lui, de dissimuler sous l'exubérance de la farce l'âpreté de la satire. Depuis l'époque révolutionnaire. res ménagements sont superflus. L'influence de Sten ilhal et de Balzac modifia l'idée que se faisait le public de certains personnages classiques et, par suite, l'inlerprétation de ces rôles. Les maris trompés cessèrent d'être entièrement ridicules ; la compassion s'attacha aux infortunes d'Arnolphe, l'admiration et le respect aux fureurs d'Alceste. Tartuffe subit les effets de cette nouvelle façon de considérer les choses. Peu à peu, la 'omédie devint drame. L'imposteur prit une allure inistre. On n'observa en lui que le bas aventurier, ma ihinateur d'intrigues et captateur d'héritages. On

oublia que le coquin, glouton, ooncupiscent, haut en couleur, mal élevé, qui mange six perdrix avec une moitié de gigot en hachis, vide les bouteilles et rote à table, avait aussi des aspects comiques. Voulant le rendre encore plus odieux, on le dramatisa, on lui prêta des desseins profonds, on enfla démesurément sa taille. M. Silvain — et je l'en loue — essaye de ramener le a bon monsieur Tartuffe » à ses vraies proportions. Il le représente sous les traits d'un énorme bedeau sanguin, congestionné, faussement humble, cyniquement ingrat, tourmenté de désirs lubriques que sa lourdeur et son âge (l'excellent coniédien est un peu marqué) contribuent à rendre grotesque. Il débile savamment, d'ailleurs, la déclaration que Mlle Sorel accueille a^ec un mélange d'ironie discrète, de curiosité et de dégoût. Car le drôle s'est frotté aux humanistes et aux théologiens ; il parle, à l'occasion, une langue papelarde, fleurie, pleine de suavité. Il prêche. Ses mots caressent Elmire en même temps que ses doigts la frôlent.

De toutes ces figures demeurées si vivantes, et sur lesquelles les siècles glissent ^ans les vieillir, deux sont particulièrement françaises. Orgon... Dorine... Oh ! que ceux-là appartiennent bien à notre race, par leurs qualités, par leurs défauts ! Orgon, issu d'honorable souche bourgeoise, fils de juge ou de marchand, possesseur d'une maison richement montée, d'un solide patrimoine, se distingua jadis au service du roi.

Nos troubles l'avaient mis sur le pied d'homme sage., Et pour servir son prince il montra du courage.

Mais Tartuffe a surgi... Dès lors, complète métamorphose. \

Orgon est devenu comme un homme hébété Depuis que de Tartuffe on le voit entêté.

Comment le fourbe s'y est-il pris pour s'emparer

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si ptroitement d'Orgon ? Il l'a accaparé, isolé, détaché de tous liens familiaux ou sociaux. Sa dupe ne voit désormais que lui, ne voit que par lui.

Il l'appelle son frère et l'aime dans son âme

Cent fois plus qu'il ne fait mère, fils, frère et femme...

Enfin il en est fou, c'est son tout, son héros.

Il l'admire à tous coups, le cite à tous propos...

Tartuffe, avide et pratique, use, abuse de l'aubaine. Son cagotisme en tire à toute heure des sommes.

Telles sont les dispositions de l'époux d'Elmire lorsqu'il apparaît au premier acte. Le génie théâtral de Molière leur donne une expression saisissante dans la scène du « pauvre homme ». Ici, Orgon n'est plus raconté par les autres personnages, il se peint lui-même. Ce mot dix fois répété, obstinément opposé aux explications de Dorine, montre de quelle obsession il est la proie :

Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir. Avec un mal de tête étrange à concevoir.

— Et Tartuffe ?

— Tartuffe ? Il se porte à merveille.

Gras et gros, le teint frais et la bouche vermeille.

— Lé pauvre homme !

Le secret de la fascination qu'exerce sur lui Tartuffe, il l'expose longuement, minutieusement à son beaufrère Cléante. Il ressent l'impérieuse envie d'entretenir quelqu'un — qui que ce soit, même un confident hostile — de l'unique sujet qui lui tienne au cœur : sa tendresse pour l'intrus. Il ne peut en détourner sa pensée. Et le fond de son tempérament se révèle. Orgon est un impulsif, un « emballé ». Avec cela très violent, comme ceux de son espèce. Ne tolérant pas la contradiction, il marche droit devant lui ; il a des œillères. Le sage interlocuteur qu'il tâche en vain de lonvaincre le juge parfaitement quand il dit :

Les hommes la plupart sont étrangement faits. Dans la juste nature on ne les voit jamais, La raison a pour eux des bornes trop petites...

Cette critique, loin de l'apaiser et de l'éclairer, l'exaspère. L'effort tenté pour l'arracher à son illusion l'y enfonce davantage. Il joint à la crédulité l'entêtement. Peut-être eût-il cédé à la persuasion complaisante. Hevirté de front, il se bute. Il ne veut pas avoir tort. L'orgueil blessé, la passion surexcitée, vont transformer ce brave homme en tyran domestique. Il restera sourd aux touchantes prières de Marianne, torturera l'innocente enfant, oubliera les promesses qu'il lui a faites, la jettera en pâture au scélérat.

Mortifiez vos sens avec ce mariage.

Sa dureté le stupéfierait s'il s'écoutait parler, s'il se regardait agir. Mais, incapable de discernement, il vit dans l'atmosphère où l'ont plongé les sournoises manœuvres de l'hypocrite. Comme il n'exécute rien avec mesure, il exagère la dévotion, de même qu'il afficherait l'athéisme, s'il avait subi l'influence d'un libertin. Plus on s'efforce de l'arracher à son erreur, plus il s'y cramponne. Il repousse la dénonciation de Damis ; il récuse, sans examen, la déposition de ce témoin, que corrobore l'aveu de la principale intéressée.

Ah ! traître, oses-tu bien par cette fausseté Vouloir de sa vertu ternir la pureté .!*

Les bouillonnements de son humeur autoritaire et taquine l'entraînent vers la faute irréparable. Il donne au coquin des armes qui se retourneront contre lui. Il se dépouille, il se livre.

Ce n'est pas tout cncor ; pour mieux les braver tous Je ne veux point avoir d'autre héritier que vous.

Lorsque enfin le stratagème d'Elmire l'a désabusé, lorsqu'il se trouve en face de l'infamie de Tartuffe, Orgon ne songe point que le traître, redoutable par ses soins, peut le perdre ; il le démasque et le chasse ;

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