CHAPITRE III
Le théâtre pendant le Directoire et le Consulat (1796-1804).
La chute définitive d'un pouvoir détesté de tous, l'espérance que le Gouvernement nouveau continuerait à pratéger la liberté renaissante depuis quelques mois, remplissaient les cœurs d'allégresse. Une vie nouvelle semblait commencer. Le théâtre, lui aussi, se ranime, on se permet une critique ouverte des crimes passés. Parmi toutes les pièces à allusions qui parurent sur la scène, une, intitulée Le Bon Fermier^ mérite d'être signalée à cause du succès qu'elle obtint. L'intrigue de ce drame est des plus simples, ce n'est qu'une page, mais une page vécue des mauvais jours de la Terreur. Les comptes-rendus de l'époque en font l'analyse en ces termes : « On voit un honnête « cultivateur qui pleure sur la mort de son maître « que les monstres à face humaine ont égorgé. Il « sauve les deux enfants de ce dernier, les enlève
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« de Paris et sacrifie tout, même la dot de sa fille, « pour racheter le bien de ceux auxquels l'attache « la reconnaissance et le devoir, puis aussitôt il « fait un acte de cession de ce bien aux pauvres « victimes. Le 9 thermidor est le signal de la « délivrance, lui alors, essaie de se soustraire à la « reconnaissance de ceux auxquels il a sauvé la « vie et qu'il a tirés de la misère; il ne peut y parce venir, n'échappe pas à leur gratitude et est « récompensé par le bonheur de sa fille qui épouse « le fils même de son malheureux maître. » Cette pièce de Ségur Cadet avait été jouée à Paris, le 27 ventôse an III (19 mars 1795), c'est-à-dire un an avant son apparition sur le théâtre de Caen. L'auteur dans sa préface déclarait « qu'il présente aux yeux ce doux tableau pour ranimer l'amour de l'humanité si nécessaire à l'ordre social dont il est le lien. » C'était répondre exactement aux sentiments des masses, qui, par une réaction facile à comprendre, étaient entraînées vers une sorte de sensibilité plutôt exagérée et « l'amour de l'humanité. » Les tirades contre la Terreur, dites par le Bon Fermier à sa femme, craignant le retour de ce régime odieux, étaient applaudies à Caen, comme à Paris :
« Y penses-tu, ma femme, la Terreur revenir? « Cela est impossible. Elle ne souillera plus la « France. Nous le jurons tous ! Tout ce qui est
« bon et honnête n'a été que faible, en laissant « dominer les tyrans, mais une seconde fois ce « serait un crime. Crois-moi, les amis de l'ordre, a de l'humanité, se réuniront contre l'oppression. « Je te le répète encore une fois : Nous le jurons
« tous » Et la foule d'unir ses serments à ceux
de l'acteur, qui les impressionnait vivement, car c'était avec un très vif relief, que ces individualités vertueuses se détachaient dans ce cadre dramatique, pourtant si naïf, et qu'elles se produisaient à l'admiration attendrie des spectateurs. Ce qui prouve bien, comme le fait remarquer M. H, Velschinger, dans son Théâtre de la Révolution, que tous ces hommes sont bien moins les fils du railleur Voltaire que du sentimental Rousseau.
Cette popularité de la pièce du Bon Fermie?' n'était pas pour plaire aux patriotes formant à Caen un groupe peu considérable mais intrigant et remuant. Ils protestèrent avec toute l'énergie, dont est capable une mauvaise cause. Le général Dugua, qui commandait la place, se mêla de l'affaire; le i5 thermidor (2 août), il donna l'ordre de suspendre les représentations comme étant de nature à troubler la tranquillité publique (i;.
(i) « Il pensait que cette comédie, quoique remplie « de sentiments pleins de loyauté et de délicatesse, « rappelait trop de souvenirs que l'on devait chercher
On se le tint pour dit et pendant un certain temps on ne donna plus que des pièces insignifiantes, telles que Le dissipateur ou L'honnête friponne, comédie de Destouches, l'opéra bouffe de Champein •.Lamélomanie; Lesfemmes rusées ou la journée difficile, comédie nouvelle en 3 actes et en prose de Dumaniant; Paiil et Virginie « au bénéfice des citoyens Hennique et Munier, acteurs » etc..
Cette accalmie ne pouvait durer. Le 2 Vendémiaire an V (26 septembre 1796), les troubles recommencèrent au théâtre à propos d'une pièce soi-disant royaliste : Les suspects. Le parterre retentit de vociférations, et interpella l'administration municipale en criant « à bas l'écharpe ! » ; enfin une petite émeute.
Pour corser la chose, la presse s'en mêla.
Le Bulletin particulier du Calvados, journal fort avancé, très Jacobin d'esprit et de tendances,
« à éloigner plutôt qu'à entretenir. Le ministre « approuva la conduite du général. Ce qui parut assez « juste. D'un autre côté, cependant, après avoir autant « souffert par les excès des soi-disant patriotes, il n'y « avait pas grand mal i) les tourner en ridicule. C'était « la seule vengeance que l'on exerçait contre eux, et à « juger par le passé, ils n'auraient pas été si modérés, « si leur parti anarchique avait eu le dessus. » (Mss. Esnault).
attaqua avec énergie et la direction du théâtre et, les incroyables « a paôle superbe » qui, disait-il, menaient toute cette campagne. On ne parlait rien moins que de conspiration; on signalait un sieur Guéret, ci-devant chef de chouans, comme étant à la tête des meneurs et l'on ajoutait que tout se faisait du consentement et à l'instigation du directeur du théâtre. Enfin on mêlait à tout cela le représentant du peuple Larivière, suspect de modérantisme.
Le sieur Deterville, alors directeur ou pour nous conformer à sa façon de parler « associé au théâtre de Caen » protesta avec indignation; il fit remarquer que les perturbateurs n'étaient autres que les patriotes eux-mêmes. « Quant au citoyen Henry Larivière, ajoutait-il, il n'avait été en rapport avec lui et ne lui avait écrit que pour se renreigner et lui demander pourquoi les pièces qui se donnent journellement à Paris sont défendues dans les départements. » C'était une allusion directe à l'intervention du général Dugua et à l'interdiction de la pièce du Bon Fermier. La défense était habile et pour quelque temps on le laissa tranquille.
La fin de l'année 1796 ne présente plus sur le théâtre de Caen d'événements remarquables. On doit seulement signaler l'établissement de la taxe sur les spectacles, au profit des pauvres, décrétée
par lettre du ministre de l'intérieur du i6 Nivôse an V (i). Cette circulaire n'était que le rappel de la loi du 7 frimaire précédent, qui établissait, en faveur des indigents, une taxe sur les billets de spectacles et autres lieux de divertissement publics. Les nécessiteux, non admis dans les hospices, bénéficiaient du produit de cette nouvelle contribution. C'était la consécration officielle de la mesure prise par l'administration municipale en 1791 sous la direction des sieurs Duplan, Dorville et de Madame Pezey; aussi ne donna-t-elle lieu dans notre ville à aucun ennui. Du reste, un arrêté du Directoire exécutif du 29 frimaire avait organisé la perception de cette taxe supplémentaire, en chargeant les directeurs et entrepreneurs de prélever un décime par franc en sus du prix des billets d'entrée (2).
Le théâtre^ au début de l'année 1797, se trouva aux prises avec de sérieuses difficultés. La municipalité après avoir suspendu la représentation de la pièce des Suspects, décida de l'autoriser de nouveau. Elle cédait ainsi à la volonté populaire, clairement manifestée, aussi bien qu'à une plus juste appréciation des choses.
Il était d'ailleurs facile de voir que les allusions
(i) Voir archives du Calvados L. Reg. 54. (2) Voir registre du Bureau des secours.
« ne s'adressaient qu'à des mémoires maudites de tous et ne critiquaient qu'une loi féroce, celle du 7 septembre an II relative aux suspects ». Mais, si c'était là l'opinion des gens de bonne foi, ce n'était pas, à beaucoup près, celle des clubistes ou jacobins habitués du théâtre. Ceux-ci accueillirent les tirades modérées par des vociférations. On criait : « à la lanterne les suspects » ! et l'on lançait sur le théâtre tout ce qui tombait sous la main.
Le général La Rue, qui avait remplacé à Caen le général Dugua, ne put, malgré tous ses efforts, étouffer le bruit et en imposer aux meneurs. Il fallut l'intervention des citoyens Descotils, juge de paix, et Carpentier, commissaire du Directoire exécutif. Ils déclarèrent que le rideau ne serait pas baissé et que la représentation continuerait. Devant cette fermeté, les protestations cessèrent quelque peu et les amateurs de bruit se contentèrent d'applaudir ironiquement certains passages, où étaient dépeints les actes révolutionnaires. C'est ainsi que l'on criait : « bravo ! » lorsque l'acteur en scène prononçait ces mots :
w Et s'il se rencontre quelques jolies filles, paf, en
[réquisition ! »
Ou encore ceux-ci :
« Sur de beaux meubles d'acajou '< Poser les scellés, quel délice ! »
tandis qu'au contraire on couvrait de sifflets les
tirades de ce genre : « J'ai toujours partagé les « sentiments de ces vertueux proscrits. Ils vou- « laient le bien, ils voulaient des lois, ils voulaient « la République, mais la République forte par « son gouvernement, forte de ses lois, forte de « ses finances, forte de sa justice et forte, enfin, « de l'amour et de l'union des citoyens »,
Peu à peu, comme il arrive toujours en pareil cas, les perturbateurs finirent par se lasser et les représentations reprirent un cours régulier, troublé seulement par des incidents semi-comiques. On les aurait sans doute peu remarqués dqns une plus grande ville que Caen; là ils firent le bonheur d'une petite société de province, à l'affût des moindres scandales. Le récit de l'un d'eux nous est parvenu sous la forme d'un conte en vers d'assez agréable facture. Nous le réproduisons in extenso, c'est, en effet, une étude curieuse des mœurs de cette époque brillante et mondaine. Partout trônaient les incroyables, dont les costumes, les manières et le langage ont fait le succès de certaines opérettes modernes.
L'INCROYABLE MYSTIFIÉ (i).
Naguère au spectacle assistoit Zeune zen à manières femelles,
(i) L'incident se passa le i" ventôse an V (dimanche 19 février 179^).
A son air « adorable » on voyait que c'était Un gentil héros de ruelles, Et que toujours auprès des belles Le tendre amour bien le traitait.
Les grâces ont formé sa charmante figure, Il a le plus joli maintien^
Et la mode nouvelle ordonne sa parure.
Un large habit carré, des oreilles de chien, Il est vraiment tout à fait bien.
Ajoutez à cela les tons d'un petit maître,
Menton imberbe et qu'on voit disparaître
Au tond d'une cravate arrangée avec soin. On avait peine à reconnaître Le fils du savetier du coin, Souffrant de voir, même de loin, L'honnête homme qui l'a fait naître ; Car ce brave homme est citoyen,
Et du bonheur public, dans sa classe, un moyen.
« Irus » gagne son pain et son fils le dérobe. Gelui-ci pèse sur le globe.
Son père vertueux y passe doucement; Mais ce fils est homme à la mode, Il vit très fastueusement.
Et, dans ce siècle si commode,
Souvent à qui vit bien, importe-t-il comment? L'on voyait dans la même loge Brillant objet dont il se montre épris; Leur union de chacun fait l'éloge :
Tous deux sont bien du même prix.
Raimonde est jeune, elle est coquette et belle, Jamais sévère ni cruelle.
Et la pudeur est un point rabattu, Quand de cadeaux satisfaite est Raymonde,
Même on dit qu'en entrant dans le monde Elle osa se vanter d'avoir peu combattu Pour sauver le trésor de fille pudibonde.
Eh! contre une perruque blonde, Riches ameublements, robe à la grecque ou ronde,
Que pouvait faire sa vertu?
Divin était ce jour-là le spectacle;
Il attira grand nombre d'amateurs,
Et jamais saint faisant miracle
Ne fut suivi de tant de sectateurs.
Tous s'y pressoient, gens oisifs et d'affaires, (( Honnêtes gens s'entend; » d'autres on n'en vitguères. De deux goujats se disant écrivains Et la mauvaise prose, et les vers pitoyables
Cousus en scènes détestables, Ou tour à tour parlent des jacobains
Et de larmoyans incroyables,
Divertissoient les nouveaux parvenus '
Et les gros bourgeois gobe-mouches.
Hélas! Qu'êtes-vous devenus Divin Molière! O Regnard! O Destouches?
Le \etine ^^en se fatiguait les mains
A force d'applaudir de superbes tirades,
Crioit : Bas! bas! à des républicains Qui payaient de mépris tant de fanfaronades.
Au milieu de son engouement Arrive un vieux soldat, qui près de lui prend place.
Bientôt d'eiïroi sa présence le glace
Bientôt il n'a plus d'enjouement.
Que d'un soldat français rayonnant de courage
L'aspect est d'un mauvais présage !
Qu'il est d'un fâcheux voisinage!
Incrédule, demande aux bataillons nombreux
Que vomissent la Germanie,
Et la Bohême et la Hongrie, Par de vieux généraux, dans les champs d'Italie
Conduits à des revers honteux,
Ils te diront ces guerriers malheureux,
Qu'à Jésus-Christ, puis à la bonne Vierge
Ils ont beau se recommander,
Que saint Michel de sa flamberge
Vainement voudrait les aider;
11 faut ou fuir, ou passer Tonde noire;
Car tous les Saints du Paradis
Contre un français puisant sa gloire
Dans la gloire de son pays
En seraient eux-mêmes occis
S'ils lui disputaient la victoire.
Le zeune zen avait été surpris
Dans son allégresse indiscrète,
Da là son trouble : il reprend ses esprits,
Et son œil plonge, aidé d'une lorgnette,
Sur des élèves de Cypris, Dont la présence a fait un céleste pourpris
D'un lieu sale comme un taudis; Car le théâtre à Caen, où Thalie en grisette.
Et Melpomène, en vrai ton de soubrette.
Déclament des vers mal appris,
Ne vaut pas ma foi la guinguette
Où va danser le badaut de Paris.
Quand il eut lorgné les actrices,
Les merveilleuses d'alentour,
Mon zeune zen va lorgner à son tour L(! brave dont le corps couvert de cicatrices,
L'habit s'en allant par lambeaux,
Attestent les nobles travaux.
Le volontaire indigné de l'audace
Ne lui dit que ce peu de mots :
« Sans me lorgner, regarde en face ».
Le beau jeune homme interdit et confus
S'éloigne et ne reparait plus.
Hélas! au sortir du théâtre
Il se trouva dans un autre embarras;
II s'en allait donnant le bras
A la beauté qu'il idolâtre;
Son père, un soulier à la main
Sortant de chez une pratique,
S'en retournait à sa boutique Reprendre tire pied, fil, alêne et manique,
Gagner de quoi vivre le lendemain,
Tout en chantant chansonnette ou cantique:
Car c'est ainsi que cela se pratique
Chez tout bon et vieux savetier.
Il venait vers son fils; un maudit clair de lune
Fclairait la rue en entier.
Hélas! où se réfugier?
Son père le saisit et lui chante une gamme...
Gamme des gens de son métier,
Et perd aussi le respect pour la dame.
A chacun d'eux son lot est départi.
Dans cette occurrence que faire?
Notre élégant prend pourtant un parti.
Quel? De méconnaître son père,
Grand tapage, gens d'accourir,
Scène burlesque et gens de rire Aux dépens de ce fils, souffrant juste mart3Te,
Et dont le cœur ne se pourra guérir.
Longtemps il fait de vains efforts
Pour se soustraire à la cohue,
Il perce enfin la foule qui le hue,
Mais sans emporter de remords.
Il a tout oublié, les lois de la nature.
Les lois de la société.
Aujourd'hui mauvais fils, demain épou.x parjure.
Demain ami sans loyauté.
Ne croyez pas que son âme s'épure; N'a-t-il pas de son cœur étouffé le murmure? N'a-t-il pas fait divorce avec la probité?
Dieux! Quel amas de turpitudes!
Voilà, voilà, frivoles jeunes gens,
Ce qu'on gagne à se vendre aux grands,
A caresser, singer leurs habitudes.
Tous les incidents ne se terminaient malheureusement pas par des vers, et le mois de mai {i8 floréal an V) vit des troubles sérieux e'clater à propos d'un air soit-disant hostile aux patriotes, chanté comme intermède. Il y eut rixe entre des spectateurs et des soldats; le sang coula et le théâtre fut fermé pendant deux jours. Plus ou moins violentes, ces agitations se répétèrent avec une fréquence, qui démontrait l'insuffisance de la police locale. On commençait à s'en apercevoir en haut lieu; le 28 floréal an V (i), le ministre de la police générale écrivit aux administrateurs de Caen la lettre ci-contre, assez sèche dans la forme. Elle exprimait l'étonnement et le mécon-
(i) Elle fut publiée dans les journaux le 3 prairial an V. (22 mai 1797).
tentement que causaient leur mollesse et leur imprévoyance.
« Je suis informé, citoyens, que le i8 de ce « mois des troubles violens se sont manifestés « au spectacle de Caen. La garde nationalle, elle « seule, par sa contenance assurée, en a empêché « les suites, qui ne pouvaient que devenir funestes. « La force armée, obéissante et qui ne délibère « point, a donc eu la gloire seule, sans le con- « cours de l'autorité administrative qui devait en « pareil cas mûrement délibérer, de s'opposer à « l'effusion du sang et de faire respecter la vie des « citoyens. Elle a trouvé dans son énergie natu- « relie, celle que vous deviez réveiller en elle par « une conduite vigoureuse, que vous n'avez point « tenue.
« Si le théâtre de Caen a été sur le point d'être « ensanglanté, on ne peut attribuer la cause qu'à « votre tolérance, qu'à votre tiédeur dans les « arrêtés du directoire qui ont proscrit des airs « qui ne tendent qu'à rallumer les haines et qui « ne doivent jamais se faire entendre, surtout « lorsqu'ils ne sont point annoncés sur l'affiche « indicatrice du spectacle.
t Vous devenez, citoyens, responsables de la « tranquillité publique. La paix intérieure de « Caen repose entièrement sur vous. Si désor- « mais, dans le spectacle de votre commune, il
« s'élevait le moindre trouble, s'y on y chantait « l'air provocateur du réveil du peuple, ou tout « autre non annoncé sur l'affiche, je vous ordonne « de faire fermer le spectacle.
« Au surplus, je vous recommande expressé- « ment de dénoncer aux tribunaux les auteurs des « troubles du i8 de ce mois, que vous connaissez « puisque quelques-uns ont été entendus dans le « lieu de vos séances et de les faire poursuivre « conformément aux lois.
« Vous voudrez bien me rendre compte du « résultat de vos démarches à cet égard.
« Le ministre de la police générale,, « Signé : Cochon ».
Les mesures prises furent sans doute insuffisantes, car moins de trois mois après, le i5 thermidor (2 août), des rixes éclatèrent de nouveau entre des jeunes incroyables et des jacobins qui, suivant l'usage, protestaient contre des couplets inoffensifs. Quelques jours après, par une coïncidence que nous relevons d'ailleurs sans arrièrepensée, arrivait à Caen un des personnages ayant le plus contribué par son influence à la révolution Thermidorienne.
La présence dans nos murs de Madame Tallien serait même sans doute complètement ignorée, si le Journal du Calvados n'en avait fait mention en
termes assez malicieux : « Plusieurs journaux, « lit-on dans le numéro du 19 thermidor (6 août), « avaient annoncé que Mesdames de Staël et Tal- « lien se disputaient, auprès de Son Excellence « Ottomane, l'honneur de recevoir le Mouchoir. « Il paraîtrait ou que ces bruits étaient dictés par « un esprit de méchanceté, ou que Madame Tal- <i lien s'est départie de ses prétentions, car elle a « quitté Paris et est arrivée ici d'hier au soir ».
Quoiqu'il en soit de la présence à Caen de Madame Tallien, les représentations reprirent un cours normal pendant quelques mois. On donna successivement : la Belle Arsène de Monsigny avec son air célèbre toujours acclamé : « Rien ne plaît tant aux yeux des belles que le triomphe des guerriers ». Puis Biaise et Babet: Félix ou l'Enfant trouvé^ opéra en trois actes; A\émia ou Les sauvages^ opéra en en 3 actes; Paul et Virginie; Sargines ou L'élève de V amour ; Les dettes^ opéra en 3 actes ; pièces dans lesquelles parut « M. Michu, célèbre artiste de l'opéracomique national de Paris » et une foule de petites comédies qui ne méritent pas même une mention.
Il faut arriver au 29 vendémiaire an VI (20 octobre 1797), pour trouver une représentation sortant un peu de l'ordinaire. Ce jour-là, on donna au théâtre une soirée « avec grand spec-
tacle », en l'honneur de Hoche : « dont la mémoire sera longtemps chère aux habitants de Caen ». Le matin avait eu lieu une cérémonie funèbre; le soir on joua Guillaume Tell et Vapothéose de Hoche : « telle qu'elle a été représentée à Paris, au théâtre des Arts ».
Rien ne manqua à cette fête.
Un jeune auteur caennais composa pour la circonstance l'hymne suivant qui fut chanté sur l'air : Si des tristes cyprès, etc.
Unissons les cyprès Aux palmes de la gloire, Et mêlons les regrets Aux chants de la victoire.
Toi, qui fis fleurir l'olivier
Aux rives de la Loire
Et qui fis plier
Le Germain altier, Ta mémoire, Ton nom, tes éclatants succès
Sont gravés à jamais
Dans le cœur des Français.
Couronnons de cyprès L'autel de la victoire.
Et mêlons les regrets A l'hymne de la gloire.
Des trésors de Cérès, Si ton sol, ô Neustrie, Du laboureur en paix Couronne l'industrie.
C'est qu'au roj^alisme en fureur
Opposant son courage
Un héros vainqueur
Fut ton défenseur...
C'est que sage,
Terrible et clément à la fois,
11 fit chérir les lois
Et bénir ses exploits.
Couvrez-vous de cyprès, Enfants de la Neustrie, Et mêlez vos regrets Aux pleurs de la patrie.
O vous, à qui sa voix Commandait la victoire.
Guerriers, de ses exploits Conservez la mémoire.
Devant lui de succès nouveaux Mars ouvrait la carrière, Mort! soudain ta faulx
Frappe le héros...
La barrière Se ferme, et ton bras destructeur Vient de son bras vainqueur Enchaîner la valeur...
Pourquoi ces noirs cyprès Enfant de la victoire?
Hoche vit à jamais Au temple de la gloire.
L'année théâtrale touchait à sa fin. Le propriétaire de la salle de spectacle, cédant aux justes
réclamations du public, se décida à faire des réparations devenues indispensables et diverses améliorations « et embellissements «. Du 3 frimaire au 6 (i3 décembre 1797) (i), il s'adressa au public pour trouver des fonds et ouvrit « un « emprunt par action, portant privilège bien « assuré sur cette nouvelle construction et, « ensuite, un intérêt honnête ». De plus il promettait aux actionnaires des entrées de faveur suivant la somme souscrite. Nous ignorons si les versements furent nombreux; ce qui est certain, c'est que les réparations commencèrent. Elles durèrent fort longtemps ; pendant trois mois environ, les habitants de Caen furent privés de leur théâtre.
La réouverture n'eut lieu qu'après les fêtes de Pâques. Nous avons peu de détails sur le répertoire à la fin de cette année 1798; on donnait des pièces sans grand intérêt, si nous en jugeons par les lignes suivantes. Elles sont extraites de la correspondance d'un jeune ingénieur qui eut plus tard son heure de célébrité. Les circonstances l'avaient fixé à Caen pendant
(i) Une pièce intitulée Charlotte Corday ou La Judith moderne, fut éditée à Caen cette année 1797; fut-elle représentée sur le théâtre? C'est là un point qu'il ne nous a pas été permis d'élucider.
quelques mois(t) : « Cependant, écrit Léveillé, « le 17 Juin 1798 (29 prairial, an VI), je vous « dirai que je suis allé à la Comédie, vous ne « trouverez à cela rien d'extraordinaire. J'ai vu « L'enfant du malheur, pièce à enchantement, qui « se joue à Paris sur les théâtres du boulevard. « Me voici « saoul » du spectacle à Caen, il fau- « dra que j'y sois entraîné par quelque aimable « société ».
Pendant que l'on jouait ainsi des pièces assez insignifiantes, un habitant de la ville, le citoyen Lachesnée, avait écrit un drame politique à allusions fort vives, intitulé : Le j^evenant de Bavent; les représentations n'en furent pas tolérées par mesure de police. En vain la citoyenne Aubri et le citoyen Tallier, « maître en a musique » du théâtre de Caen, faisaient-ils des pétitions pour être « seuls autorisés à jouer cette « pièce »; on leur répondait par une fin de non recevoir, en des termes qu'il est curieux de relever (2) : « Vu les diverses lettres du ministre
(i) M. Langlois, président de la Société des antiquaires de Normandie, a publié dans le Bulletin de la Société des Beaux-Arts, année 1889, une intéressante notice sur l'ingénieur Léveillé.
(2) Archives du Calvados, série L., Reg. 24, arrêtés de l'administration centrale. Cette pièce nous a été obligeamment signalée par M. Raulin,
« de l'intérieur relatives à l'Instruction publique « et celles du ministre de la police générale sur « la police des théâtres ; considérant que le théâtre « doit être l'école des moeurs et du bon goût et « qu'on ne doit laisser mettre en scène que les « pièces qui offrent l'un et l'autre avantage; que « la pièce présentée par le dit Lachesnée ne pré- « sente aucun but moral; qu'elle est un tissu de « rapsodies au moins insignifiantes, quand elles « ne choquent point par les expressions triviales ; « qu'elle est l'opprobe des arts et que sous ce « rapport elle ne peut être donnée au public sur « le théâtre dramatique de cette commune.
« Vu le rapport du bureau de police et le « commissaire du directoire exécutif entendu, « nous, administrateurs du département du Cal- « vados, arrêtons : Il n'y a pas lieu de délice bérer sur la demande du pétitionnaire. Suivent « les signatures : Desloges, Lacesne, Olivier, etc. »
Il est facile de deviner que, malgré les motifs mis par eux en avant, les administrateurs étaient guidés par des raisons politiques et non par la seule crainte de voir représenter une pièce médiocre.
Cette vérité éclate encore plus clairement par la suite. En effet, la municipalité ayant fini par céder aux sollicitations des pétitionnaires, l'administration centrale s'émeut et le 1 3 brumaire (an VII),
l'invite à surseoir à l'autorisation « qu'elle a « accordée au sieur Lachesnée, de mettre sur la a scène un ouvrage de sa composition et de le lui « soumettre au cas où l'auteur insisterait pour sa « représentation (i) ». En effet, Lachesnée insistait, ainsi que le prouve une lettre du 22 brumaire. Le commissaire du directoire exécutif employa alors un dernier argument et signala l'auteur comme étant dans un état de « folie et « d'imbécillité ». Il invite l'administration à ne pas permettre « pareille ineptie dans le chef-lieu « d'un département qui a produit tant d'hommes « illustres, etc. » Lachesnée comprit le danger et, prudemment, ne donna plus signe de vie.
La censure, du reste, commençait à être impitoyable; le 5 floréal (an VIII), elle interdisait Athalie, et cette fois, par des motifs franchement exprimés : « Le Gouvernement ne veut pas que « les ennemis de l'ordre public trouvent dans un « zèle simulé pour l'intérêt des arts, un voile à « leurs desseins; dans la pièce d^Athalie, notam- « ment, beaucoup d'hommes y trouvent des « allusions à des souvenirs favorables au gouver- « nement qui n'est plus ». Par mesure d'ordre, le théâtre de Caen fut purement et simplement fermé.
(i) Arc. L.; Reg. 103.
Sa réouverture fut autorisée par décision du ministre de la police générale du 5 frimaire, mais avec obligation contractée par le directeur « de « ne plus jouer la pièce qui avait été un sujet de « discussion et de ne plus consacrer à l'avenir le « théâtre qu'à rallier les cœurs à la Répu- « blique (i) ».
Lucien Bonaparte précisa, d'ailleurs, ces restrictions par un circulaire du 22 germinal, interdisant de jouer autre chose que les pièces autorisées à Paris.
Les détails sont peu nombreux sur le répertoire de cette année. L'ingénieur Léveillé écrivait à un ami, le 10 nivôse : « On donne aujourd'hui « deux pièces nouvelles que je ne connais pas; je ft ne suis, depuis ton départ, allé que trois fois au « spectacle. Je te quitte donc un moment et j'y « cours...
« J'ai vu les deux pièces, dont la seconde seule, « Le marquis de Crac dans son castel, m'' a. amusé. »
Outre Le marquis de Crac on donna Paul et Virginie dans une représentation en faveur des hospices; Barogo ou Le ramoneur ; L'héroïne Indienne., pantomime dialoguée, mêlée de ballets; etc.
Le 22 nivôse an IX, le théâtre fut de nouveau
(t) Arch. du Calv., série L, reg. 65.
troublé à l'occasion de la pièce du Déserteur^ qui avait donné lieu à des applaudissements « scan- « daleux » pour employer les termes mêmes du ministre de la police. Foucher l'interdit et écrivit aux administrateurs municipaux une lettre qui contient de curieux passages, entre autres celui-ci : « Bien que le Premier Consul ait dit qu'il ne « s'occupait point des rois de théâtre, cela n'auto- « rise pas le directeur du spectacle à s'en occuper « et à troubler l'ordre en mettant ces personnages « en scène; d'ailleurs, telle chose qui n'est sus- « ceptible de produire à Paris aucune sensation « dangereuse, peut, dans un autre département, « produire un très mauvais effet, etc. »
La fin de l'an IX et le début de l'an X furent signalés par des incidents bruyants, notamment pendant les représentations du Traité nul et de Philippe et Georgette. Un officier de la 43= demibrigade, quelque peu pris de vin, se mit à invectiver les acteurs. On voulut le faire sortir par force; il protesta avec énergie, disant qu'il avait le droit de crier puisqu'il avait payé sa place. Un certain nombre de soldats présents prirent le parti de leur chef, des jeunes gens se mêlèrent à l'affaire; bref, il y eut des coups échangés, le rideau fut baissé et le théâtre fermé.
On en profita pour faire des embellissements et surtout des modifications destinées à rendre
plus efficace l'action de la police. On e'iablir, notamment, au parterre des banquettes fixes et régulièrement espacées. La salle fat soigneusement repeinte à neuf et élégamment décorée. Le fond et « la bordure » des loges étaient recouverts d'une couleur bleu tendre, choisie exprès pour faire ressortir « la blancheur et les roses du « teint des jolies femmes. » Une loge fut réservée à la municipalité, et le prix des places notablement diminué.
Pour prévenir tout retour des troubles passés, le maire, M. Daigremont de Saint-Manvieux, décida que la garde du théâtre serait désormais confiée à des troupes régulières, le 43* de ligne et le 29* demi-brigade légère. Une enquête sérieuse avait, en effet, démontré que la garde nationale était insuffisante. Le relâchement s'était mis dans ses rangs; tous les gardes nationaux, même sans être de service, entraient à chaque représentation et faisaient entrer en fraude « leurs parents, cousines et maîtresses (i) »; de plus, ils s'abstenaient en masse, à certains jours, sans cause prévue; c'est ainsi que le jour de la paix avec l'Angleterre « ils ne s'étaient pas trouvés dix sur « huit cents. »
(1) Rapport du maire, M. Daigremont de Saint- Manvieux. Arch.
Ces précautions prises, la réouverture du théâtre eut lieu le 3 nivôse, malheureusement devant un public très restreint, « tant il y avait « contre le théâtre de préventions injustes ». Le prologue, dû à un caennais, le citoyen Binet, était assez mal su. Quant à la pièce de fond, Le maréchal de Catinat^ elle fut bien jouée et bien accueillie.
Les rigueurs de l'hiver, les inondations empêchèrent le public de se porter au théâtre pendant la première partie de l'année. Quant aux artistes, il semble qu'il n'y ait que des éloges à leur adresser. Mesdames Lucien, Gamet, Ferouillat se partageaient les applaudissements du public; les sieurs Taillet et Dubreuil, avaient une certaine réputation; enfin, un italien, acteur insignifiant mais excellent chanteur, complétait dans cette troupe l'élément « à succès ». Quant au répertoire, il était choisi de façon à éviter tous nouveaux troubles; du reste, depuis la réouverture, le maire devait soumettre les pièces au préfet, qui seul donnait une autorisation définitive. Nous voyons reparaître les allusions antireligieuses des Visitandines, puis Adolphe et Clara; La fausse magie; l'opéra des Prétendus ; Les deux journées, etc.
Le lundi 7 thermidor, le public se pressait en foule au théâtre pour voir « les apparitions,
« spectres, figures vivatites, mystères des anciens « mages, ^> évoqués par l'illustre citoyen Garnier, qui s'intitulait pompeusement : « directeur du « Théâtre français de l'Opéra bouffon de Paris. »
Les badauds sont de tous les temps; mais pas plus alors que maintenant, ils n'aimaient que l'on se moquât d'eux trop ouvertement; aussi la représentation menaça de tourner au tragique : on voulait jeter à l'Orne le citoyen Garnier et le lendemain \çs Affiches du Calvados publiaient les lignes suivantes :
« Il est impossible de tromper le public avec « plus d'audace et d'effronterie que ne l'a fait hier « le citoyen Garnier, qui s'est dit ci-devant direc- « tcur de l'Opéra bouffon de Paris, Délaissés des « parisiens, ces deux messieurs ont cru se venger « des caprices de la fortune et du sort sur les « crédules habitants des provinces. Ils ont réussi « dans notre ville jusqu'à un certain point; « leurs spectres, leurs démons ont produit leur « effet quant à la recette. Une foule immense s'y « est portée, jamais salle ne fut mieux garnie. Il « n'en a pas été de même quant à leurs talents en « physique : les sifflets, les huées, les murmures « d'indignation, voilà les miracles qu'ont opéré « Les mystères des anciens Mages de Delphes et « de Memphis. La lanterne magique, les ombres « chinoises sont admirables auprès. Au reste, ils
<( ont bien fait de ne donner qu'une resprésen- « tation, la seconde eut porté le public à se mêler « de leurs expériences. Une chose au moins les « console, s'ils n'emportent pas notre estime, ils <( emportent notre argent. C'est une escroquerie, « que peut-être la police aurait dû punir en « arrêtant la recette. Pour éviter tout retour sur « ce point important, ils sont délogés de très « grand matin, avec leurs diables et leurs esprits « follets. Ils vont les transporter, dit-on, à Rennes « et à Nantes; si la réputation, qu'ils se sont (( acquise dans ce pays, les suit jusque-là, leur « enfer, s'il échappe aux eaux d'Ille-et-Vilaine, ne « franchira pas sans doute les bords de la Loire ». Sauf cet incident. Tan X ne présente guère de faits saillants. Les principales pièces jouées sont : la comédie des Cent louis ; Le voyageur allemand ; V heureux quiproquo; les reprises de Pierre le Grande l'opéra toujours apprécié de Grétry, et du Calife de Bagdad, de Boieldieu, tous les deux remarquablement chantés par Madame Gamet et Madame Genty, qui montra une grande finesse dans le rôle de « Lemaïde »; La caverne ou Rolendeau, chef des voleurs, opéra de Le Sueur, avec combats et évolutions militaires; un opéra nouveau de Gavaux : Le diable couleur de rose ou Le bonhomme misère, pièce ornée d'une « déco- « ration nouvelle, formant double décors par un
« changement à \ue, dont une chaumière se « change en château et une belle maison s'écroule « et se reconstruit »; enfin, La caravane du Caire de Grétry.
La salle du Vaux-Hall était également fréquentée; on y donnait aussi quelques vaudevilles, mais les exercices d'adresse et de physique du citoyen Castelly attiraient surtout un public, désireux d'oublier les prétendus prodiges du « directeur de l'Opéra bouffon de Paris » si piteusement éconduit.
Pendant les premiers mois de l'an XI, le répertoire reste, à peu de chose près, celui de l'année précédente. L'irato ou L'emporté, de Méhul, fut joué plusieurs fois avec succès, il en fut de même d'une comédie vaudeville, parodie du Calife de Bagdad. Arlequin esclave à Bagdad ou Le calife généreux; Paul et Virginie; Anémia; Lisbeth; Le Milscien, et le drame de Daleyrac (paroles d'Hoffmann), Léon ou. Le château de Monténéro., occupèrent successivement l'affiche.
Depuis quelque temps, on annonçait une pièce d'un auteur de la ville, et la curiosité était vivement excitée. Le 8 frimaire eut lieu cette représentation. C'était un opéra vaudeville, ayant pour titre : La jolie parfumeuse, par M. Bonnel.
La pièce mérite une mention toute spéciale, car, chose rare pour un essai dramatique local, elle
eut un succès complet et fut jouée nombre de fois. Le sujet était quelque peu léger. Il s'agit d'un officier qui s'amuse aux dépens de deux femmes, dont l'une, déjà vieille, montre des prétentions sur son cœur, tandis que l'autre, jeune et jolie, a dans plusieurs circonstances, témoigné du dédain et de l'éloignement pour les militaires. L'amour propre de ces deux dames est mis à une pénible épreuve; celui de leurs époux n'est pas plus ménagé. Un valet intrigant, suivant l'usage, aide son maître à placer les deux héroïnes dans les plus cruelles alternatives, tandis que, pour nous servir des expressions du temps : « Les maris sont « employés avec adresse à servir cette entreprise « hasardeuse. » Tout finit bien d'ailleurs puisque tous les deux en sont quittes pour la peur.
Des détails agréables, des situations piquantes, de jolis couplets, des saillies ingénieuses assurèrent le triomphe de l'auteur, qui, d'ailleurs, s'était déjà essayé dans ce genre de production. Les comptes-rendus de l'époque ajoutent : « qu'il « fut demandé et vivement applaudi; les hommes c( lui ont fait un accueil très flatteur, les femmes « attendent l'occasion de prendre leur revanche; « il est trop galant, sans doute, pour la leur faire « longtemps désirer. »
Le spectacle se termina par une scène bizarre qui se déroula hors du théâtre et dont nous trou-
vons un plaisant récit : « Un huissier vint saisir « la recette au nom de plusieurs auteurs pour de « l'esprit arriéré depuis quatre mois. Le citoyen « Gamet, au profit duquel était donnée la repré- « sentation, réclama fortement; il soutint que, « n'ayant fait usage de cet esprit que par com- « mission, il n'était point garant des évènemens « survenus à une marchandise qui dépérit tous « les jours. L'officier ministériel, avec un sang- « froid impénétrable, dont il venait de prendre le « modèle sur le rôle de Lisandre dont le citoyen « Gamet était chargé dans Vlrato, n'en a pas « pas moins instrumenté avec des égards, une « candeur et une ingénuité qui font honneur à « son caractère ; cassette, argent, billets, jusqu'aux « contre-marques même, tout a été saisi et « séquestré, requête du citoyen Dupont, chargé « par procuration de l'esprit des auteurs qui ont « paru dans cette circonstance fort attachés à la «matière. Cet incident n'avait pas été prévu « dans la pièce; l'auteur aurait pu en tirer parti, « mais l'acteur s'en serait bien passé. Heureusece ment il a des droits aussi sacrés que ceux des « acteurs; il les fera valoir devant la justice qui « sera chargée du dénoument. »
A La jolie parfumeuse succédèrent Trente et quarante ou Le portrait, opéra en i acte, succès du théâtre italien qui donna cette pièce soixante
fois de suite, chiffre considérable pour l'époque, et un autre opéra de Daleyrac : Leheman ou La tour de Neypstad^ dont on promettait monts et merveilles. Depuis deux mois, des affiches voyantes, portant un attirail militaire de fort mauvais goût, annonçaient la pièce en question. A première vue, l'on pouvait croire à un nouveau mode de recrutement ou à un spectacle forain; aussi la partie éclairée du public était-elle mal disposée contre cette pasquinade « indigne de l'art « dramatique qui comporte en lui-même quelque « dignité. »
Un peu grâce à ces préventions, mais beaucoup aussi, à cause de la faiblesse de Tintrigue, La tour de Newstad s'écroula dans l'opinion publique malgré « le grand combat où les Hongrois étaient « vainqueurs » et que les affiches représentaient d'une façon si suggestive. Le public eut manifesté bruyamment si le rideau ne se fut levé sur un vaudeville assez prisé; La banqueroute du savetier à propos de bottes, que les acteurs enlevèrent en gens désireux de se faire pardonner les coups de fusils et les cris assourdissants des instants précédents. Ce n'était guère, cependant, qu'une farce de carnaval, imitée par Maintinville du canevas italien de Federici, mais qui avait eu à Paris l'honneur de deux cent dix représentations.
Un acteur du théâtre Feydeau, Jausserand,
arriva à Caen le 1 1 nivôse pour six jours ; on l'applaudit dans le rôle de Versac, de La maison à vendre de Daleyrac, dans V Opéra-comique, de Ségur Jeune et Dupaty, dans Le prisonnier ou La ressemblance^ dans Le déserteur et dans Philippe et Georgette. Le charme et la distinction de son chant, « la chaleur et la légèreté de son action » lui attirèrent immédiatement le suffrage de chacun. Tous les acteurs, du reste, le secondèrent d'une façon remarquable, oubliant pour un Jour les querelles de rivalité et les Jalousies, qui, depuis quelques mois, rendaient la direction du théâtre une tâche fort difficile.
Après le départ de Jausserand, nous pouvons citer parmi les pièces les plus intéressantes jouées pendant ce premier trimestre : Romeo et Juliette, opéra en 3 actes de Stebelt; Le concert interrompu, opéra de Breton; // ne faut pas condamner sans entendre, opéra-vaudeville de Patrat; L'intrigue de carrefour ou Les amours de M. Pomad'in, opéra-comique du théâtre Montausier; Ida ou Que deviendra-t-elle? comédie en 2 actes; Le tableau des Sabines ou Les champenois à Paris; Le trompeur trompé ou Le retour des Indes; La bonne aubaine et la dinde du Mans ou Gripardin et ses clercs, vaudeville en i acte et en prose, du théâtre du vaudeville, terminé par un ballet; Le jugement de Salomon, mélodrame tiré de l'Ecri-
ture Sainte; Le mariage du capucin^ comédie en 3 actes; Le déguisement ; Le major Palmer, etc.
Les premiers jours du printemps de l'an XI avaient été marqués à Caen par un de ces événements, qui laissent toujours dans l'esprit des masses une impression profonde. Un malheureux, Charles Pain, condamné à mort pour assassinat et depuis seize mois dans l'attente de son exécution, venait d'être reconnu innocent d'après l'aveu même de la coupable. Les lettres de grâce ayant été entérinées, les artistes dramatiques résolurent de donner une représentation à son bénéfice. Le déserteur et La dinde du Mans composèrent le spectacle. Ce fut l'une des dernières représentations de cette saison pendant laquelle, outre Jausserand, se distingua un seul acteur : Pigears, dont la tenue à la scène, la chaleur du débit, la diction correcte, furent appréciées avec raison.
Le 2 floréal, la nouvelle société des comédiens français fit ses débuts; c'était surtout une troupe de comédie, où nous relevons les noms de Villeneuve, Masson, Julien, Gabriel, et ceux de Mesdames Normand et Clarice. Dès les premières représentations, ces acteurs conquirent les sympathies du public. On les applaudit dans : La femme jalouse, Zopire et Mahomet^ la Sémiramis de Voltaire, L'homme à trois visages ou Le pros-
crit vénitien^ mélodrame en 3 actes à grand spectacle, espèce de férié qui aurait gagné à être représentée sur une scène plus vaste et mieux disposée. La tragédie de Mérope, à cause de la maladie d'un acteur, fut moins appréciée; on peut en dire autant d'un drame traduit de l'allemand. Honneur et indigence^ qui, quoique bien joué, déplut par ses "situations forcées et les sentiments exagérés qui étaient en jeu.
Parmi les pièces à succès il faut citer : On ne veut pas le croire ou Le séducteur amoureux, comédie en 3 actes de M. Longchamps, jouée le 1 1 messidor. Il y avait, parait-il, beaucoup de jolies femmes à cette représentation. « Elles ont « commencé par sourire, elles ont fini par s'y « intéresser, » dit un témoin occulaire, et il ajoute : « Cette comédie est d'un style et d'un « genre plus estimable que nos ouvrages mo- « dernes, dont la plupart monstrueux par l'échaf- « faudage dont on les étaye, insipides par le « dialogue, n'offrent que des intrigues de roman, « des faits incroyables, beaucoup de tapage « sur la scène et rien de naturel, rien qui (( retrace les mœurs, ni les caractères dont la « société se compose. » Ce type de séducteur pris dans ses propres pièges et devenu un amoureux sérieux, mais que personne ne veut croire, était assez habilement saisi.
Pour faire diversion aux spectacles ordinaires, Il signor Bianchi, premier chanteur italien, attaché à la cour de Prusse et sortant de l'Opéra bouffe de Paris, donna deux représentations, les 27 et 3o messidor, avant la clôture d'été. L'affiche portait : Le cordo?inier, intermède comique en un acte, suivi du Maître de musique^ où le maestro chantait la romance française du ■Vent, musique de Cimarosa; puis Défiance et malice^ comédie en i acte Jouée par les acteurs habituels.
Le mois suivant, le 27 thermidor, MM. Franconi, malgré la petitesse du théâtre, charmaient les spectateurs avec leurs manoeuvres à cheval.
Enfin, le 12 fructidor, les artistes sociétaires du théâtre de Bordeaux donnèrent une représentation de Deiix^ trois, quatre ou La cassette fnagique, vaudeville en 2 actes, précédé du Flageolet enchanté ou Le faux talisman, comédie en 2 actes. Ils jouèrent ensuite Le pèlerin blanc ou Les enfants du hameau, mélodrame en 3 actes, et Frosine, au bénéfice de Madame Julie Diancourt, «. femme Delorge », première actrice de l'Ambigu- Comique de Paris.
Pendant ce temps, à la salle du Vaux-Hall, un public nombreux venait chaque jour applaudir aux merveilles du théâtre égyptien, ouvert depuis le 20 germinal.
« On y voyait mouvoir une collection de « figurines automates, hautes de deux pieds, ayant « les mouvements et les expressions aussi souples « que des grandes personnes et répétant comme, « au grand théâtre, des pièces dramatiques : La « naissance de Jésiis-Christ, précédée de L'annon- « dation de l'Ange à Marie, suivie de La crèche « à Bethléem. On verra venir les bergers et ber- « gères pour rendre hommage à l'Enfant nou- « veau-né; suivront les rois mages, guidés par « l'étoile vers la crèche pour lui offrir leurs riches « présents. On y verra Hérode sur son trône u éclatant, s'entretenir avec un de ses écuyers et « conspirant contre l'Enfant Jésus dont il vient « d'apprendre la naissance; comme il ordonne le « massacre des Innocents; comme ensuite l'Ange « annonce à Marie et à Joseph les poursuites (( d'Hérode contre cette sainte famille et son « départ pour l'Egypte, la contremarche des « rois mages, les fureurs et le repentir d'Hérode (( sur le massacre de son fils. Cette pièce en 5 « actes et en vers héroïques, ornée de costumes « brillants, décors des plus riches, sera jouée par « des figures dont le mécanisme est un chef- « d'œuvre de l'art ».
Ne croirait-on pas, en lisant ces lignes, retrouver le compte-rendu d'une de ces pièces données par des marionnettes et qui, à presqu'un siècle de
distance, ont fait courir tout Paris. Entre les noëls de Maurice Bouchor et les scènes du tiiéâtre égyptien, il y a une analogie de tendance et une similitude d'exécution, qui n'échapperont à personne.
Les premiers jours de l'an XII furent tristes pour le théâtre de Caen. Le lo vendémiaire, le directeur se noya dans l'Orne. Heureusement, les acteurs formaient plutôt une société qu'une troupe, ayant réellement une direction responsable ; ils ne furent que peu atteints par l'événement, d'autant plus qu'ils placèrent immédiatement à leur tête, comme régisseur, l'un des leurs, Julien, qui devait fournir, dans cette administration, une longue et brillante carrière. Les représentations continuèrent sans interruption et même, le 23, un artiste débutait, le citoyen Mercier.
Cette saison est peu intéressante. Deux amateurs, il est vrai, parurent sur le théâtre le 2 1 brumaire, dans les rôles de Golo et de Sifîroy de Geneviève de Brabant^ mais ils jouèrent d'une façon « absurde ». Aussi, l'instant, où Golo se poignarde et tombe mort sur le théâtre, fut-il une délivrance pour les spectateurs; des applaudissements ironiques éclatèrent de tous côtés, apprenant au pauvre acteur toute la satisfaction que l'on éprouvait à être débarrassé de lui.
Les principales pièces qui hgurent à Tafficlie, sont : Fanchon la vielleuse; La partie de chasse, vieille pièce retirée depuis longtemps du répertoire comique et revue cependant avec plaisir; Clémence de Valdemar ou Le peintre par amour ^ drame en 3 actes, un des succès de la scène parisienne (i); Jean Brisé de M. Chayce, œuvre fadasse peu goûtée, bien que l'auteur en fut acclamé et redemandé (8 nivôse); Pi^arre ou La destruction du Pérou^ tragédie à grand spectacle en 5 actes et en vers du théâtre français; La chaste Su:{anne, opéra vaudeville en 2 actes; Le complot inutile ou Les intrigants punis ^ comédie en 3 actes et en vers de TOdéon; Les francs-maçons ou La femme curieuse; Flotille^ divertissement en i acte et en vers de M. Gaugiran-Nanteuil, mt c de musique et danse; la reprise des Visitandines^ au bénéfice des victimes d'une erreur judiciaire (2), et de Maison à vendre; Céphise, comédie de Marsollier, etc.
Rien de saillant en somme dans le répertoire; et cette année pourrait passer inaperçue, si des règlements de police importants, fixant l'heure d'ouverture du théâtre, la durée des représentations, n'avaient été pris par l'autorité municipale
(i) On venait de donner la loo».
(2) Les citoyens Tessier et Pierre Pouchin.
et si le théâtre de Caen n'avait vu se mettre à sa tête un des directeurs les plus remarquables et les plus consciencieux qu'il ait eus. Celui-ci, pendant plus de trente ans, saura assurer à la scène caennaise un très bon rang parmi les théâtres de province.