CHAPITRE II
Le théâtre a Caen depuis la construction d'une
SALLE DE spectacle JUSQu'a LA CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX (ijÔS-ïjSg). PÉRIODE RÉVO- LUTIONNAIRE (1789-I 796).
Comme dans beaucoup de villes de province, les représentations théâtrales ne furent réellement organisées à Caen que vers le milieu du xviii= siècle. Jusque là on devait se contenter des spectacles donnés par les élèves des collèges et de temps à autre par quelque troupe de passage ou par quelque groupe de comédiens, « à la suite de la cour », faisant en Normandie une sorte de tournée artistique. Ceux-ci trouvaient un asile des plus modestes dans la salle du jeu de Paume, installé dans la maison dite du Grand-Roch au numéro 74 de la rue de l'Engannerie (i). Cepen-
(i) Cette maison est signalée par M. Lavalley, dans son Histoire de Caen et de ses montimeiits, guide du touriste (p. 127). Caen, Valin éditeur, 1877.
dant le goût du théâtre devenait général, le peuple se montrait de plus en plus avide de ce genre de distractions, les représentations étaient moins rares; il fallait de toute nécessité donner aux acteurs un lieu oîi ils pussent convenablement exercer leur art. Les élus le comprirent et le 5 juin 1764 parut un arrêté du maire et des échevins de Caen, autorisant sur sa requête le sieur François Cressart-Bernaulx à faire construire une salle de spectacle sur le terrain appelé le Petit- Carolus, c'est-à-dire dans une partie occupée par des cabarets assez mal famés, non loin du quartier de la foire.
Le roi ayant approuvé par ordonnance du 29 mars 1765 (i) cette décision de la municipalité, les travaux commencèrent. Bernaulx qui avait dirigé, non sans succès, le théâtre de Rouen, mit à profit son expérience, et si l'édifice, que l'on voit encore dans cette rue appelée aujourd'hui rue de l'Ancienne-Comédie, ne remplit pas toutes les conditions de confort que l'on a recherchées depuis, il n'en est pas moins vrai qu'il était assez bien compris pour l'époque et que la ville de Caen eut dès lors une salle de spectacle fort convenable.
Les détails ne sont pas nombreux sur les pre-
(i) Arch. municipales.
mières années du théâtre Caennais. Il est probable cependant que le constructeur de la salle, dont l'intérêt était en. jeu, chercha à organiser une troupe permanente; en tous cas les comédiens de passage à Caen, trouvant un local disposé spécialement pour eux et pouvant satisfaire aux exigences de la mise en scène, firent des apparitions plus fréquentes. L'on vit des comédiens célèbres, entre autres Fleury, l'acteur malgré lui des Victimes cloîtrées et l'un des créateurs de Pamela et de l'Esprit des Loix^ Mademoiselle Clermonde, Desforges-Choudard, l'excentrique auteur du Sourd ou L'auberge pleine, cette vieille pièce, toujours jeune, qui fait aujourd'hui encore le bonheur du public des dimanches.
Quant au répertoire, comme partout à cette époque, il dut être celui du théâtre français alterné avec quelques pièces de la Comédie italienne.
A partir de ijjS, le théâtre de Caen possède une administration régulière et les archives municipales nous ont conservé les noms de ses premiers directeurs. Ce furent, en 1773, Mademoiselle Montensier, qui monopolisait l'exploitation des théâtres normands et dirigeait en même temps ceux d'Evreux et de Rouen.
MM. Cressent et de Lile, 1775, Duvernay, 1776, Touchain et Desroziers, 1778,
Amiel, 1781,
D'Orival, 1784,
Audinor, 1785, et enfin, en 1786, Dufresny, peut-être un frère ou un parent de l'auteur de ces comédies pleines d'esprit et de verve, qui eurent un succès mérité pendant les premières années de la Révolution, sur le théâtre de la rue Richelieu (i). Sous sa direction, les représentations devinrent quotidiennes. Chaque jour, sauf le samedi, le public put applaudir les pièces les plus diverses telles que : Colinette à la cour (2), Le tableau parlant et Le déserteur de Monsigny; La servante maîtresse et Le serrurier; La belle Arsène^ Annette et Lubin; Le sorcier et L'épreuve villageoise de Grétry ; La rosière et les deux tuteurs; Les quatre fils Aymon; Le corsaire; La bonne fille; Les pécheurs; La matinée et la veillée villageoise; La mélomanie de Champein; Le droit du Seigneur; Biaise et Babeth de Dezéde, sans oublier le Devin du village de Jean-Jacques Rousseau, qui n'avait pas encore perdu sa vogue des premiers temps. Bien que les représentations fussent satisfai-
(1) Entre autres Le dédit, L'esprit de contradiction joué le 31 mars 1792.
(2) Voir les affiches Annonces ou Journal de la Basse-Normandie i^^ année (1786).
santés et que la troupe possédât un artiste de talent, nommé Granger, le théâtre était peu fréquenté, le public se portant plutôt aux pantomimes et aux farces, ainsi que lé constate avec mélancolie le Journal de la Basse-Normandie. Pour réagir contre cette indiflférence et faire cesser la solitude de leur salle, les comédiens donnèrent alors une sorte de nouveauté, la Foire de Be^ons^ farce de Dancourt surchargée de nombreux personnages et de scènes triviales. On la baptisa pour la circonstance du nom de foire de Caen (g avril 1786), ce qui ne suffit pas, semble-t-il, pour lui assurer le succès espéré.
Passant rapidement sur les "années suivantes, qui présentent un intérêt moindre, pour arriver à l'époque même de la Révolution, nous ne signalerons en 1787 que l'acte de bienfaisance des comédiens en faveur d'une pauvre famille ruinée par un incendie. On donna ce jour là, 21 mars, Silvain et L'épreuve villageoise; la recette fut en entier consacrée à secourir cette infortune (i).
L'année 1788 paraît révéler un certain goût de la direction pour les représentations à grand spectacle et les féeries brillantes. Le 28 avril, par
(i) Le 19 mars on avait donné le Dragon de Thionville, petit drame de Dumaniant qui, parait-il, eut un réel succès.
exemple, on donna (abonnements suspendus) Novogorod sauvée par l'incendiaire Lisinka « tirée d'une anecdote russe mise au théâtre par l'auteur de la Femme jalouse. » Cette pièce, jouée pour la première fois à Caen, fut terminée par l'embrasement de la taverne des esclaves conspirateurs. Le spectacle commençait par les Francs-Maçons., pièce en prose en un acte et finissait par les Caprices de Proserpine, saynette assez insignifiante, remarquable seulement par une sorte d'apothéose de la déesse aux Enfers.
Quelques jours plus tard Arsène, féerie renommée et la Comédie héroïque du « célèbre M. Quinault », Les coups de l'amour et de la fortune ou le Siège de Barcelone^ donnaient lieu à Vembrasement du palais de V Aurore, tandis que la grande et la petite musique du régiment réunies à MM. les musiciens de la ville exécutaient une marche guerrière.
Représentations luxueuses, profusion de lumières, de fleurs, de spectacles féeriques, ne trouve-t-on pas là comme l'écho fidèle de ce qui se passait par toute la France, à la veille même de Convocation des Etats généraux.
Cette année, débutait une jeune actrice qui eut son heure de célébrité, au moins sur la scène caennaise. Douée d'une voix charmante et d'une jolie hgure, bonne musicienne, jouant avec sim-
plicité et naturel, idolâtrée du public, Mademoiselle La Caille, âgée de seize ans à peine, tenait avec talent le rôle de Clémentine dans le Magnifique tandis que le rôle même du Magnifique était réservé à Cressent que nous avons vu diriger avec succès le théâtre de Caen, douze ans auparavant. Mademoiselle La Caille parut successivement dans Henriette ou La fille du déserteut% comédie de Mademoiselle Raucourt, dans Le droit du Seigneur et L'amoureux de quin-{e ans de Martini; Les pécheurs de Gossec; les opéras de Grétry : Richard Cœur de Lion, Le tableau parlant, Zémire et A^or, L'amant jaloux, La caravane, L'épreuve villageoise; La belle Arsène de Monsigny, enfin, A\émia ou Les Sauvages, Renaud d'Ast, et Les petits savoyards de Daleyrac. Toutes ces pièces furent pour la jeune actrice une série de succès.
On peut dire que cette année là, le théâtre est dans toute sa vogue; aussi la municipalité songe-t-elle à construire une nouvelle salle de spectacle plus grande et plus spacieuse. Le plan,qui est conservé aux archives municipales et dont les événements politiques empêchèrent seuls la réalisation, est fort remarquable et l'on peut regretter qu'il n'ait pas été exécuté.
D'ailleurs d'autres préoccupations hantaient les esprits. Le cruel hiver de 1788-89, s'était fait
durement sentir en Normandie, où les subsistances avaient été aussi rares qu'à Paris. Nombre de bras restaient inactifs et, malgré les efforts des échevins pour secourir les nécessiteux, la misère se montrait dans toute son horreur, surtout dans les quartiers pauvres, comme à Vaucelles. M. de Neuville, directeur du théâtre, arrivé la veille seulement de la capitale (i j, voulut que l'une des premières représentations de l'année, celle du 5 juin, fut entièrement réservée au bénéfice des pauvres. Ce fut de tous côtés un assaut de générosité : les grenadiers du régiment d'Artois abandonnèrent la solde qu'ils touchaient pour leur service au théâtre et tous les employés refusèrent de recevoir aucun salaire : l'affiche portait ce jour là La caravane de Marmontel, musique de Grétry, et la reprise à''Aiemia. C'était encore, comme on le voit, une troupe d'opéra qui, cette année, occupait le théâtre municipal.
Les pièces représentées furent nombreuses et variées; citons entre autres : Félix ^ opéra en 5 actes, La dot, opéra en 3 actes. Le Comte d'Albert et sa suite, par Sédaine, et la Nouvelle amitié à l'épreuve de Favart, toutes les deux œuvres de Grétry; Sylvain, Les solitaires de
(i) Les représentations d'opéra avaient recommencé régulièrement depuis le 4 décembre 1788.
Normandie^ opéra-comique, par M. de Piis; Célestine de M. Bruny; Sargines de Monvel, musique de Daleyrac; Les deux tuteurs ; Le voleur converti^ comédie opérette tirée du Journal de Paris; une troisième reprise d''A\emia avec les rôles tenus par Mademoiselle La Caille, Madame d'Ascourt,. MM. Cressent et Désormaux; Les Vendangeurs^ opéra-comique; La mélomanie de Champein; enfin Ariane d'Edelman qui clôturait la première période des représentations par un succès « comme à Paris » suivant l'expression du Journal de la Basse-Normandie et fut l'occasion d'un nouveau triomphe pour la jeune actrice.
Le 20 avril, après la clôture annuelle des fêtes de Pâques, l'opéra à la suite de la cour, qui avait déjà défrayé la saison de 1785-86, faisait une brillante réouverture avec Les ailes de Vamour du cousin Jacques. Les représentations se succédèrent pendant toute la durée de la foire; mais la misère ne diminuait pas, la cherté du pain était excessive et une certaine effervescence régnait parmi la population. Des troubles même assez sérieux finirent par éclater et le duc de Beuvron, gouverneur de la ville et du château de Caen, eut à sévir contre les perturbateurs. Ces événements ne pouvaient se produire sans avoir leur contre-coup au théâtre; malgré tout, le directeur parvint à ne
pas interrompre les représentations; mais la clôture annuelle eut lieu un peu plus tôt que de coutume (i).
La réouverture se fit en novembre, au lendemain des faits mémorables qui marquent le début de la Révolution. C'était une troupe de comédie qui succédait à la troupe d'opéra. Son répertoire est moins varié. Citons les Trois sultanes ou Soliman le Second, comédie en trois actes avec divertissement; On fait ce que l'on peut, non ce que Von veut, comédie. Les petits savoyards^ comédie avec ballet et le concours de la musique du régiment. Ce concours de la musique militaire était assez fréquent, bien qu'il n'y eût à Caen que le régiment d'Artois, demeuré seul dans la ville depuis le renvoi du régiment de Bourbon. Il possédait, paraît-il, un cor remarquable qui, à cette représentation, fit entendre un concerto fort goûté du public.
Le Journal de la Basse-Normandie est muet sur le théâtre pendant l'année 1790. Ce serait à croire qu'alors comme aujourd'hui, la presse déjà omnipotente avait dicté au directeur certaines conditions non acceptées et que, comme consé-
(1) A cette date les représentations commençaient à cinq heures. Le prix de l'abonnement était de 12 livres par mois pour les messieurs, de 9 livres pour les dames.
quence de ces difficultés, un silence syste'matique avait été décidé. Heureusement, nous avons pour nous renseigner le Courrier des cinq jours, petite feuille naissante, destinée à bientôt disparaître. Elle est d'un grand intérêt et jette une véritable lumière sur cette époque mouvementée. Nous apprenons de cette façon que, le i5 Janvier, les comédiens français donnèrent pour la première fois en cette ville une représentation d^Auguste et Théodore ou Les deux petits pages suivie de la Gageure imprévue. Le rôle de Théodore était tenu par Mademoiselle Delisle, qui joignait à un organe agréable un jeu plein de tinesse et de sensibilité.
Malheureusement le théâtre devenait le rendezvous de cette catégorie nombreuse de gens mal famés qui toujours, dans les époques troublées, cherchent à augmenter l'agitation des esprits. Les querelles et les rixes s'y succédaient d'autant plus que, malgré l'appel qui leur était officiellement fait (i), les citoyens tranquilles se désintéressaient des représentations, au lieu d'y venir en grand nombre, comme on le leur demandait, afin d'en imposer par leur présence aux fauteurs de désordre.
(i) Le Courrier des cinq jours, vendredi 15 janvier 1790. Biblioth. munie.
La clôture eut lieu cette année dans une période de trouble, le 3i mars. Les comédiens du roi donnèrent Le faux serment ou Le soldat par amour et La dot. Ce spectacle terminait dignement, au point de vue artistique, la première série des représentations annuelles et l'on dut « rendre cette « justice au sieur Saint-Ange, directeur, que si les « premiers talents ne remplissaient pas les rôles, « il avait cherché cependant à se procurer des « sujets capables de satisfaire les spectateurs. On « devait surtout lui devoir gré d'avoir entretenu « un spectacle dans un moment d'insurrection « où il était nécessaire de distraire les esprits, « bien que sa recette fut au-dessous de sa « dépense. Ces sacrifices devaient lui concilier « l'estime et la reconnaissance de tous les hon- « nêtes gens, d'autant plus qu'aucuns des ci- « devant directeurs de spectacles n'avaient eu ce « courage. »
Quoi qu'il en fût de la situation peu brillante du théâtre au point de vue pécuniaire, la réouverture se fit régulièrement après les fêtes de Pâques; mais pour éviter les troubles que l'on avait eu à regretter précédemment, un service d'ordre fut organisé par les soins de la municipalité à partir du 12 avril. Il fut arrêté (i) que
(i) Registres municipaux, 1790. Bibliot. de Caen.
« deux municipaux assisteraient à chaque repré- « sentation afin d'y maintenir le bon ordre, à « l'effet de quoi il sera remis chaque fois au pre- « mier d'entre eux une réquisition au commandant « du re'giment pour l'appeler eu cas de besoin. »
L'administration du théâtre pour la fin de l'année 1790 et pour la saison 1791, une des plus brillantes de la scène Caennaise, était échue à trois associés; la demoiselle Pezey et les sieurs Duplan et Lorville. Le conseil de la commune les avait autorisés à donner des représentations pendant les mois d'été et l'hiver à condition qu'ils paieraient 1.000 livres pour les pauvres. Cette idée de l'établissement du droit de pauvres, due à l'initiative d'une municipalité de province, fut reprise par l'administration centrale et appliquée à tous les théâtres de la République à partir de 1796.
La troupe formée par les nouveaux directeurs ne jouait que la tragédie, le drame et la comédie, mais ils y avaient adjoint un corps de ballet. Quant au théâtre, il s'était paré d'un qualificatif en rapport avec les nouvelles circonstances politiques; il était devenu le théâtre national de Gaen(i),
(i) M. J. Cariez, président de la Société des Beaux- Arts, dans une très intéressante étude publiée sur la musique à Caen pendant la Révolution a touché inci-
La réputation de la nouvelle troupe ramena en grand nombre les spectateurs aux représentations quotidiennes. Le programme était d'ailleurs assez varié. Le 2 janvier, l'affiche portait : Le père de J'amille^ drame en 5 actes, de Diderot, et La nouvelle épreuve^ comédie en un acte. On donna successivement : Charles et Caroline, drame en I acte, Le Brutiis de Voltaire, cette pièce fameuse où Talma, paraissant sur la scène parisienne, pour la première fois costumé à la romaine, les jambes et les bras nus, eut à subir l'indignation trop expressive de Madame Vestris (i), tandis que, meilleur appréciateur d'une réforme due aux conseils du peintre David, le public le couvrait d'applaudissements.
Le i3 janvier, nous trouvons au programme un ballet pantomime en deux actes, Le pouvoir de
demment la question théâtrale et relevé, en partie, les particularités de la saison de 1791. (Voir Bulletin de la Société des Beaux-Arts, 1894).
(i) Le dialogue entre les deux acteurs nous a été rapporté. A son entrée en scène, Madame Vestris contemple Talma des pieds à la tête et elle échange avec lui, à mi-voix, le dialogue saivant : « Mais vous « avez les bras nus, Talma! — Je les ai comme les « avaient les Romains. — Mais, Talma, vous n'avez « pas de culotte! — Les Romains n'en portaient pas. » L'actrice sortit furieuse de la scène en répliquant par une épithète des moins courtoises.
l'amour^ de la composition du sieur Fleury, chorégraphe, professeur de danse au théâtre. Il parut à la tête du corps de ballet et dansa plusieurs fois dans ses propres ouvrages. Le même soir, on donnait un drame en 3 actes et en prose de M. Mercier, qui eut un succès fort relatif: L'habitant de la Guadeloupe, ex Les Rivaux amis, comédie en I acte et en vers, du théâtre français. Les Jours suivants on joua : Le couvent; La maison à deux portes; MaJilius, tragédie de Lafosse, un succès du Théâtre français; Nadir ou Thomas Kouli- Kan^ tragédie en 5 actes; la comédie de Destouches : La fausse Agnès; L'école des mères, comédie en 5 acte de La Chaussée; Hypermnestre, tragédie en 5 actes de Lemierre. Puis dans un autre ordre d'idées : Le vieillard rajeuni; Annette et Lubin, ballets qui apportaient, comme Le pouvoir de l'amour, une note gaie et gracieuse à l'esprit du spectateur, fatigué par les alexandrins solennels des tragédies en vogue. Citons encore : Les trois sultanes de Favart; Le couvent ou Les fruits de l'éducation. Le tuteur et Marie retrouvée, Les trois cousines, comédies en trois actes de Dancourt, et Les méprises par ressemblances ; Les deux nièces, comédie de Patras; Jenneval de Mercier; Mélanie et Monval, drame en 3 actes; L'inconnue; Les dangers de l'opinion et Le vindicatif; Pierre le Cruel, tragédie en 5 actes de du Belloy ; Charles
et Caroline^ drame de Lebrun; Le festin de Piet're de Corneille; Le sacrifice aux Grâces, comédie; le Mahomet de Voltaire, pièce dans laquelle, quatre ans auparavant, sur la scène parisienne, Talma remportait ses premiers succès dans le rôle de Seïde, et, enfin, un drame en 3 actes et en prose qui eut un grand succès dans la région normande, Jean Henmiyer, évêqiie de Lisieux^ de Mercier.
Le 27 février fut une date mémorable dans les annales du théâtre de Gaen; on donna ce jour Charles IX ou L'école des rois de Chénier. Cette pièce avait, à Paris, suscité l'appréhension de certains et l'enthousiasme des Jeunes. On répétait le mot de Danton : « Figaro a tué la noblesse, « Charles IX tuera la royauté. » Camille Desmoulins déclarait lui-même, disait-on, les affaires de la Révolution plus avancées par l'œuvre de Chénier que par les journées d'octobre. Il y avait donc autour d'elle comme une légende qui fit hésiter longtemps l'administration à la monter sur la scène caennaise.
Charles IX faisait salle comble à Paris depuis novembre 1789. Caen, très attaché aux vieux principes, ne parut mûr pour cette représentation que quinze mois après, mais elle eut alors un vrai succès. Du reste, les directeurs, adorés du public, avaient réuni dans cette mêaie soirée la plaisante
comédie de Molière, M. de Pourceau gnac^ et un ballet très en vogue, Appelle et Campaspe. Aussi les allusions politiques frappèrent-elles moins un public, venu surtout pour jouir d'un spectacle particulièrement varié.
Les pièce les plus diverses se succèdent après la représentation de Charles IX.
Ce sont : Zaïre., de Voltaire; Le Français à Londres., de Desforges; Tom Jones et Fellamare ; Amélie et Montrose, drame en 4 actes; Les plaideurs de Racine; L'esprit de contradiction de Dufresny; L'école des Maris ; Athalie de Racine; Dupuis et Desromais., comédie en 3 actes ; L'amant bourru de Monvel; Le danger de l'opinion ou le préjugé vaincu; L'épreuve nouvelle; Le comte de Waltron, drame en 3 actes; Le Glorieux de Destouches; enfin, Le sourd ou L'auberge pleine., la pièce de Choudard toujours en vogue.
Cependant la direction, heureuse des succès remportés, redoublait d'efforts; de nombreux bals attiraient au théâtre les jours où les représentations étaient suspendues et, avant la clôture annuelle des fêtes de Pâques, on annonça l'arrivée de Delarive, comédien du roi et premier acteur de la capitale.
De curieux mémoires (i), absolument inédits,
(i) Ils sont intitulés : Mémoires sur la ville de Caen :
que l'obligeance d'un ami (i) nous a permis de consulter, rendent compte en ces termes de cette première représentation : « Le 25 (mars 1791), « La Rive, acteur du Théâtre français et électeur cf de Paris, parut sur le théâtre de Caen. Il débuta « dans le rôle de Warwick; le lendemain il joua « Edouard dans Pierre le Cruel. Il y eut peu de « monde à ces deux représentations, parce qu'on « avait répandu dans le public qu'il était venu à « Caen comme espion de l'assemblée nationale. « Ce propos ne paraissait cependant guère fondé. « N'avait-elle pas le Club? Il joua Œdipe^ à la « troisième représentation qui devait être la der- « nière. L'envie de jouir de ses rares talents « l'emporta sur les propos. On l'engagea à paraître « encore une fois, il joua Tancrède QxPygmalion. « L'afBuence était si considérable qu'il y avait des « spectateurs jusque sur le théâtre. A peine les « acteurs y trouvaient leur place. Il est vrai qu'on « ne pouvait trop admirer ce premier acteur de la « capitale. On lui jeta des couronnes, des vers; « on lui prodigua des applaudissements qu'il « méritait sous bien des rapports. On lui repro-
Recueil d'anecdotes et faits particuliers à la ville de Caen depuis lySp et des événements les plus remarquables arrivés en France depuis les mêmes années (sic), recueillis par P. F. L. Esnault. (2) Le docteur Stephen Le Pauhiiier.
« chait de n'avoir aucun Jeu muet et, quand il ne « parlait pas, il était sur la scène comme une « statue. »
Le fait est que Delarive après avoir débuté par le rôle de Warwick, dans la tragédie de La Harpe, parut le lendemain 27 mars, dans Pierre le Cruel et VŒdipe de Voltaire. Les Caennais, méfiants au début, furent complètement séduits par le talent du tragédien et se portèrent en foule au théâtre, acclamant non seulement l'acteur, mais aussi les directeurs si bien inspirés. Ceux-ci, encouragés par cet accueil, firent paraître dans la Galette du Calvados^ une note où ils disaient que : « Depuis qu'ils étaient à la tête de la « troupe de Caen ils avaient fait tous leurs eftorts « pour varier les plaisirs du public, qu'ils « avaient procuré à la ville, juste appréciatrice « des grands talents, l'avantage de' voir le Garce rick français (Delarive). Pour succéder à cet « acteur célèbre il ne fallait rien moins que « M. Saint-Fal (i). La direction l'a engagé avenir « la dernière semaine dans leur troupe ; ils « auront de plus Mademoiselle Thénard, une des « premières actrices du Théâtre français. »
Ce fut le 10 avril que les acteurs annoncés
(i) Nous respectons les diverses façons d'orthographier le nom de Saint-Phal.
firent leurs débuts sur le théâtre de Caen. L'affiche portait : Zelmire, tragédie en 5 actes et en vers de du Belloy; Saint-Phal et Mademoiselle Thénard remplissaient les rôles d'Huset et de Zelmire. Comme lever de rideau : L'amant jaloux^ comédie en 3 actes de Monvel (i).
Les journaux du temps enregistrent un grand succès, tandis que le manuscrit déjà cité porte au contraire que : « malgré leurs talents, et surce tout ceux de l'actrice, les représentations « furent peu suivies. »
Que croire? Sans doute le manuscrit. Comme pour Delarive, une certaine méfiance accueillit les nouveaux venus. Elle se dissipa, toutefois, à la seconde représentation, qui fut un vrai triomphe pour Saint-Phal et Mademoiselle Thénard, remarquables l'un et l'autre dans les rôles du Cid et de Chimène de la tragédie de Corneille. Enfin pour la clôture de la saison théâtrale, les deux acteurs parurent le i 5 avril, dans le Baj^bier de Séville de Beaumarchais, où Saint-Phal sut rendre avec une finesse remarquable le rôle du comte Almaviva.
La réouverture du théâtre eut lieu le lundi 2 mai, avec une troupe exclusiv'ement littéraire; pendant un certain temps, l'opéra et même les ballets semblent exclus des programmes.
(i) Le rôle du bourru était tenu par Saint-Phal.
La tragédie de Voltaire, Adélaïde du Giiesclin, vit les débuts de deux acteurs nouveaux, d'ailleurs parfaitement inconnus, M. Dorsan, dans le rôle de Vendôme, et M. Jouenville, dans celui de Coucé, tandisque Mademoiselle Saint-Prix, qui paraît avoir eu son heure de célébrité, se présentait au public dans le rôle d'Angélique de L'épreuve nouvelle.
Le 5 mai, nouveaux débuts dans Tartuffe et dans Dupuis et Desronnais.
Le 8 mai, nouvelle pièce de Molière : Les fourberies de Scapin^ suivie des Trois jumeaux Vénitiens et deux reprises : Charles IX et la lugubre tragédie de Lemierre, Hypermnestre.
Pendant ce temps, un autre théâtre, le Vaux- Hall, installé à quelques centaines de mètres du Théâtre national, à l'endroit appelé maintenant le Cours-Circulaire, faisait une certaine concurrence à ce dernier et donnait des pièces comiques telles que : L'anglais à Bordeaux.^ Le consentement forcé., Le dépit amoureux. La mauvaise disposition de la salle, son peu de confortable empêchaient la rivalité d'être sérieuse; le directeur du Vaux-Hall s'en aperçut rapidement et prit le parti de fixer dans l'après-midi (3 h.) l'heure de ses représentations. Les deux spectacles ne se firent donc plus aucun tort pendant le peu de temps d'alleurs que dura le Vaux-Hall; il reprit
bientôt son rôle plus modeste de café-concert.
Le 22 mai, Delarive, dont le nom n'était pas oublié, revint à Caen et parut dans une tragédie de la Harpe : Philoctète. A la même représentation, on donnait Nanine ou Le préjugé vaincu de Voltaire. Trois jours après, celui que l'on continuait à nommer le Garrick français, remplit les rôles d'Oreste et du Somnambule dans la pièce de ce nom et dans Iphigénie en Thaitride, puis il parut successivement dans Guillaume Tell, Mahomet, Le mari retrouvé, où il obtint toujours le même succès.
Néanmoins, d'après le manuscrit déjà cité, les représentations étaient moins suivies depuis Pâques, surtout par la noblesse et la haute bourgeoisie, qu'éloignait le refrain du Çà ira. Cet air non encore entendu sur le théâtre de Caen et joué d'abord par ordre, malgré l'opposition des premières loges et d'une partie du parterre, à la demande de spectateurs étrangers à la ville, était répété depuis à chaque représentation pour obéir aux mêmes injonctions (i). Les divisions poli-
(i) « Le premier lundi de la foire, il y eut du tumulte « à la Comédie. La ville de Caen passait pour ne pas « être dans le sens de la Révolution. Des étrangers « demandaient à l'orchestre l'air : Çà ira, qui n'avait « pas encore été joué au spectacle à Caen, quoi qu'il « l'eut été dans d'autres villes. Les premières loges,
tiques s'accentuaient; l'inquiétude commençait à gagner même les classes moyennes, jusque-là assez indifférentes aux événements parisiens.
La clôture annuelle eut lieu le i^"" Juin, après une saison peu profitable pour le directeur, mais qui peut compter parmi les meilleures au point de vue de l'art : le Théâtre national de Caen ayant vu, outre Delarive, des acteurs consciencieux interpréter les principaux ouvrages de Molière, Voltaire, la Harpe, Lemierre, Guimond de la Touche, etc. Quant aux ballets, ils semblent biinnis de cette période; un seul est à signaler : Les prétendus^ ballet de demi-caractère dû à
« soutenues d'une partie du parterre, voulurent s'y « opposer. Le Commandant, pour arrêter l'effer- « vescence des esprits qui commençaient à s'échauffer, « ordonna qu'on le jouât. Le lendemain, nouveau « tapage pour le même air. Les musiciens, menacés « d'être battus, jouèrent malgré eux l'air demandé. « Ces troubles, renouvelés presque tous les jours, « dégoûtèrent du spectacle; le nombre des spectateurs « diminua sensiblement, des abonnés renvoyèrent leur « abonnement. «
Suite, même manuscrit. « i^'"juin. La Rive vient de « nouveau donner quelques représentations. Il ne fut « pas autant suivi que la première fois. L'air Çà ira, « que l'on forçait les musiciens à jouer, éloignait du « spectacle la noblesse, la haute bourgeoisie et tous « les gens tranquilles. « (Mss. Esnault).
M. Bérard et qui sans doute, à cause de la rareté de ce genre de spectacle, eut un réel succès.
La réouverture du théâtre fut faite en automne par une troupe d'un genre différent; l'opéra et Topéra-comique reprirent rafîiche. Citons parmi les pièces les plus jouées : Les actes de l'amow, opéra-comique en vaudeville; Les 7'igueurs du cloître^ pièce qui paraît s'inspirer du même esprit que Les victimes cloîtrées de Monvel, Le déménagement du couvent de Flins, Les visitandines, ou même le drame de la Harpe, Alélanie et être une critique acerbe et alors fort goûtée de la vie monastique. Puis dans un genre différent, Les deux chasseurs et la laitière^ opéra en 2 actes La mélomanie; L'amant statue; Roiaud d'Ast La soirée orageuse de Daleyrac; Biaise et Babet Euphrosine^ opéra en 3 actes, avec Le Devin de village^ intermède de J .-J . Rousseau ; La caravane, opéra en 3 actes à grand spectacle, avec évolutions militaires; enfin, Nicodème dans la lune, opéra en 3 actes du Cousin Jacques, ei Raoïd de Créqui. Ces deux dernières pièces semblent avoir eu un succès plus durable à cause des allusions patriotiques qu'elles renfermaient.
La Galette du Calvados, notamment, nous apprend que l'on redemandait chaque soir l'air des Deux Nicodèmes. Les sentiments exprimés étaient bien, en effet, de nature à passionner le
public si nous en jugeons par les vers ci-dessous, que nous reproduisons tels que nous les trouvons insérés dans le journal :
Air des Deux Nicodèmes.
Air de la Croisée.
L'empereur :
Pouvez-vous ignorer qu'un Roi Après tout n'est jamais qu'un homme, Qui n"a de rang que par la Loi Qui le gouverne et qui le nomme!
Si vous osez, peuple flatteur,
D'un mortel adorer la trace,
Que gardez-vous au Créateur,
Devant qui tout s'efface.
Une paysanne :
Nous savons ben qu'ignia q'dans l'Ciel Qu"est celui qu' l'Univers adore; Mais un bon Prince, quoique mortel, N"'doit pas s'étonner qu'on l'honore.
Encenser dans un Empereur
Un cœur droit, vertueux et sage.
C'est encenser du Créateur
La plus parfaite image.
N'était-ce pas là l'expression naïve mais fidèle des passions diverses qui agitaient les cœurs? D'une part, l'esprit d'indépendance et de révolte contre le vieux principe monarchique, de l'autre, le respect que, malgré tout, conservait encore le représentant de l'autorité détenue par droit divin, et en
quelque sorte image du Créateur. Suivant l'opinion des spectateurs, l'un ou l'autre couplet était donc bissé chaque soir et l'air des Deux Nicodèmes chanté un peu partout et par tous.
Quant à la représentation de Raoul de Créqui, elle fut fort mouvementée parce que, nous dit le manuscrit Esnault (i), on voyait dans cette
(i) Le manuscrit s'exprime ainsi : « La municipalité « donna une preuve de l'esprit qui l'animait. Les comé- « diens, peu suivis à l'ordinaire, avaient plus de « spectateurs dans les pièces où l'on pouvait trouver « quelque rapport avec la situation du roi. Un opéra, « ayant pour titre Raoul de Crcqiii, attirait entre « autres beaucoup de monde. Raoul se rappelle avec « plaisir, dans sa prison, l'instant ou il fut blessé en « suivant le roi dans la Palestine. Il chante ces vers :
« Heureux, aux rives du Jourdain,
« Qui, percé du fer Sarrazin,
<i A pu s'écrier comme moi :
Il Je meurs, mais j'ai sauvé mon roi.
« On fesait l'application de ces vers à Louis XVI « qu'on regardait toujours comme prisonnier aux « Tuileries. Ce passage était applaudi avec enthou- (( siasme à toutes les représentations. Un amateur, non « content d'applaudir, jeta sur le théâtre un billet « dont on demanda la lecture, cjui fut accordée par les « municipau.x présents. C'était une pièce de vers, qui, « après quelques compliments à l'acteur, finissaient (( par ceux-ci :
Il Que ne puis-je, ô Raoul, m'écrier comme toi : Il Je meurs, mais j'ai sauvé mon roi !
« L'allusion fut généralement goûtée et les vers
pièce des allusions à la situation du roi que l'on regardait comme prisonnier aux Tuileries. Les mots : « je meurs, mais j'ai sauvé mon Roi! » étaient acclamés par les royalistes revenus plus nombreux au théâtre. II arriva même qu'un spectateur, plus enthousiaste que les autres, jeta aux pieds du sieur Dubreuil, qui jouait le rôle de Raoul de Créqui, un billet contenant ces vers :
« Toi qui pour Créqui malheureux « Fais naître dans nos cœurs de trop justes alarmes « Et pour ce héros vertueux « Sais nous faire verser des larmes, « J'applaudis aux talents (( Que tu fais briller sur la scène.
« En partageant tes nobles sentiments, « Digne élève de Melpomène,
« applaudis à outrance. Les clubistes, fâchés de ces « applaudissements qui manifestaient l'opinion favo- « rable au roi et le désir de le voir délivré de ses fers, « représentèrent à la municipalité que ces vers et ces « applaudissements réitérés étaient une critique amère « de la Révolution, qu'il fallait les supprimer ou les « changer dans la pièce. Le substitut du procureur de « la commune, le fameux Déterville, crut trouver un c( bon expédient en substituant aux mots : j'ai sauvé « mon roi, ceux-ci : j'ai suivi la loi. Ce changement « ridicule fut adopté par les patriotes. Les comédiens (( furent obligés de se conformer à cette décision qui « occasionna souvent des murmures. »
(' Que ne puis-je, Dubreuil, m'écrier avec toi : « Je meurs, je meurs, mais j'ai sauvé mon RoH n
L'acteur, suivant en ça le règlement de police, demanda aux magistrats municipaux l'autorisation de communiquer le billet au public. Depuis la suppression de la charge de lieutenant de police, la surveillance des spectacles ayant été donnée aux municipalités, celle de Caen qui n'avait pas de loge particulière s'était attribué la première loge de droite (i). Le magistrat présent ce soir-là, crut devoir, devant l'attitude du public, accorder l'autorisation sollicitée; il ignorait, d'ailleurs, le contenu du billet. Mais à peine les vers eurentils été lus à haute voix que le tumulte commença, Les clubistes saisirent cette occasion de manifester leur patriotisme et protestèrent avec indignation, représentant à la municipalité qu'il fallait, pour le maintien du bon ordre, supprimer de la pièce les vers cause de cette manifestation. Le substitut du procureur de la commune, Déterville, céda et donna l'ordre de remplacer les mots : j'ai sauvé « mon roi » par : j'ai « suivi la loi, » changement déjà adopté dans d'autres villes, notamment à Paris.
(i) Esnault ajoute avec raison : « Auparavant il n'y « avait pas de loge particulière pour les officiers de « police. Il paraissait assez juste que le corps chargé (' de la police eût une place pour lui seul. »
Les comédiens se soumirent à cette exigence pendant quelques semaines; mais bientôt, afin de satisfaire les deux partis, ils chantaient : * j'ai « suivi la loi et sauvé mon roi. »
L'usage d'exprimer ses sentiments et son admiration par des vers jetés sur la scène était assez fréquent à cette époque et le billet adressé à Dubreuil n'est pas le seul à noter. Quelques jours après, Mademoiselle Dascourt, qui jouait le rôle d'Azémia dans la pièce de Daleyrac, reçut le poulet suivant, à signaler plus pour l'originalité du procédé que pour les mérites des vers, bien que ces derniers fassent Trouvés alors du dernier galant :
O toi qui fais tous nos plaisirs, Tendre Azémia, c'est peu de l'art de plaire, De faire naître les désirs Il faut encore les satisfaire.
Ces épisodes ne suffisaient pas cependant^ paraît-il, pour donner au théâtre toute la vogué désirable; le directeur y suppléa par un moyen ingénieux qui eut un certain succès. Il fit mettre en loterie mille billets de parterre à une livre, et cinq cents billets de premières loges et balcons à raison de deux livres. Les gagnants avaient droit à un mois d'abonnement, soit seize représentations^ l'opéra ayant lieu tous les deux jours (sauf les cas
d'abonnements suspendus ou de soirées au bénéfice d'acteurs). Quant aux perdants, par une sorte de compensation, on leur accordait une représentation à leur choix pendant le mois qui suivait le tirage de la loterie. Malgré ces expédients, la saison de 1 791, si brillamment commencée, se termina tant bien que mal dans l'indifférence générale. Les esprits étaient à d'autres préoccupations. Les tristesses du voyage à Varennes, la clôture de l'assemblée nationale, l'incertitude du lendemain glaçaient les cœurs et répandaient sur la France entière les plus cruels pressentiments.
La physionomie de 1792 fut, à peu de choses près, celle de l'année qui venait de finir. On remarqua cependant un plus grand nombre de pièces patriotiques ou à allusions politiques.
Raoul de Créqiii tenait toujours l'affiche. Après cet opéra, signalons : La mélomanie, opéra en un acte; Les méprises par ressemblances; La résolution ou le philosophe vaincu par V amour ^ pièce à transformations dans laquelle M. Rivière remplit cinq rôles différents; Le chevalier d'Assas ; La fausse paysanne ou L'heureuse inconséquence de Propiac; Spinette et Marini de Bruni; Nicodème dans la lune, opéra en 3 actes; Sjrlvin, opéra en un acte; L'amour statue; Le nouveau d''Assas, trait civique (musique de Berton), mêlé
d'ariettes, avec des évolutions militaires; Le génie de la nation; La belle Arsène; Euphrosine et Coradin de Méhul, cet ouvrage si intéressant qui marque le point de départ de l'opéra de demi-caractère et avait été créé dix-huit mois avant au théâtre Feydeau. On ne s'avise jamais de tout; Sargines, opéra de Monvel. Les événements imprévus de Grétry; Le maréchal ferrant de Philidor; Le fou par amour ou Le malade imaginaire de Bruni; enfin, le i5 mars, L'Iphigénie en Aulide de Gluck, qui venait bien tardivement faire son apparition sur la scène caennaise, dix-huit ans après avoir été jouée à Paris.
Malheureusement les représentations ne se passaient pas sans trouble (i). Presque chaque jour des querelles s'élevaient à propos d'airs ou de couplets, dont les spectateurs demandaient la répétition, y trouvant des allusions favorables aux sentiments politiques qu'ils professaient. Régulièrement le parti opposé protestait, d'où tumulte épouvantable. Une petite pièce intitulée Le Club des bonnes gens ou le curé fraiicais^ musique du Cousin Jacques, sur laquelle nous reviendrons, était surtout détestée des clubistes, qui trouvaient mauvaises les allusions dirigées contre les sociétés
. (i) Mss. cité déjà.
dites patriotiques, telles que la leur. Le club, et en particulier, leur chef, connu sous le nom de Père la Caille, étaient piqués des applaudissements prodigués à certains couplets, et, entre autre, à une parodie des vers de la pièce, fort désagréable pour lui, il faut l'avouer, car on ne se gênait pas pour chanter en chœur :
Pour avoir la paix en France, Faut mettre Caille à la potence, Pour avoir la paix.
Les réclamations auprès du directeur départemental furent suivies d'effet; le i8 mars on afficha un arrêté pour la police du spectacle, d'après lequel il était défendu de répéter aucun air ni couplet. Le département confiait la surveillance des représentations à la municipalité qui, d'ailleurs, l'avait déjà exercée, comme on l'a vu, et la chargeait de veiller à l'exécution du règlement.
Cependant, l'anarchie commençait à envahir tellement les corps constitués que ce fut un officier municipal lui-même qui viola l'arrêté en ordonnant de répéter l'air du Çâ ira, d'où nouveaux troubles. Ces manifestations tumultueuses étaient à l'ordre du Jour. C'est ainsi qu'à une des représentations suivantes on apporta une pique au milieu du parterre; allusions aux évène-
ments de Paris et menaces indirectes aux aristocrates. Un autre soir, La Haye, le maire d'Audrieu, petit village aux environs de Caen, s'avisad'entrer au spectacle coiffé d'un bonnet phrygien. « Sa cabale le grimpa du parterre à l'amphi- « théâtre et cet effronté se plaça dans une des « premières loges, en face des municipaux qui « n'osèrent pas lui faire ôter son bonnet rouge. « Il resta couvert pendant la petite pièce. Les « membres du club, venus exprès en assez grand « nombre, applaudissaient à cette farce indécente « et semblaient narguer la municipalité, qui le « méritait, puisqu'elle ne savait pas se faire res- « pecter, ni faire observer les convenances, vu « que tout le monde, suivant l'usage reçu, est « découvert lorsque la toile est levée. Peut-être « la municipalité et le club étaient-ils d'accord « pour tâcher de connaître ce que l'on pensait de « cette nouvelle coiffure? Si cela est, ils perdirent « leur temps, personne ne cria : « A bas le bonnet « rouge. » Il est vrai que le parterre était peu « rempli, ce qui suppose qu'alors les personnes « qui s'y trouvent, ne sont venues que pour le « spectacle seulement et non pour faire cabale (i). » La fin du mois de mars fut surtout mouvementée, grâce toujours à Raoul de Créqiii. Cette
(ij Citation textuelle du manuscrit Esnault. "yjniversïtas"
BIBUOTHECA
Ottavi 608^5^
pièce donna lieu à de nouvelles scènes de tapage. Depuis la modification réclamée par les patriotes et les incidents dont nous avons parlé, on chantait habituellement : « j'ai suivi la loi et j'ai sauvé « mon roi » ce qui contentait tous les partis. Un acteur plus royaliste s'étant permis, le 3i mars, de donner seulement la version du texte primitif : « j'ai sauvé mon roi, » les clubistes voulurent le forcer à dire : « jai suivi la loi, » d'où protestations des royalistes. L'acteur embarrassé disparut, mais le sieur Le Couturier, administrateur, membre du directoire départemental, réclama avec énergie, fît revenir l'acteur qui chanta : « j'ai suivi la loi »; sur ces mots éclatèrent les sifHets des royalistes, tandis que les patriotes applaudissaient à outrance. « On vit rarement une pareille cohue », note le sieur Esnauh; malgré tout, la représentation put continuer; mais elle eut le lendemain un triste épilogue. Un gendarme, nommé Bourdon, chef des clubistes, guetta à la sortie de sa maison un royaliste avec lequel il avait eu la veille, au spectacle, une vive altercation, le frappa d'un coup de bâton et le laissa pour mort sur place (i). L'émotion fut grande
(i) « Ce malheureux jeune homme, attaqué par « derrière, ne put opposer aucune résistance et <( demeura quelque temps sans secours. Il guérit de
dans la ville, on parla même de fermer le théâtre, menace qui d'ailleurs ne fut pas mise à exécution.
Aucun événement intéressant ne paraît s'être passé jusqu'au 28 octobre, date à laquelle, pour célébrer nos succès en Savoie, on organisa une fête patriotique. On construisit sur la place de la Liberté un théâtre octogone, disposé en gradins; c'est là que pour la première fois fut exécuté à Caen VHymne des Marseillais^ au milieu d'un grand enthousiasme.
Ce mouvement continue et la fin de l'année théâtrale est occupée par des pièces patriotiques, entre autre la Mort du nouveau Calas^ entremêlée de petites saynettes sans importance comme Oui ou nou ou Les amours de M. Trépied et de Mademoiselle Criquet.
Signalons encore Les amours de Bayard^ comédie en 4 actes, « ornée » (sic) d'un combat, de marches et d'évolutions militaires; Le génie de la nation, opéra en i acte, composé de quarante morceaux de musique avec un nouveau tableau représentant le général Dumouriez entrant dans
« ses blessures et retourna dans sa ville. Son assassin « continua à se montrer en public. Ce jeune homme « appartenait cependant à des personnes qui occu- « paient de grandes places, et qui, apparemment de <( peur de les perdre, ne voulurent pas demander la « punition du provocateur. » (Mss. Esnault).
la ville de Liège. A part ces pièces, les drames ordinaires semblent seuls occuper la fin de cette année. Il en est de parfaitement inconnus, tels que : Merinval ou Les cruels effets de la jalousie et de la vengeance^ drame en 5 actes, suivi àe Pierre et Claude Bagnolet, comédie en un acte.
Nous avons dit le succès d'une pièce. Le club des bonnes gens^ par le Cousin Jacques; il est intéressant d'y revenir. Les couplets, qui nous sont parvenus, montrent d'une façon frappante l'état des esprits.
Deux personnages sont en présence, Nigaudinet et Allain. Le premier demande au second s'il est démocrate : « et qu'on soit ce qu'on voudra, lui « réplique Allain, pourvu qu'on soit honnête « homme ! »
Ce à quoi Nigaudinet répond par des couplets fort applaudis par l'élément modéré, resté nombreux à Caen malgré les efforts des clubistes :
Air du Cousin Jacques.
Nigaudinet :
C'est aussi comm' ça que pense
Vot' p'tit sarviteur. Ben loin d'et enn'mi d' la France
J' l'aime d' tout mon cœur.
Gni a qu'un seul parti qui m'flatte,
Cti la d' la raison.
— io3 —
J' veux ben et' aristocrate
Si j'sis bon garçon.
On traite d' mauvaise engeance
Les gens comme i faut.
J'entends r'procher leu' naissance
Comme un grand défaut; Moi, j'dis qu'Ia vartu m'enchante
Dans tous les états ; Et c'ti la qui la tourmente
Est comme i n' faut pas.
Mais quoi qu' c'est que c't'assemblée
D'tous nos compagnons, Qui pardont tout' leu' soirée
A fair' des motions?
Montrant son râteau :
Pour moi, v'ia ma politique,
Sans tant d'embarras; Ma motion patriotique
Est au bout d' mes bras.
Tels étaient les vers acclamés sur le théâtre caennais à la veille de la Terreur et tels restèrent les sentiments de la majorité des citoyens, malgré les écarts dus à la mobilité de l'opinion populaire et aux menées Jacobines; aussi deux ans plus tard, aucune ville n'applaudira-t-elle avec plus de vivacité à la réaction thermidorienne.
Une reprise de l'opéra de Nicodème paraît être le premier succès théâtral de l'année 1793. Un amateur caennais jouait le rôle de Frérot; la
salle entière fit une ovation, qui s'adressait aussi bien à l'acteur qu'à la pièce elle-même, toujours en vogue auprès du public. Les portefeuilles^ comédie nouvelle en i acte, et Lodoiska ou Les Tartares bienfaisants, complétaient le spectacle. Rien dans les pièces données au théâtre ne semblait indiquer que l'on fut au lendemain et à la veille des plus graves événements et qu'il y eut lieu de craindre l'exaltation des esprits. L'invasion des alliés, l'abolition de la royauté, la proclamation de la République, le procès et la mort de Louis XVI, n'y avait-il pas là matière à manifestations tumultueuses? 11 n'en fut rien cependant. Les habitués du théâtre savaient que la libre expansion des sentiments n'était plus tolérée; personne ne se permit de dire tout haut ce que l'on pensait tout bas. L'on se contenta d'applaudir des pièces sans caractère, sans allusions, telles que Amélie et Monrose, drame en 4 actes, joué le lendemain même de la mort du roi, ou des spectacles patriotiques comme Le dragon de Thionville^ ou La prise de Mons, pantomime « avec « évolutions, marches militaires, » terminée par des vaudevilles « analogues au sujet. »
Parmi les pièces représentées nous citerons : Le scidpteur ou La femme comme il la faut, comédie en 3 actes; une reprise du Sourd ou L'auberge pleine; La mort de Dillon, fait bis-
torique; La coupe des foins ou L'oiseau perdu et retrouvé^ opéra en i acte de Piis et Barré; Le menuisier de Bagdad^ comédie mêlée de vaudeville; Le^ ^ez/xj^/oz/.v ou L'heureux stratagème^ (t comédie d'un genre très gai et d'un citoyen de « cette ville, redemandée plusieurs fois »; Mélanie et Monvel ou Le bon curé, drame de la Harpe, que l'on donna en avril, avec un compliment de clôture, vieil usage non encore abandonné. Pendant toute cette période, on relève une seule pièce à allusions politiques, c'est une comédie intitulée Le père Gérard de retour à sa ferme ^ ex-député à l'assemblée nationale pour le bailliage de Rennes. Mais il s'agissait là d'un simple essai de discussion d'opinion assez courtois en la forme et assez timide au fond ; personne n'osa manifester ses sentiments et l'ordre ne fut pas troublé.
Vers le milieu de ijgS, la situation change. Des événements de nature à agiter particulièrement les esprits et à les détourner du théâtre se produisaient en Basse-Normandie. De nombreuses troupes venaient d'être rassemblées sur les côtes de Cherbourg au Havre en prévision d'un débarquement des anglais avec lesquels on était en guerre. A la même époque arrivaient à Caen les députés Girondins proscrits par la Convention. Leur présence dans un milieu, déjà hostile aux idées aussi bien qu'aux actes de cette
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assemblée, favorisait le mouvement fédéraliste, qui allait bientôt s'affirmer très ouvertement. Une des premières manifestations en ce sens eut lieu le i6 juin à une représentation donnée par les comédiens républicains français. On jouait : L'ami des loix au sein du Calvados^ comédie nouvelle « analogue à la circonstance du moment » suivant la formule; c'était une adaptation de la pièce de Laya (i). La pièce elle-même jouée pour la première fois à Paris le 2 janvier, était une véritable déclaration de guerre aux auteurs des massacres de septembre. Robespierre et Marat, représentés sous les noms étranges de Nomophage et de Duricrâne, y étaient cruellement flagellés. Ecrite avec conviction et avec chaleur, cette œuvre peut être regardée moins comme une bonne pièce que comme une bonne action, suivant l'expression heureuse de l'intéressant historien du théâtre français pendant la Révolution (2). Il fallait un
(i) Laya (1761-1833) eut deux fils l'un d'eux fut, comme son père, auteur dramatique et bibliothécaire du palais de Fontainebleau; on peut citer de lui deux pièces principales : Les jeunes gens, qui eut un certain succès vers 1855, ^^ ^^ duc Job. Le second fut avocat et littérateur, puis journaliste.
(2) Le théâtre français pendant la Révolution, avec préface de M. Jules Claretie, par Henry Luniiere. Paris, Dentu, 1894.
certain courage en effet, pour attaquer si violemment et si directement, au lendemain de la journée du 10 août et des massacres du mois suivant, les hommes de violence et de sang, qui préparaient le règne de la Terreur. C'était aussi la première fois qu'apparaissait sur la scène caennaise une critique mordante des utopies communistes mises en circulation par Babœuf, la première fois que l'on essayait d'éclairer le peuple sur ses vrais intérêts et de lui montrer à quels crimes peuvent conduire la licence et l'anarchie. A tous ces points de vue, la comédie de Laya, dont nous n'essaierons pas une analyse, faite déjà, méritait les applaudissements qu'elle obtint sur la scène caennaise. Encouragés par ce succès, les comédiens voulurent faire mieux encore. L'un d'eux, nommé Picot, écrivit et fit jouer sous le titre : Les héros de la montagne^ une série « de dialogues politiques » dans les quels il saluait à Caen l'arrivée des députés proscrits et flétrissait en même temps, d'un pinceau énergique, les Montagnards, leurs redoutables ennemis. Cette pièce donnée en faveur « des femmes et des « enfants des citoyens peu fortunés, armés contre « l'anarchie, » reçut un accueil enthousiaste. Elle fut suivie de l'exécution d'un chant républicain dédié aux hommes du Nord.
L'auteur de ce chant, Girey-Dupré, était un jeune journaliste, ami de Barbaroux, et qui avait
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suivi à Caen les dix-huit députés Girondins. Dans la pensée de leur auteur, ces vers étaient destinés à devenir le chant de guerre, la Marseillaise de l'armée, qui se préparait à marcher contre la Convention; aussi n'avait-il trouvé rien de mieux à faire que de parodier l'hymne célèbre de Rouget de Lisle et d'en emprunter la musique. Voici d'ailleurs in-extenso ces vers qui ne contribuèrent pas pour peu au succès même de la pièce des Héros de la montagne :