‹ Le Théâtre à Caen, 1628-1830Chapitre 15 sur 22 · SPECTACLE DE CAEN · texte numérisé non relu

SPECTACLE DE CAEN

Avis au public

« Une pièce nouvelle, ayant pour titre : L'am- « nistie ou Le conscrit réfractaire, après avoir été

« approuvée par les autorités auxquelles il appar- « tient d'en connoître, devoit être Jouée sur le « grand théâtre de cette ville. Je la confiai à « M. Julien, directeur du spectacle, qui parut zélé « pour la faire représenter. Elle fut mise à l'étude : « mais sous divers motifs il m'éloigna des répéti- « tions, en me promettant d'y apporter tous ses (( soins : comptant sur sa parole, je cédai à ses '.<. instances.

« Quelques personnes, du nombre de celles « dont le talent est de faire de l'esprit aux dépens <( de qui il appartiendra, ayant appris que j'en « étois routeur, assurèrent d'avance que rien ne « pouvoit être plus détestable. Tel est l'effet de la « prévention, fille de l'ignorance et de l'envie!...

« Instruit des railleries amères dont j'étois « l'objet, j'en fis part à M. Julien, en le priant, s'il « croyoit que ma pièce fût mal sçue (par consé- « quent mal Jouée) de l'ôter de dessus son affiche « et lui disant que je préfèrerois la reprendre.

« Rassuré par ses promesses affirmatives, j'étois a loin de prévoir que sous le prétexte d'élaguer « quelques prétendues longueurs, il me seroit « impossible de reconnoître mon propre ouvrage « à la représentation qui en fut donnée Jeudi (( dernier 3i mai.

• « Il faudroit qu'il fût bien hardi, bien imbécile, « celui qui offriroit à la censure, ensuite au

« théâtre, un galimathias (sic) informe d'entrées, « de sorties de scènes, sans motifs, sans ordre, « sans couplets, sans dialogue... tel que celui qui « fut joué sous mon nom ! ! !

« Je ne sais si l'on peut exposer quelqu'un à « plus de risées et de ridicules : M. le directeur « n'ignoroit pas qu'il n'y avoitaucun honneur pour (( lui à me jouer d'une manière aussi cruelle!... Il « eût été plus prudent de me dire franchement : « on ne pourra point monter votre ouvrage, « reprenez le.

« Je déclare donc que ce n'est point ma pièce « qui fut représentée jeudi dernier; que je vais la n faire imprimer, telle que je l'ai composée, pour « prouver jusqu'à quel point on a abusé de ma « franchise et de l'opinion publique, que je me « ferai toujours un devoir de respecter

« J.-B. LUSURIER,

« Peintre, rue Saint-Pierre, n» 30, à Caen ».

La réouverture se fit, le dimanche 7 octobre, par L'abbé de l'Epée^ comédie en 5 actes; Ambroise ou Voilà ma journée^ opéra en 3 actes; L'honnête criminel^ drame. Les jours suivants nous voyons à l'affiche : Les deux petits savoyards; Les coups du hasard ou Les deux francs-maçons^ vieille pièce rajeunie; Turcaret; L'intrigue épistolaire; La jeune indienne; Le mariage secret^

comédies; M. Dumolet on Le départ pour Saint- Malo^ opéra-vaudeville ; Le faux lord ou Le valet intriguant; Le chaudronnier deSaint-Flour; Les deux Frères ou La réconciliation; Les deux avares ou Gripon et Martin, opéra en 2 actes ; Les deux pages ou Le grand Frédéric, fait historique en 2 actes; Minuit, comédie, etc., avec un ballet de nègres, exécuté par de jeunes artistes de six à huit ans, etc.

Le \" janvier 181 1, on ]Ouq. Les marionnettes ou Un jeu de fortune; cette comédie de Picard mérite que Ton s'y arrête un instant. Elle renferme, en effet, une leçon morale dont on ne saurait méconnaître la portée. Qui peut répondre de soi? Voilà toute l'idée de la pièce, démonstration vivante de cette vérité que nous sommes toujours plus ou moins menés par les circonstances. Les moindres détails ont trop d'influence, trop d'empire sur nos actions pour que nous puissions jamais répondre de ne pas faire le soir ce que nous avons blâmé le matin. « Nous n'allons « pas, on nous emporte, a dit Montaigne, comme « les choses qui flottent ores doucement, ores avec « violence, selon que l'eau est creuse ou bonasse. » Quelle pensée vraie et quelle leçon de modestie !

Ce fut pour ne s'être pas assez méfié de lui-même et des événements, qu'un ancien directeur de spectacle pour les ii' et 12^ arrondissement.

après une série de contretemps incroyables, vint s'échouer comme acteur dans la troupe de Caen. Alexis Dupré-Nyon a publié à la date de i8i i (i) une brochure où il raconte ses mésaventures : tour à tour volé, battu, emprisonné, puis accusé d'assassinat, assassin réellement dans un moment de colère, le malheureux directeur est un exemple de ce que peut contre un homme l'adversité continue. Ces pages bizarres et évidemment exagérées méritaient donc d'être signalées, bien qu'en les écrivant, l'auteur ait eu en vue bien plus une réclame qu'une justification.

A part Dupré-Nyon, la troupe était sensiblement la même que celle de l'année précédente; aussi les reprises sont-elles nombreuses. Parmi les pièces nouvelles on peut signaler : La cloison^ comédie; Le tyran domestique ; Le consentement forcé; Une petite ville; Le pessimiste^ comédie; Les vendangeurs, opéra-vaudeville; Les deux gendres^ comédie de M. Etienne, satire de mœurs forte et hardie; la vieille farce de L'avocafPafe//;z ; Le rosier dépouillé ou Oétait moi, comédie; Adam et Eve chassés du Paradis ou La mort d'Abel^ tragédie en 3 actes; Comme ça vient, comme ça passe ou Les quatre âges de la vie, vaudeville «plaisant et original »; enfin, Cendrillon,

(i) Chez Poisson, à Caen, brochure de 60 pages.

qui eut rhoniieur de neuf représentations. Comme toujours, le public accueillait avec plaisir cette adaptation des contes les plus charmants, qui eussent bercé ses jeunes années. La musique en était harmonieuse, la mise en scène brillante; il n'en fallait pas davantage pour assurer le succès. Les tableaux ne sont-ils pas des images animées, et ne restons-nous pas toujours de grands enfants?

Le goût du spectacle s'était d'ailleurs réveillé, cette année là, dans toutes les classes de la société et le Journal du Calvados^ pour se faire l'écho du sentiment général, promettait à ses lecteurs un compte-rendu régulier et impartial des pièces qui seraient jouées en cette année 1811. Cette bonne intention n'eut malheureusement pas toute la suite qu'on en pouvait attendre; deux ou trois articles parurent seulement. Ils nous apprennent que l'on rendait hommage au zèle du directeur, que le jeudi était le jour choisi par les amateurs, que certaine représentation du Joueur fut tronquée, et c'est à peu près tout.

Comme pièces non encore citées, on trouve Charles et Caroline, comédie en 5 actes de Pigault Lebrun, Crispin médecin, d'Hauteroche, Le roi de Cocagne; La brouette du vinaigrier ; Les deux billets; plusieurs pièces de Molière, entre autres, Les précieuses ridicules; la tragédie de Racine, Phèdre et une féerie : La chatte merveilleuse et les

Strelit:{ qui hérita du succès de Cendrillou. Le 22 mars fut un jour d'allégresse générale; entre autres réjouissances, il y eut au théâtre spectacle gratis pour l'anniversaire du Roi de Rome. Un M. Beaufort chanta des couplets de sa composition, dont le lyrisme débordant est plus à remarquer que l'harmonie des vers.

Air : de la Walse (sic) du pauvre diable.

A la beauté soumettant sa puissance Fixant la gloire au milieu des hasards, Pour assurer le bonheur de la France Mars, un beau jour, choisit le mois de mars.

Ce demi-dieu, déposant son tonnerre, Pour raviver le commerce et les arts, Voulant enfin pacifier la terre Fit naître en mars exprès un nouveau Mars.

C'est un amour, sous les traits de sa mère Fixant les cœurs dans sa vaillante cour. C'est le dieu Mars, sous les traits de son père; Français, en lui V03'ez Mars et l'amour.

Il était heureux que le roi de Rome fut né en ce mois consacré au dieu de la guerre, autrement M. Beaufort eût manqué un de ses plus « beaux » eflFets !

Jusqu'à la clôture d'été peu de pièces sont à signaler; La belle aux cheveux d'or, tirée d'un petit théâtre très médiocre, (sic) n'obtint aussi qu'un

succès médiocre; on peut en dire autant de Diane de Clairefontaine et même de Mélanie ou Les vœux forcés^ drame dans le même esprit que Les Visitandines. L'empereur cependant était passé par Caen, mais le théâtre ne s'aperçut pas de sa présence dans nos murs, des bals seuls ayant été donnés en son honneur.

C'est à la réouverture d'automne que l'on rencontre, pour la première fois, des doléances sur l'insuffisance de la salle de spectacle; de tous côtés l'on demande la construction d'un local mieux approprié aux exigences nouvelles. Hélas, ces réclamations ne devaient pas être écoutées de sitôt! nous devons les voir formulées journellement pendant plus de vingt-sept ans.

La vogue des deux féeries précédentes décida la direction à prendre les mesures nécessaires pour en monter une troisième : La belle au bois dormant. Elle réussit aussi bien que ses devancières. Comme pièces nous trouvons : La vengeance dhine mère., comédie; Le tyran corrigé., opéra en 3 actes; Molière avec ses amis ou La soirée d'Auteuil; Le pacha de Suresne ou L'amitié des femmes; La nuit d'auberge ou Adonis de Chdteauvilain; La leçon de Botanique., opéra-vaudeville; Vititrigue épistolaire ; M. Beau/ils ou La conversation faite d'avance; Le mariage du capucin, comédies; Le jugement de Midas, opéra en 3 actes.

La double fête de village ou Vamoureux de qiiiu'^e ans^ paraît être l'une des premières pièces jouées en 1812, c'est-à-dire plus de quarante ans après l'apparition de cet opéra de Laujou, sur la scène du théâtre italien; il fut cependant très priséàCaen (i). Lamauvaise, mais plaisante comédie de Destouches, La fausse Agnès, qui lui succéda, eut un sort moins brillant; les figurants étaient si grotesques, qu'ils provoquèrent des sifflets dont les acteurs prirent leur part. La cavalcade de M. Papillaiid; Le carnaval de Baugency ^ véritables farces des jours gras, furent également mal accueillis. Comme on le voit, la critique théâtrale, qui commençait à devenir plus sérieuse, eut fort à faire dans ces premières semaines, d'autant plus

(i) Laujou, cet auteur aimable qui conserva jusque dans la vieillesse sa gaieté et sa vivacité d'esprit. Les vers suivants où il est question de la pièce dont nous parlons, lui furent adressés par un de ses amis, Philippon de la Madelaine, l'un des convives de cette joyeuse société, appelée le caveau moderne, dont Laujou était président.

Né sous les plus heureux auspices, Héritier des gais troubadours, 11 eut les muses pour nourrices Et pour compagnons les amours.

Un jour qu'avec eux la Folie A fureter passait le temps, Au portefeuille de Tlialie Il prit L'amoureux de quinze ans.

que, pour augmenter la mauvaise humeur, un amateur fit jouer un « essai ». Les deux cousines et le Pèlerin^ tel était le titre de l'ouvrage malheureux d'un jeune homme de sens et d'esprit, si nous en croyons la chronique, qui « s'était laissé décevoir par le prestige de la gloire théâtrale. » Pastorale insipide, malgré quelques traits et des applaudissements payés', la pièce s'effondra com- ^ètement.

C'est peu qu'en un ouvrage où les fautes fourmillent, Des traits d'esprit semés de temps en temps pétillent.

Ce fut même plus qu'un effondrement, car les amis du jeune auteur ne voulant pas entendre de cette oreille, protestèrent avec vigueur et une scène tumultueuse termina la représentation. L'année, d'ailleurs, était mauvaise pour la direction; on trouvait la troupe insuffisante, la pauvreté des accessoires était critiquée, on se plaignait de l'interminable longueur des entr'actes, le choix des pièces même n'était pas du goût du public. Enfin régnait un mécontentement général, dont le directeur était la première victime, mais qui avait pour cause, bien plus les préoccupations extérieures, la cherté des grains, les souffrances de tous, que la mauvaise inspiration de M. Julien.

Ce dernier ne se découragea pas et, hardiesse très grande après l'échec précédent, il entreprit de

monter une nouvelle pièce, due encore à deux amateurs de la ville. Cette fois le succès fut complet. Les bossus ou Une journée en Allemagne, tel en était le titre. Le sujet était assez ingénieux, étant donné les événements qui préoccupaient les esprits. Un tuteur bossu et jaloux tient enfermée en Allemagne une jeune et jolie pupille qu'il veut épouser. Mais celle-ci, avant d'être remise aux soins de son tuteur, avait fait la connaissance d'un jeune officier, qui l'avait quittée pour rejoindre son corps. Les hasards de la guerre l'amènent auprès de celle qu'il aime, et à la suite de diverses ruses, le tuteur est forcé de consentir au mariage. Ce n'était qu'une bluette, mais la fibre patriotique se trouvait touchée, les couplets étaient jolis, gais sans bouffonnerie; il n'en fallait pas d'autre à un public de facile composition, malgré ses exigences.

Cette représentation fut une bonne fortune pour le chroniqueur théâtral du journal qui publia sur la pièce un long article; cette chronique et les précédentes attirèrent l'attention malicieuse des journalistes parisiens. Dans son numéro du 3 mars, le Journal de Paris (i) s'amusa dans un feuilleton à censurer les articles spectacles du Journal du Calvados « de Caen, en France », et à critiquer leur naïveté. La plaisanterie ne fut pas

(i) Numéro 63.

du goût de l'intéressé qui le dimanche 8 mars fit une réponse vive et mordante où il montrait que presque toutes les phrases relevées étaient sorties de l'imagination féconde d'un rédacteur « qui se targue d'avoir de la pénétration, mais qu'on ne peut féliciter de sa bonne foi. »

D'autres préoccupations malheureusement assiégeaient les esprits. La rareté du blé dont le prix augmentait à chaque marché au point de valoir soixante-six francs le sac, faisait paraître encore plus insupportables les rigueurs de l'hiver. Le peuple affolé de misère se montrait menaçant. Le 2 mars des attroupements s'étaient formés à la halle aux grains, la foule excitée par des meneurs poursuivit de ses huées le maire et le préfet qui cherchaient à l'apaiser. On criait à l'accaparement; dans la soirée, de nouveaux rassemblements se formèrent et une troupe d'environ deux cents individus envahît le moulin à blé de Montaigu, à l'extrémité du Grand-Cours et jetèrent à l'eau des sacs de farine.

Le préfet eut le tort de ne pas envisager les choses de sang-froid, il écrivit à Paris une lettre alarmée (i).

On était à la veille de la campagne de Russie,

(i) Emeute du 2 mars 181 2 à Caen, par M. Canivet. Annuaire du Calvados (1871).

l'empereur craignait avec raison les soulèvements qui pouvaient se produire pendant son absence, il résolut de donner un exemple à la Basse-Normandie et en particulier à une ville connue par sa turbulence.

Le calme régnait partout et Ton ne pensait plus à l'émeute du 2 mars, lorsque au bout de quelques Jours on apprit avec stupeur l'arrivée à Caen du général de division comte Durosnel, aide de camp de l'empereur. Il était accompagné d'une commission militaire qui devait Juger les séditieux. Formée le 14, le lendemain i5, la commission condamnait à mort huit accusés dont quatre femmes, huit à huit ans de travaux forcés, neuf à cinq ans de réclusion, vingt-cinq à cinq années de surveillance. L'exécution fut aussi rapide que l'arrêt, elle eut lieu le même jour en dehors de la Porte de Secours du château, au milieu de la terreur générale. On était même si pressé que l'on exécuta un condamné de plus, le nommé Vesdy, qui n'était pas au nombre de ceux qui devaient être fusillés.

Les autres furent conduits à la prison de Beaulieu, où par protestation le parti royaliste se rendit en pèlerinage pendant plusieurs années portant des secours aux détenus. Ils ne devaient recouvrer la liberté qu'en 18 14, lors du passage à Caen du duc de Berry.

Les esprits étaient altérés dans cette fin du mois de mars; la direction n'essaya pas de réagir contre le malaise général, la clôture eut lieu le 22.

La réouverture se fit au bout de vingt jours, le 12 avril, par une représentation du Dissipateur ou L'honnête friponne, comédie de Destouches et le vaudeville de Dupaty, La leçon de botanique. L'année précédente avait été si malencontreuse que Julien crut devoir s'excuser au début de cette saison. Il annonça de nouveaux artistes, parla du répertoire qui serait composé de comédies et d'opéras-vaudeville et termina en donnant l'assurance qu'on ne jouerait deux fois aucune pièce, « horsmis les nouveautés qui en seraient susceptibles. »

Ces nouveautés semblent se réduire à trois. C'est ma femme, opéra-vaudeville, Jean de Paris de Boieldieu, Le tableau parlant de Grétry, représentés d'ailleurs avec un plein succès. On peut en dire autant de?> Femmes savantes (\m^ tandis qu'elles faisaient les beaux jours de Saint-Cloud, étaient applaudies avec enthousiasme à Caen, la troupe formant réellement un ensemble très supérieur à celui de l'année précédente.

Les 26 et 29 juillet pendant la clôture d'été, le théâtre fut occupé par des amateurs de la ville qui donnèrent des représentations au profit des pauvres. L'intention ne permettait pas une cri-

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