AUX HOMMES DU NORD
Air : Allons enfants de la patrie.
Enfants de la fière Neustrie, Courageux défenseurs des loix C'est vous qu'implore la patrie, Levez-vous, marchez à sa voix [bis).
Rappelez-vous l'antique gloire Des héros en vous renaissans; Allez cueillir aux mêmes champs Tous les lauriers de la victoire.
Aux armes, citoj'ens ! terrassez les brigands La loi ! la loi! c'est le seul cri, c'est le vœu des Normands.
Sur la montagne paricide Trône de nouveaux tyrans L^anarchie à l'œil homicide Prononce ses arrêts sanglans [bis).
Elle foule d'un pied rebelle, Du peuple les augustes droits Et le sceptre sacré des lois Tombe sans force devant elle.
Aux armes, citoyens, etc.
Républicains, votre énergie A t'elle triomphé des roin Pour voir une autre tyrannie Vous dicter de honteuses loix? (bis) Quoi le farouche Robespierre Serait l'arbitre de l'Etat Quoi Danton, quoi le vil Marat Régneraient sur la France entière ?
Aux armes, citoyens, etc.
Paris, ville longtemps superbe, Gémit sous un joug odieux; Bientôt on chercherait sous l'herbe Ses palais, ses murs orgueilleux (bis).
Mais vous marchez, Paris respire, Les brigands palissent d'effroi Sur eux le glaive de la loi Brille et le despotisme expire.
Aux armes, citoyens, ete.
Saintes loix, liberté, patrie Guidez nos bataillons vengeurs Nous marchons contre l'anarchie Certains de revenir vainqueurs [bis).
De septembre tristes victimes Vos bourreaux vont être punis.
France, tes lâches ennemis Vont enfin expier leurs crimes.
Aux armes, citoyens, etc.
Pour la ville de Caen.
Cité républicaine et fière Caen, sois la Marseille du Nord Porte toujours sur ta bannière :
Le règne des lois ou la Diort (bis). Dans ton enceinte hospitalière Tu reçus nos représentans Ah ! qu'aux Français reconnaissans Ta gloire à jamais sera chère !
Aux armes, citoyens ! terrassez les brigands La loi ! la loi ! c'est le seul cri, c'est le vœu des Normands.
Tant de lyrisme ne put conduire à la victoire les soldats du ge'néral de Wimpfen. Le poëte girondin avait clé mauvais prophète; les bourreaux ne devaient pas être châtiés de sitôt et Tarmée fédéraliste, formée par l'ancien député de Caen, ne dépassa pas Vernon; quelques coups de canon suffirent pour la mettre en déroute.
Le succès de L'esprit des Lois et des Héros de la Montagne avait-il redonné au théâtre de Caen la vogue des années précédentes et les acteurs étaient-ils à la hauteur de leurs devanciers? Nous serions tenté d'en douter si nous nous en rapportons à l'impression produite parla troupe sur un témoin oculaire, un Jeune parisien de passage à Caen. M.Jules Cariez a cité dans l'étude, à laquelle nous avons fait allusion, ce journal du citoyen François-Auguste Perrot, publié en 1880 à Alen-
çon, par M. Louis Duval (i). Ses appréciations sont peu flatteuses pour le théâtre caennais.
Perrot, connu plus tard comme chansonnier et comme auteur dramatique, faisait partie du 19^ bataillon de la première réquisition de Paris, bataillon qui fut envoj'é en Basse-Normandie. Le journal du Jeune soldat, pour peindre, sous des couleurs un peu défavorables, un pays qu'il ne voyait pas de son plein gré, n'en est pas moins fort intéressant. Arrivé à Caen le 19 novembre 1793, il se promena le soir dans la ville et ne se rendit au théâtre que le lendemain, avec un de ses camarades, logé comme lui dans une maison où il avait reçu un accueil cordial.
« Nous prîmes congé de cette compagnie « agréable, écrit Perrot, pour aller au spectacle. « Nous eussions mieux fait de rester auprès de « notre hôtesse, et bien mieux encore auprès de sa « fille, que de passer une heure â ce maudit spec- « tacle, pour y voir une vilaine salle et entendre des « acteurs insupportables. Ces derniers chantaient « faux à plein gosier. Moi, Je n'ouvrais la bouche « que pour bailler, et sans les cris de la belle Jeu-
(i) Les étapes d'un reqiiisitionnaire de ijg^ en Basse- Normandie, Journal du citoyen François-Auguste Perrot, publié et annoté par Louis Duval. — Alençon
« nesse qui remplissait le parterre, j'aurais indu- « bitablement dormi à ma place. Nous en sortîmes « en nous promettant bien de n'y jamais retource ner. »
Espérons pour notre théâtre, que Perrot était tombé sur une représentation particulièrement mauvaise; mais, quoi qu'il en soit, nous pouvons penser que la scène caennaise fut peu brillante à la fin de l'année 1793. Les événements politiques n'étaient guère de nature à encourager le directeur si peu assuré du lendemain; aussi, malgré la faiblesse de la troupe, ne pouvait-on que lui montrer de la reconnaissance pour sa constance à ne pas hâter la clôture au milieu des préoccupations si graves qui pesaient sur chacun.
L'échec de l'armée fédéraliste et la disparition de son chef, le général de Wimpfen, sur lequel les habitants de Caen avaient fondé de grandes espérances, firent évanouir, pendant quelque temps, toute idée de réaction. En particulier, les acteurs, comme toujours écho, quelque peu exagéré du sentiment populaire, non seulement cessèrent les manifestations hostiles, mais même crurent devoir s'associer aux patriotes, pour célébrer, le 21 janvier, la mort de Louis XVL Ils représentèrent, à cette occasion, dans l'ancienne église Saint-Pierre, devenue le temple de la Raison, L'offrande à la liberté, opéra-ballet de Pierre
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Gardel, musique de Gossec. Cet ouvrage n'était, en quelque sorte, que la mise en action de la Marseillaise, avec un grand déploiement d'effets scéniques. Castil-BIaze, dans son histoire humoristique de « l'Académie Impériale de Musique (i) » a décrit, avec sa v^erve méridionale et un enthousiasme quelque peu exagéré, les diverses péripéties de cette œuvre patriotique, dont reflfet à l'Opéra était, paraît-il, saisissant et grandiose.
Le soir, il y eut au théâtre même un concert, composé de musique instrumentale et de morceaux de chant appropriés à la circonstance. Cependant les événements marchaient; le 9 thermidor avait lui comme un jour de délivrance, et on acclamait avec délire L'hertnitage ou les brigands de Pologne^ pantomime dialoguée, pleine d'allusions, où l'on traînait dans la boue la tyrannie des dictateurs sanguinaires maintenant tombés. Les comptes-rendus, qui nous sont parvenus de la pièce elle-même, en disent naïvement le but moral (2) : « C'est un avertissement pour se prémunir contre les affreux discours des tartufes et des fanatiques, et nous faire haïr de plus en plus la tyrannie, dont les actions ne sont marquées que
(i)T. II, p. 8.
(2) Echos politiques du département du Calvados (2« année, 20 Vendémiaire An III. mardi 11 oct. 1794).
par des malheurs ou des crimes. Elle nous a paru renfermer tout ce qu'on peut désirer dans une pièce de ce genre; inte'rêt de la situation, variété dans les tableaux, décoration brillante. Elle est l'œuvre du citoyen Colson, directeur et artiste du théâtre, dont le patriotisme et les talents sont connus (en collaboration avec le citoyen Dubreuil). » Comme lever de rideau, ce jour, on jouait L'impromptu de campagne.
Le i8 pluviôse, les spectateurs manifestèrent de nouveau leur haine contre la violence et en particulier contre Marat, deux fois détesté dans la ville de Caen. L'effigie de « l'homme de sang, qui avait juré la perte du Calvados, » fut arrachée de la salle de spectacle, où elle avait été placée sous la Terreur et brûlée solennellement aux cris de : « A bas Marat! A bas l'homme de sang! » Du reste, de tous côtés la réaction se faisait jour, et au théâtre comme dans la rue, l'on chantait des couplets populaires, où la misère publique et la cherté des denrées étaient peintes avec originalité.
La chandelle est à six francs
Je n'en brûle pas une.
Grâce à Messieurs les marchands
Je dormirais toujours sans
La lune, la lune, la lune.
Avec résignation
Je travaille à la brume
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Mais qu'au moins la nation
Mette en réquisition
La lune, la lune, la lune.
C'est ainsi qu'au milieu des circonstances les plus tristes, nos ancêtres, fidèles à la devise de Figaro et préférant le rire aux larmes, voyaient se terminer une des années les plus dures pour les populations normandes.
Les symptômes, qui caractérisaient les derniers Jours de 1794, se retrouvent accentués encore pendant l'année 1795. Nous n'en voudrions pour preuve que ce quatrain publié pav VEcho politique du Calvados, le 4 Germinal an III (24 mars 1795) à l'occasion du décret relatif à la chasse des loups.
Quand pour nous délivrer des loups Vous accordez des primes un peu chères Pourquoi représentans, souffrez-vous parmi vous Et des tio-res et des panthères !
Au théâtre, les critiques contre les fauteurs de la Terreur sont à l'ordre du jour; un auteur, dans un numéro du même Journal (i), s'excuse en ces termes du peu de succès d'une pièce, intitulée Les Jacobins qu'il venait de faire Jouer.
J'ai fait ma part d'un satyre Sur les amis de la Terreur; Mais au lieu d'exciter le rire,
(i) 29 avril.
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Nos Jacobins ont fait horreur.
On les a jugés détestables; Hélas, j'aurais du m'en douter, Il est des sujets exécrables Qu'il faudra toujours mal traiter!
PiLL.
Toujours les mêmes sentiments, la même haine contre ceux qui avaient ensanglanté la France, et aussi, au milieu d'une tristesse profonde, cette gaieté factice, ce besoin du mot pour rire, qui trouve sa place même parmi les larmes.
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