SIÈCLES
On s'est préoccupé à divers titres des origines du tiiéàtre moderne et des développements qu'il a reçus au dix-septième et au dix-huitième siècle, particulièrement dans les établissements scolaires dépendant plus ou moins de l'Université.
Dans cet ordre d'idées, divers collèges ont été étudiés, notamment ceux de Paris sur lesquels les documents sont nombreux et plus faciles à recueillir. Rien, par contre, croyons-nous, n'a été tenté pour la Normandie; cependant les représentations dramatiques y furent en honneur dès le douzième siècle, sous l'appellation connue de drames liturgiques, de miracles et plus tard de mystères (i).
(i) Voir Vauthier, Histoire de Caen, p. 300. — ■ Revue catholique de Normandie, année 1892, pp. 349,
Raoul Tortaire, moine de l'abbaye de Fleury, a rimé d'une façon plus ou moins heureuse un voyage qu'il fit à Caen en i loo, et il ne dissimula pas son admiration pour les spectacles que le duc Henri donnait aux habitants de cette ville. On sait également que ce fut un poète de cette province nommé Geoffroy qui porta en Angleterre l'usage de ce genre de distractions, vers iiio. Elles deviennent tellement en faveur que trois siècles plus tard, en 1423, l'abbesse de la Trinité sort de son monastère pour aller voir jouer le Miracle de saint Vincent et subventionne les acteurs de ses propres deniers.
N'est-ce pas encore un Normand, bien mieux un Caennais, Pierre Gringore, qui fut un des meilleurs représentants de ce genre, où se mêlent étroitement la satire et le drame? On a pu l'appeler, non sans une nuance de dédain, l'Aristophane des Halles de Paris ; on ne saurait, méconnaître le rôle prépondérant qui lui appartient non seulement sur le théâtre de son pays d'origine, mais encore sur le théâtre lorrain, ainsi que l'a si bien montré M. Jacquot dans l'étude
477» 573 • ^^^ Drames liturgiques de la cathédrale de Rouen, par A. Gasté. — Même Revue, 1S93, juillet : Le Mystère du Lavement des pieds, par Pierre Le Ver- DiER. — Voir également Onésyme Leroy, Etude sur les mystères.
qu'il lut au Congrès des Sociétés savantes de 1893 (i). Ce qui est certain, c'est son influence même sur l'art dramatique à la cour de France.
Gringore arrivait à « l'époque où l'esprit bour- « geois, en Normandie surtout, se développait et « s'enorgueillissait, tout fier de l'appui qu'il avait « prêté à la royauté pour combattre la féodalité.
« Pleine de bonhomie, joviale et malicieuse, « religieuse et morale au sein de la famille, naïvece ment brutale et sarcastique, abondante en pro- « verbes, et conteuse au coin du feu, grave et « discuteuse au dehors, étroite d'idée en politique ; « active, habile en administration et luttant âpre- « ment contre des chances contraires, telle était « la bourgeoisie française (2) » ; tel aussi devinaiton Gringore lorsqu'il assistait intéressé, passionné, quoique tout jeune encore, aux spectacles qui se donnaient dans la vieille cité caennaise, tout près de la maison où il était né, dans cette rue aux Namps que sa pente et sa largeur, les porches qui l'entouraient, son voisinage de l'Université semblaient désigner pour ce genre de spectacles (3).
(i) Jacquot, Histoire du théâtre en Lorraijie [Compte rendu des Beaux-Arts, année 1893, p. 577).
(2) Gringore, par MM. d'Héricault et de Montai- GLON, collection elzévirienne.
(3) Gringore était né rue Vidiou, maintenant rue de rOdon, à cent mètres de la rue aux Namps.
Il nous est permis de croire que « la mère sotte » puisa dans ces scènes primitives les premiers germes de la verve qu'elle déploya plus tard avec tant d'énergie contre le pape Jules II, et aussi un peu de la malice qu'elle mit au service de ses rancunes personnelles envers cette partie charmante de l'humanité :
Qui sans mesure parle souvent Et ne sait ce qu'elle veut dire, Dont les larmes ont peu de valeur, De l'œil viennent, non pas du cœur (i).
Ce- qui assurait aux joueurs de mystères un vrai succès c'est que, dès cette époque, Caen était un centre universitaire important, et l'on sait que les « escholiers » de tout temps ont été passionnés pour les choses du théâtre.
Ceux de la « très célèbre Université » étaient nombreux, très unis, suffisamment remuants et tout aussi jaloux que leurs frères de Paris de leurs privilèges et prérogatives.
(i) Gringore fut peu heureux en ménage, nous le constatons d'autant plus facilement qu'il n'épousa pas une Normande; il est « très expressif» en parlant de sa femme :
Treize deniers Tay achetée, Mais par ma foi c'est trop vendu, Qui pour le prix me l'a baillée, Que par son col fut-il pendu.
(Contredits de songe-creux).
Il suffirait pour être édifié sur ce point de rappeler avec quel enthousiasme fut accueilli, en 1492, cette satire en action jouée sous le nom de farces des : « pâtes ouintes (i j » qui non seulement baffouait le lieutenant général du Bailli de Caen, Hugues Bureau, sieur de Giberville, mais encore attaquait violemment le roi Charles VIII, coupable d'avoir osé frapper de l'impôt de guerre l'Université, et touché ainsi à ses anciennes immunités.
Les chroniques nous apprennent que trois mille écoliers portant des torches et des bâtons, manifestèrent à cette occasion; une foule de sergents et de bedeaux des diverses facultés, les accompagnaient. On peut par ce chiffre juger de l'importance du personnel qui remplissait les établissements scolaires.
Ces établissements en dehors de l'Université, mais sous sa dépendance, étaient dès le milieu du quinzième siècle au nombre de dix, presque tous devant leur existence à de généreux fondateurs. Dans ces collèges comme dans ceux de l'Université de Paris, une large place resta toujours réservée à l'exercice même de la scène, qui honnêtement pratiquée et savamment réglée, aide si bien à la culture de l'esprit et de la mémoire, au développement des caractères et des sentiments.
(i) La Farce des pâtes ouintes se trouve en ms. à la Bibliothèque Mancel; elle a été publiée à un très petit nombre d'exemplaires par M. Bonnin, d'Evreux.
Il y avait bien, il est vrai, certains éducateurs de la Jeunesse qui, comme plus tard le Père André ( i), n'approuvaient pas ce système, mais presque tous étaient d'un avis contraire et s'appliquaient à faire entrer le théâtre dans les mœurs scolaires. C'est ainsi que M. de Bras nous rapporte qu'en i520, la tragédie d'' Abraham et d'Isaac^ les Miracles de sainte Honorine et saint Sébastien^ et en i533, le mystère de VHostie et celui des Dou\e frères de Jacob, furent joués par des écoliers, et que les registres de l'Université nous apprennent qu'en 1540 (2) Éloi du Mont, alors principal du collège auquel il laissa son nom, avait composé une pièce intitulée l'Hérésie.
(i) Un jour M. de Vastan, intendant, dit au Père André : Vous prêchez contre les spectacles et vous en donnez vous même ? Monsieur, répondit le P. André, quand j'étais jeune j'ai fait comme les autres, mais depuis j'ai étudié les maximes de la religion, nos spectacles ne sont nullement de mon goût et je ne les approuve point. — En ce cas là, reprit M. l'intendant, je n'ai plus rien à vous dire. (Mss. de Quens. [Mézeray, p. 2^0.] Bibliothèque mun.) Il parait d'ailleurs que les
pièces étaient quelquefois un peu légères. « A Caen,
turlures même en carême, autre indécence, dit de Quens » p. 239. Un jour où un acteur jouant le rôle d'un villageois, chantait et buvait sur le théâtre, un spectateur cria : « il est jeûne aujourd'hui! », constatant ainsi un scandale que beaucoup regrettaient.
(2) Comm. Univ. Cad. ad ann. 1543.
Cette pièce fut Jouée dans les carrefours en i558. Eut-elle l'honneur d'une représentation dans l'enceinte du collège? Cela est possible, mais rien ne le prouve, nous n'en parlons donc que pour mémoire, ainsi que des pièces de Jacques de Cahaignes qui traduisit l'avare de Plaute, en i Sjo et donna, en i58o, une comédie de Joseph (i), jouée quatre ans plus tard par les jeunes gens marquants de la ville, pour fêter le jour où le sieur Germain Jacques, curé de Saint-Pierre, fut reçu docteur en théologie (2).
(i) La Bibliothèque de Caen possède un exemplaire de la comédie de Joseph. Cette comédie a été éditée à Amsterdam. M. le comte Auguste de Blangy, qui a donné cet exemplaire à la Bibliothèque de Caen, fait remarquer dans une note manuscrite, qu'il existait entre les Universités néerlandaises et celle de Caen de fréquents rapports, soit par les élèves qui se rendaient en Hollande pour terminer leurs études sous des maîtres renommés, soit par les professeurs, qui souvent occupèrent des chaires tour à tour dans ce pays et en Normandie.
Brunet cite une autre édition de 1560; celle-ci porte le titre suivant : Comedia sacra cui titulus Joseph, ad Christianœ iicventutis institiitionem jitxta ïocos tnveiitionis, veteremq. artem nuiic primo et scripta et édita per Cor. Crocum Amsterodaiiii ïudi magistriun. (Cornélius Crocus Amsterodarai in iudibus Joan. Stelsii anno 1531. Typis Joan. Grapha;i).
(2) Nous ne parlons pas bien entendu des drames
Mais venons aux pièces réellement scolaires; trois collèges surtout, les collèges du Mont, du Bois et des Arts, s'étaient rendus célèbres par les spectacles quMls donnaient et par la façon dont ils avaient su moraliser, discipliner, s'approprier ces farces et « moralitez » appelées Choreas, par M. de Bras. Ces dernières faisaient aux beaux jours de la Saint-Nicolas et de la Sainte-Catherine, non seulement la joie des habitants de la cité, mais aussi et surtout celle des « escolliers, » alors qu'ils allaient avec leurs « régens » jouer aux carrefours dans des charrettes ou sur des tréteaux, pour inviter le public à assister aux pièces saintes qu'on devait représenter dans leurs collèges (i).
La bibliothèque de Caen possède à ce point de vue des documents précieux et peu explorés (2); les
joués dans les églises; (voir l'histoire de Caen de Barthélémy Pont, p. 434, tome 11), ni du Palinod réservé à des productions littéraires fort différentes.
(i) « De chacun collège, la veille des roys, aucuns régens et escolliers jouyaient aux carrefours de la ville des farces dans des charrettes et sur des chevaux, qui servaient de semonces et invitations pour aller voir jouer le jour des Roys, des moralitez et farces joyeuses aux dicts collèges Taprès disner. » (De Bras, édit. de 1833, p. 338).
(2) Citons spécialement le manuscrit « de Quens » qui jette un grand jour sur les représentations données dans le collège des Jésuites.
archives du Calvados en conservent également quelques-uns. Ces documents complétés par des pièces inédites provenant d'une collection particulière, ne sont pas sans intérêt, car ils donnent ridée du théâtre scolaire à Caen, aux dix-septième et dix-huitième siècles, c'est-à-dire à l'époque où, les mystères et les moralités étant abandonnés, apparaît nettement ce que l'on peut appeler le drame des écoles (i).
Les pièces les plus nombreuses dont on retrouve soit le texte, soit le programme analytique, ont été jouées au collège du Mont, de 1628 à 1737.
Boysse, dans l'étude qu'il a consacrée au théâtre des Jésuites et en particulier au collège de Clerraont, dit que le plus ancien programme mentionné dans la bibliothèque du Père Beaker date de 1 65 i .
La première pièce jouée à Caen est de plus de vingt-trois années antérieure. Elle fut donnée en 1628, c'est-à-dire vingt ans après le retour des Pères de la Compagnie et leur installation au collège du Mont.
Elle porte ce titre : Saiilem cum fiUis ab Aclii superatum.
C'est une tragédie latine en cinq actes coupée d'intermèdes; quarante-neuf personnages y figu-
(1) Nous devons remercier également M. Benêt, archiviste du Calvados, et M. Tony Genty, de leurs communications oblisfsantes.
rent. De l'intrigue elle-même peu de choses à dire, elle repose sur une donnée tirée de TEcriture sainte et connue de tous. Les intermèdes sont plus curieux ; intercalés entre chaque acte, ils précèdent la distribution même des récompenses, et sont destinés à être à la fois un enseignement moral, une introduction à la distribution et un remerciement pour le protecteur du collège, celui qui donne les prix : dans l'espèce, M. Morant, écuyer, seigneur du Mesnil-Garnier, d'Esterville, de Courseulles, etc.
En voici d'ailleurs une analyse succincte : pendant le premier intermède, Apollon exhorte ses enfants à lutter contre l'ignorance; les couronnes et les encouragements qu'ils reçoivent d'un ami des belles-lettres doivent les y aider, aussi les monstres sont-ils terrassés. Dans le second, l'hydre renaît de ses cendres; de nouveau elle est vaincue par Apollon et ses compagnons. Le dieu leur distribue alors les récompenses et les engage à célébrer les vertus de Morant leur bienfaiteur.
Dans le troisième et le quatrième, Apollon terrasse les Ruses, les Fraudes et la Force brutale.
L'intermède finale est destiné à chanter sa victoire définitive et à enregistrer ses triomphes.
La répétition des mêmes idées, la louange exagérée et peu discrète sont les défauts principaux que l'on doit relever; on ne peut cependant s'em-
pêcher de reconnaître leur portée morale et le lyrisme intelligent qui les inspire. Remarquons également que le nombre des acteurs est plus considérable que dans aucune pièce ; soixante personnages figurent dans l'intermède que nous venons d'analyser.
La seconde pièce fut jouée le 22 août 1674, elle est intitulée Orthelia regina Scotiœ (8 personnages). Les cinq actes qui la composent sont empruntés à l'histoire d'Ecosse et peuvent être cités comme modèle de composition dramatique.
C'est de main de maître qu'est tracé le portrait du vieux roi Fergusius, égoïste et barbare, aimant jusqu'au crime un fils plus jeune et sacrifiant ses deux frères pour lui assurer le trône; aussi lorsqu'on apprend qu'il vient d'être empoisonné et que ses amis sont accusés de ce crime, les sentiments de pitié vont-ils aux prétendus meurtriers. La reine, dont on a jusque-là soupçonné le courage et la souffrance, s'avance alors au milieu des accusés et des accusateurs, elle monte sur son trône et c'est vraiment en souveraine, en épouse et en mère outragée qu'elle se déclare coupable, et avoue qu'elle seule a puni le crime du roi.
L'auteur inconnu a mis dans cette pièce un
souffle d'héroïsme fort remarquable et l'on ne
peut méconnaître qu'il n'ait poussé fort loin la
connaissance des effets tragiques.
Un manuscrit inexploré (i) nous donne le livret complet de cinq pièces jouées par les élèves de troisième du collège du Mont, non pour les distributions de prix, mais à la fin des séances académiques, séances dont l'usage s'est encore conservé dans un certain nombre de collèges à direction ecclésiastique.
La première, portant la date de 1682, est intitulée : Castitas defensa^ sive S. Agnetis ope angeli ciistodis de Liipanari Victoria. Cette pièce est d'une grande envolée, elle se termine par des élans de foi fort intéressants. La seconde fut Jouée en juin i683, sous le titre de Celsus sive virilis pugil novennispuer. Uargumentiim seul est imprimé, la tragédie comprend cinquante pages in-4° manuscrites entremêlées de vers chantés, chœurs, etc. Le dialogue se fait remarquer par sa vivacité.
La pièce qui suit, Peregrijiantes ., n'a que 400 lignes, elle doit donc plutôt être considérée comme l'intermède d'une autre plus importante (900 lignes), jouée le 28 avril 1684 et dont l'argument est également seul imprimé. Le titre dit ce qu'est la pièce : Aloysius., sive amoris patris potior est Christifavor. Sa division peut être citée comme un modèle de la facture employée pour ces drames scolaires.
(i) Dra in 4, n» 168, Bibliothèque de Caen (mss.).
La protase ou exposition se compose de quatre parties. L'épitase ou nœud de l'intrigue comprend une scène muette et quatre scènes jouées, enfin l'exode renferme six scènes. Un interludium en trois actes complète cette pièce.
Le 22 octobre 1684 fut repre'senté : Soli expu~ gtiati epilogiis, in quo syntaxistaj'iim de solœscismo Victor iœ Auspiciis SS. Ursulœ et sociarum ostenduntur (20 p. in-4°). Cette pièce, se déroule en cinq scènes précédées d'un épilogue; elle est écrite en fort bons vers latins; Vaccusatio^ peu importante d'ailleurs, est seule en prose.
A la date du 22 janvier 1693, on trouve le livret complet d'une tragédie-comédie en cinq actes : Olympomachomenos sive cœli oppugnator . Le sujet en est emprunté à la Fable. Thésée et Pirithoiis, qui s'étaient rendus au ciel pour ravir Proserpine, sont saisis par Pluton qui les livre aux tourments. Afin d'éviter le sort dont ils sont menacés, les coupables accusent faussement Jupiter d'avoir été l'inspirateur de leur mauvaise action. La fureur de Pluton ne connaît plus de bornes et il déclare à son frère une guerre funeste. Quinze acteurs figurent dans cette pièce qui ne brille pas précisément par la clarté.
Le 20 août de la même année, un drame d'un sens tragique plus heureux fut joué par dix élèves du collège du Mont. L'histoire en fournit la
donnée. Cosrohes, déjà vaincu par les Romains et négligeant son fils aîné Syroë, désigne pour Lui succéder sur le trône son second fils Médarse. Syroë par vengeance favorise Héracîius, empereur d'Orient, qui, après avoir défait les troupes de Cosrohes, proclame Syroë roi des Perses. Si l'on ajoute à ce rapide exposé que Syroë a frappé par mégarde son père dans la mêlée et que c'est lui-même qui arrache le trait de la blessure paternelle, qu'enfin Cosrohes se tue après avoir maudit son fils, on peut juger des effets dont l'auteur a su tirer parti.
La comédie est représentée par deux drames comiques (i) : l'un Olitor rex sive Abdalominus horticiiltor, rex Sidomis creatus^ fut joué par les écoliers de rhétorique, le 23 janvier 1694, à neuf heures du matin (six acteurs). L'autre, intitulé simplement Otiosi, eut pour acteurs sept élèves de seconde, et fut représenté le samedi i" février 1698, à huit heures et demie du matin.
Le 20 février suivant, 1699, dix-sept élèves de rhétorique donnaient un drame tragi-comique intitulé Jupiter mores emendandi cupidus. Le but de l'auteur est de montrer que la réputation des anciens philosophes est surfaite et que souvent leurs exemples sont loin de s'accorder avec leurs
(i) Archives du Calvados, Université de Caen.
maximes. Jupiter fait revenir sur la terre ceux dont les noms sont les plus respectés : l'intègre Diogène, Heraclite, Démocrite, Aristippe le désintéressé, le patient Asclipiade. Hélas ! les propos qu'ils tiennent montrent vite leurs faiblesses et c'est pour toujours que le dieu les renvoie au fond des enfers.
Comme intermède, une comédie : La fontaine de Jouvence ou le secret de rajeuni?- un vieillard^ petite pièce qui ne se distingue des saynètes analogues que par le grand nombre d'acteurs : dixsept sont portés au programme.
Le mardi cinquième jour d'août 1704 à midi et demi, « si le temps est beau », à l'occasion de la distribution des prix, est représentée une tragédie latine : Mithridate.
C'est une pièce purement historique, tirée comme on a eu soin de l'indiquer, de Tite-Live, Florus, V. Paterculus, Plutarque. Mithridate vaincu, réfugié à la cour de Triganes, roi d'Arménie, est poursuivi par la haine de ses ennemis qui exigent qu'on le leur livre. La puissance de Rome effraye Triganes qui consent à trahir les lois de l'hospitalité; mais Mithridate préfère la mort à la honte de se voir livré aux Romains et il se frappe de son épée.
Le programme, en très mauvais état et presque
à moitié déchiré, ne permet pas de connaître le titre de la pièce comique donnée comme intermède aux premiers actes de la tragédie de Mithridate. On voit seulement qu'il s'agit d'un oncle facile à séduire et d'un neveu sage qui, malgré les intrigues d'un valet, finit par l'emporter sur un concurrent dissipé et joueur; cette pièce avait trois actes et sept personnages. Quant aux deux derniers actes de Mithridate, ils ont pour intermède une petite comédie française, Diogène, ou critique des mœurs de ce siècle (17 personnages).
A la date du 7 août 1708, à midi, nous trouvons un drame en cinq actes, intitulé Zima^ prince japonais, avec intermèdes comiques en deux parties, représentant « les deux caractères séparés des « hommes qui sont pour l'antiquité, et des autres « qui sont pour la nouveauté. »
Vitellhis^ tragédie latine en cinq actes, est jouée le 7 août 1706; pour intermèdes on a figuré « les inquiétudes et l'embarras de ceux mômes « qui gouvernent avec le plus de sagesse, ce qui « fait voir les avantages de la vie privée, pardes- « sus la vie et conditions des grands. »
La réception de l'intendant de la généralité à Caen, M. Guynet, seigneur d'Arthel, donne lieu, le i3 avril 171 2, à une tragédie latine, Celse martyr^ avec intermèdes en musique, et à une corné-
die française en trois actes intitulée : le Peureux visionjiaire ou les Terreurs paniques, jouée par les rhétoriciens.
Le sujet de la tragédie est emprunté à l'histoire de l'Église. Le jeune Celse renverse une statue des dieux, il l'avoue et dès lors se trouve en butte à des persécutions qui ébranlent sa foi. Entre autres on lui affirme que son vieux père Sabinus, qu'il aime tendrement, payera de sa vie l'éclatante conversion de son fils. Partagé entre son Dieu et sa piété filiale, et malgré les combats qui se livrent dans son cœur, Celse a l'héroïsme de la persévérance. Bien qu'il ne soit pas chrétien, son père, ému d'un si grand courage, veut alors réellement mourir à sa place et marche au supplice si tant est que pour venger les dieux il faille une victime. La fraude se découvre. Celse se rend au martyre avec joie, car il obtient en ce moment suprême la conversion du père qu'il chérit et qui lui aussi se déclare hautement croyant afin d'obtenir la palme du martyre.
Cette tragédie d'une grande élévation d'idées rappelle Polyeucte par beaucoup de points, et Ton peut penser que la tragédie de Corneille n'a pas été sans inspirer l'auteur de Celse.
Le sujet d'ailleurs se prête, on ne peut mieux, aux meilleurs effets dramatiques; aussi ne doit-on pas s'étonner qu'il eût été déjà traité, notamment
à Paris en 1687 (i) et sur le théâtre du collège de Nancy, le 26 mai 1692.
De la comédie nous n'essayerons pas une analyse.
Un neveu qui veut profiter des terreurs d'un oncle superstitieux pour lui faire délier sa bourse, voilà un sujet souvent exploré et qui ne mérite guère de nous arrêter. De plus, le programme seul existe et l'on ne peut se faire d'opinion sur la façon plus ou moins heureuse dont il a été traité.
Les intermèdes de la tragédie de Celse tiennent dans le livret une place importante; l'on y rencontre parfois de jolis vers d'une inspiration élevée, comme ceux-ci par exemple :
Que votre nom, Seigneur, du couchant à Taurore, Fasse éclater sa splendeur, Que le peuple qui l'ignore Apprenne à louer sa grandeur.
Et plus loin :
Oh! Seigneur, quand on vous aime, Les plaisirs sont amers, les supplices sont doux, Et s'il est une peine extrême, C'est de ne pas souffrir pour vous.
Quand on vous aime.
Le souci de la rime et de la prosodie a évidemment moins préoccupé le poète que les sentiments
(i) Voir le Catalogue Pont de Vesïes, p. 214. — La musique est de M. Fontaine, maître de musique à Paris.
qu'il devait exprimer, mais ces sentiments ne sont pas sans noblesse, et l'on ne peut qu'en féliciter l'auteur.
Par les analyses qui précèdent, on peut juger de la facture des pièces; nous nous contentons donc d'une simple énumération pour celles qui avaient été jouées, l'année précédente, 171 1 : Jiida vaincu par César, tragédie latine en cinq actes; l'Enfant prodigue^ drame ; l'Ingratitude punie, drame comique.
En 1 7 1 7 : Agathocle, tragédie, dix personnages ;
L'Ecole des pères, comédie-intermède, dix-sept personnages;
Mercure opérateur, comédie en un acte.
Et en 1719, Regulus, tragédie latine.
Le jeudi 3 août. L'injuste prédilection des pères à l'égard de leurs enfants, sans doute la reprise de l'Ecole des pères.
Quant à la tragédie de Celse, elle fut de nouveau jouée quatre ans après, en 1721, avec les Incommodités de la grandeur, pièce en vers français, et les Amis jusqu'à la bourse, comédie latine, paraphrase du dicton :
Donec eris felix, multos numerabis amicos Tempora sifuerint nubila, soins eris,
Suit le ballet de V Education d'un prince.
Le 3o décembre 1720 est une date mémorable
dans les fastes du collège du Mont : ce jour, on donnait, avant les fêtes de la nouvelle année, une pièce à allusions intitulée : Antiquarius. Le but avoué était un peu celui de la pièce de 1 699, railler l'hypocrisie des philosophes qui cachent sous les apparences de la vertu le dérèglement de leur conduite, mais en réalité, tout visait les professeurs du collège des Arts.
La lutte entre le collège spécialement placé sous le patronage de l'Université et le collège des Jésuites était arrivée à l'état aigu. De plus, la querelle religieuse, que venait de soulever le pape Clément XI par la Bulle Unigenitus condamnant les Jansénistes, surexcitait au plus haut point les esprits.
Le milieu universitaire caennais se sentait touché et bon nombre de professeurs étaient ouvertement contraires à la bulle. Les appelants^ comme on les nommait, avaient pour ennemis déclarés les acceptants^ presque tous du parti des Jésuites. Ceux-ci, se pensant sûrs de l'impunité, se crurent tout permis. Un acteur fourré d'hermine représentait à s'y méprendre l'Evêque de Bayeux auquel, en sa qualité de chancelier, appartenait le droit de conférer les insignes du doctorat; quelques mots placés dans sa bouche rendaient encore l'allusion plus transparente, et des murmures s'élevèrent dans la haute et vaste
salle de l'Ecole de théologie où étaient réunis les spectateurs. Mais le tumulte fut à son comble lorsqu'un personnage revêtu de la toge, portant placé de travers un bonnet en mitre, dont les côtés formaient des espèces de longues oreilles s'épendant de chaque côté de la tête, apparut sur l'estrade et prononça d'une voix claire ces mots : Ego siim doctor celeberrimœ academiœ cadomensis.
L'injure était sanglante. M. Nicolas-François Fauvel, prêtre, curé de Saint-Sauveur, agissant comme syndic de l'Université, cita les Jésuites devant elle.
Ceux-ci non seulement n'obéirent pas à cette injonction, mais dans une pièce curieuse dénièrent à l'Université le droit d'agir par ses syndics.
Blessée à double titre, la docte assemblée fulmina une condamnation énergique, où d'abord étaient rappelés les torts des Jésuites contre elle en 1627, 1648, 1654, etc., puis cette hostilité sourde des professeurs et des étudiants du collège du Mont qui, après s'être traduite par des libelles anonymes et diffamatoires, par les critiques acerbes des régents, notamment du Père de Gennes, professeur de physique, se manifestait sur la scène de la façon scandaleuse que l'on sait. Le décret, condamnant les Jésuites à être retranchés du sein de l'Université, les privait de leurs droits et privilèges, etc.
Heureusement pour eux, le Roi envisagea les choses plus froidement, ne maintint pas la sentence et, le 4 février 1721, cassa le « décret » de l'Université du 16 janvier.
Il est vrai que les Jésuites apportaient en faveur de leur défense quelques bonnes raisons et prouvaient que depuis de longues années « l'Université « cherchait à les insulter et à leur susciter de mau- « vaises affaires, les attaquant même jusque chez « eux (i). »
L'arrêt du Roi ordonnait cependant aux recteurs et professeurs du Mont de faire amende honorable à l'Université. La volonté royale étant nettement affirmée, la résistance était difficile et d'ailleurs peu dans les habitudes de la Compagnie qui sait plier et ne pas rompre. L'amende fut donc faite le 12 décembre 1721 par le Père Boussard, procureur, et le Père Guesnier, professeur de rhétorique.
Ils déclarèrent que les Jésuites n'avaient eu aucune intention de manquer au respect qu'ils portaient à M. le recteur, encore moins d'offenser la docte Université ni aucun de ses officiers et suppôts.
Ainsi fut terminée cette aff"aire, qui passionna à l'extrême toute la cité.
(i) Les pièces du procès sont aux Archives du Calvados.
■ Sans doute, par ordre, la pièce fut détruite, il nous a été impossible de nous en procurer le texte et d'apprécier la finesse des critiques; mais ce que nous savons, c'est que de leur amende honorable, les Jésuites conservèrent un long ressentiment, qui se manifesta encore par une pièce à allusions plus discrètes, il est vrai, et que nous allons retrouver à la date de 1724. Celle-ci n'eut pas de suites, car les allusions visaient non plus la doctrine mais la science même des professeurs de Marmoutiers et il était plus difficile à nos doctes universitaires de se reconnaître.
Sur le programme de ce jour, 2 août 1724, figurait une tragédie en vers français, Damon et Pythias^ mêlée d'intermèdes.
Le temple de mémoire^ ballet; Encrate, pièce latine; le Joueur^ comédie (rien du Joueur de Regnard), et le Solécisme, la pièce en question.
Comme on le voit, le programme était suffisamment chargé; aussi porte-t-il la note suivante que nous reproduisons dans son originalité : « Pour la commodité des spectateurs, on marque ici chaque acte des pièces et chaque entrée de ballet dans le même ordre qu'on le représentera :