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tique trop sévère, on se contenta de louer la bonne œuvre entreprise.
Le théâtre rouvrit ses portes le 29 septembre par un spectacle gratuit, donné pour fêter les succès de nos armes en Russie; la nouvelle de la bataille de la Moscowa et de la prise de Moscou remplissait en effet tous les cœurs d'allégresse.
Les pièces, les plus prisées en cette fin d'année, furent : La bataille de Wagram, fait historique à grand spectacle, musique d'Haydn; Vapothéose du duc de Montebello^ tableau à grand spectacle terminé par le vivat de l'empereur, motet chanté au sacre de Napoléon, musique de M. Rose; Agnès Sorel et Le secret du ménage^ jouées depuis longtemps à Paris, mais nouvelles pour Caen; Frédéric à Spandau; Le charbonnier de la Forêt Noire; Les bourgeois campagnards; Au feu ou Les femmes solitaires ; La femme acariâtre ou Le nouveau diable à quatre^ etc.
Le 28 novembre l'affiche du théâtre annonça à l'improviste la présence de Madame Barrière- Meinier. C'était une bonne fortune d'autant plus prisée qu'elle était inattendue. Madame Barrière- Meinier arrivait avec une réputation bien établie. On savait que très prisée à Naples où, avec l'emphase italienne, on la surnommait « la reine du « théâtre », elle avait paru naguère à la Comédie française. On rappelait qu'elle avait été au nombre
des trois concurrentes qui, en 1811, s'étaient présentées pour succéder à Mademoiselle Raucourt; aucune, il est vrai, n'avait été admise, mais Madame Barrière-Meinier avait eu sur les deux autres l'avantage de se maintenir Jusqu'à la fin de ses débuts et de se retirer avec les honneurs de la guerre.
Tout cela, Joint au talent personnel, suffisait à assurer son succès. Elle parut dans Médée, dans Mérope, puis dans Andromaque et dans Tancrède et chaque fois souleva l'enthousiasme de la salle entière. Plus connaisseurs et mieux inspirés qu'à une époque très rapprochée de celle où paraissent ces lignes, les Caennais surent apprécier le talent, bien que l'actrice fût loin d'avoir des dehors séduisants, ni des charmes enchanteurs. Une remarquable intelligence de la scène, une diction Juste, une voix agréable et profonde, parurent préférables à la beauté physique. Aussi rien ne manqua au triomphe de Madame Barrière-Meinier, on la couvrit d'applaudissements et de fleurs, voire même de vers si nous en Jugeons par la pièce suivante qui lui fut lue après la représentation de Tancrède par M. B.
Combien d'acteurs ont su de l'art Atteindre l'heureuse imposture !
Mais ton talent, sans aucun fard, Est le secret de la nature.
La belle Aménaïde en pleurs Parle et subjugue tous les cœurs. J'ai vu l'amour à qui tout cède Attendrir jusqu'à tes bourreaux Et donner au brave Tancrède Tous les spectateurs pour rivaux
Les vers n'étaient pas mauvais. Leur facture agréable valut force compliments à M. B., qui les reçut avec une modestie de bon goût, mêlée d'une satisfaction bien naturelle. Malheureusement la plus belle médaille a son revers. Huit Jours après, le Journal du Calvados publiait la lettre suivante, qui, bien que signée Sa?îs- Malice, fit faire au poète caennais une singulière grimace.
« Caen, le lo décembre 1812,
« Monsieur,
« J'ai vu dans votre journal du samedi 5 cou- « rant, des vers adressés par M. B., amateur, à <( Madame Meinier, première actrice du grand « théâtre de Naples. Voulez-vous bien, Mon- « sieur, me permettre de féliciter cet amateur sur « son érudition, dont il a heureusement profité « pour témoigner à cette actrice, tout le plaisir « qu'elle a fait éprouver à ses nombreux auditeurs « dans le rôle d'Aménaïde.
« M. B. a voulu célébrer dignement les talents « de Madame Meinier, mais il n'a probablement
« pas rintention de faire son profit des vers que
« vous avez imprimés; Je ne crois donc pas qu'il
« trouve mauvais Tempressement que je mets à
« annoncer à vos lecteurs que les vers, dont il a
« fait une agréable et juste application, se trouvent
« dans le Mercure de France du samedi i5 sep-
« tembre 1781, pages 100 et 10 1. Les voici :
« Vers à Mademoiselle Thénard, le lendemain « de la représentation où elle jouait le rôle « d'Aménaïde :
« Combien d'acteurs ont su de l'art « Atteindre l'heureuse imposture !
« Mais ton talent, belle Thénard, « Est le secret de la nature.
« Hier^ Aménaïde en pleurs « Parlait et subjuguait les cœurs; « Je vis l'amour à qui tout cède « Attendrir jusqu'à tes bourreaux, « Et donner au brave Tancrède « Tous les spectateurs pour rivaux.
« Envoi :
(( Tu te trompais, galant Ovide,
« Ainsi que toi, gentil Bernard,
» Aimer, je crois, n'est point un art,
« Ou c'est celui d'Aménaïde,
« Ou c'est le tien, jeune Thénard.
(par M. Cuinet-d'Orbeil).
(^ J'ai l'honneur de vous saluer.
« Sans-Malice. »
Madame Meinier, qui s'était montrée très satisfaite de cet hommage galant, fut extrêmement vexée en découvrant qu'elle n'avait, en somme, qu'une seconde édition et elle manifesta sa mauvaise humeur de façon à retirer pour toujours à M. B. l'envie de se parer des plumes de paon.
Malgré cette petite déconvenue, touchée de l'accueil qu'elle avait reçu, elle voulut bien prolonger son séjour; les ovations continuèrent. C'était une série rose pour le théâtre de Caen, tandis qu'au contraire, à Paris, les démêlés de Talma et du célèbre critique Geoffroy passionnaient le public, en attendant le dénouement semi-burlesque, semi-dramatique qui les termina (i).
La présence de Madame Meinier remit en honneur sur notre scène le répertoire de Voltaire et de Racine, qui l'occupa alors presque exclusivement, ylf/ztz/ie avait été un succès complet, Ariane en fut un autre plus complet encore.
Avant cette représentation d'yirza;ze, le lundi 2 1 décembre, on donnait comme lever de rideau
(i) Talma, pendant la représentation, s'était précipité dans la loge occupée par Geoffroy, et l'avait saisi au collet. Mis à la porte, il n'en avait pas moins continué à couvrir d'injures le critique peu sympathique, accompagné par l'assentiment du public qui partageait son antipathie sur ce dernier.
la jolie comédie d^Auguste et Théodore ou Les deux pages. Elle fut l'occasion d'une manifestation patriotique, grâce à M. Bonel. Ce dernier, avec l'autorisation du directeur, y intercala le couplet suivant, qui rendait bien les sentiments de la majorité des citoyens apprenant, après les désastres de la campagne de Russie, le retour de l'Empereur à Paris.
Bravant les dangers, les frimats L'illustre Empereur de la France Laissant un moment les combats, Nous rassure par sa présence, Sur des doutes trop alarmans.
Son retour enfin nous éclaire :
Que peuvent craindre des enfans Assurés des jours de leur père.
Après avoir joui quelque semaines des chefsd'œuvre tragiques de la scène française, les habitants de Caen, au début de l'année i8i3, se trouvèrent plongés de nouveau dans les drames sombres. L'école des juges; Amour et repentir; La tête de bron\e ou Le déserteur hongrois., voilà les titres peu engageants qui figurent sur l'affiche pendant le mois de janvier. A ceux-ci, il convient d'ajouter un vaudeville, Les deux Edmonds; un opéra. Le poète et le musicien: et une pièce patriotique. Le passage du Grand-Saint-Bernard par Sa Majesté l'Empereur et roi.
En février, un acteur sérieux parut sur la scène caennaise. Joseph Amédée, ci-devant artiste de Sa Majesté l'Empereur au théâtre Feydeau, avait été engagé pour six représentations; il resta jusqu'à la clôture. Ce n'était pas, à proprement parler, un artiste très brillant; sa voix était peu étendue, mais l'excellence de sa méthode déguisait à merveille la faiblesse de ses moyens comme chanteur; il joua avec un succès mérité dans Françoise de Foix^ Le délij-e, Richard Cœur de Lion, Maison à vendre et d'autres reprises, entre autres : La jeune femme colère; cette pièce prouva qu'il était aussi bon comédien qu'agréable chanteur. C'était, en somme, une recrue précieuse.
Un autre acteur étranger vint également, pendant huit représentations, prendre sa part des applaudissements, dont le public satisfait se montrait prodigue. M. Arnaud, premier comique et ci-devant pensionnaire du théâtre de Sa Majesté l'Empereur et roi, parut d'abord dans le rôle de Frontin du Muet et dans Le mariage de Figaro. Sa vivacité, sa grande connaissance de la scène, la chaleur et l'intelligence qu'il déploya lui valurent les suffrages de tous, bien que l'on pût lui reprocher le manque de légèreté et d'entrain, qualités si nécessaires surtout dans cette dernière pièce.
Lors de la réouverture, le 29 avril, M. Julien
venait de recevoir un titre nouveau, celui de directeur du 11" arrondissement. Il tint à montrer qu'il comprenait la faveur reçue et s'entoura d'acteurs remarquables, interprétant avec âme le répertoire classique. Ils jouèrent successivement : Œdipe, Andromaqiie, Coriolan, Zaïre, Hamlet, Otello.
Au premier rang, parmi les nouveaux venus, brillaient M. Joanny, dont la réputation et le succès avaient été grands à Bordeaux, à Lyon et à Rouen, et Madame Boicervoise, bonne actrice du théâtre français. On peut également citer le nom de Rosambeau, original, non sans talent, moins connu alors comme tragédien que par ses facéties parfois spirituelles, mais trop souvent d'un goût douteux. Rosambeau ne pouvait passer par Caen sans faire parler de lui. Il jouait depuis peu de jours, lorsqu'à la grande stupéfaction du public il se présenta au début d'une tragédie classique tout couvert de galons, en grand uniforme de général. Comme les spectateurs, d'abord interdits, commençaient à protester, il demanda la parole et expliqua que s'il prenait ce costume, c'était afin de respecter son traité avec M. Julien, aux termes duquel il s'était engagé à jouer tous les rôles « en général ». Rosambeau eut le succès de fou rire qu'il attendait; mais le directeur, avec lequel il avait déjà eu maille à partir, bien que nouveau
venu, le pria d'aller faire ailleurs l'emploi de son imagination fe'conde. C'est alors que Mademoiselle Flore (i) « qui courait de ville en ville, pen- « dant l'immense drame qui se déroulait en « France » le rencontra à Lisieux. Sans elle cette anecdote serait maintenant inconnue, car si elle était restée assez longtemps présente à la mémoire des habitants de Caen, les feuilles locales n'en avaient pas fait mention. Ils ignoraient la célébrité relative à laquelle atteindrait Rosambeau (2) et ils considéraient cette farce comme étant de trop mauvais goût pour être rapportée. D'ailleurs les préoccupations étaient plus sérieuses : la nouvelle de la bataille de Lutzen venait de parvenir et, le 1 1 mai, au théâtre, on lisait, au milieu d'un enthousiasme indescriptible, la dépêche l'annonçant. Ce fut une des dernières soirées qui méritent d'être signalées. Joanny partit le 4 juin et la clôture eut lieu peu de jours après.
Les pièces qui furent jouées en novembre, à la
(i) Mémoires de Mademoiselle Flore^ artiste du théâtre des Variétés, Paris, comptoir des Imprimeurs unis, 1845. 3 v. in-80. Tome II, p. 90. — • Voir également Victor Fournel.
(2) Minet dit Rosambeau, né en 1777, ™oi't à Paris le 15 octobre 1843. Après avoir débuté à Paris, il passa presque toute sa vie en province, ne rentra à l'Odéon que fort tard et y resta pensionnaire jusqu'à sa mort.
réouverture, offrent un singulier mélange; on y trouve le drame représenté par Misanthropie et repentir, du Théâtre français; la comédie par Les conjectures de Picard, L'avis aux maris ou Les deux fêtes de Dupaty, Les suites d'un bal masqué^ Fanfan et Colas de Madame Beaumoir; le répertoire classique par Britannicus et Les Plaideurs^ etc., tandis que des premiers danseurs et des danseuses de la Porte-Saint-Martin paraissent dans des pièces à grande mise en scène.
Il faut autre chose que des spectacles ordinaires pour intéresser et distraire quelque peu ce public obsédé par les plus graves préoccupations extérieures. Le 25 décembre, c'est Ruggieri, artificier de Sa Majesté, qui attire au théâtre; le lendemain des expériences aérosiatiques toutes nouvelles eurent les honneurs de la soirée.
1814! Les plus beaux rêves évanouis, la fortune fuyant les aigles qu'elle semblait devoir protéger à jamais, les conquêtes perdues, la patrie menacée, les douleurs et la honte de l'invasion! Comment songer au théâtre au milieu de pareilles tristesses? Et cependant chaque soir, devant une salle presque vide, le rideau se lève et la mort dans l'âme, les acteurs, qui eux aussi gardent une triste consigne, essaient de distraire les esprits attérés.
L'oriflamme, Le petit matelot , La nouvelle
Ceudrilloit, Ambroise on Voilà ma journée^ quoique bien jouées, n'obtiennent aucun succès, pas plus que la boufifonnerie de Gernevalde intitulée : M. de Saint-Charles ou L'homme content de tout. La pensée est ailleurs, on peut à peine sourire, on n'applaudit pas.
En vain joue-t-on des pièces où sont persiflés nos ennemis d'alors, telle que : L'honnête cosaque ou Croye:{ cela et buve^ de l'eau, de Désaugiers, rien n'y fait. L'intérêt ne renaît, les applaudissements n'éclatent que quand on redit sur le théâtre la ronde de Dupaty si pleine d'expression et qui venait d'avoir à Paris un vif succès :