LA MISE EN SCÈNE EN ITALIE
En Italie, par exemple, où l'on représente beaucoup plus d'opéras nouveaux qu'à Paris, comment fait-on? Nous avons posé la question à M. Giulio Ricordi, l'éditeur fameux, qui monta les ouvrages de Verdi et de tant d'autres compositeurs. Il nous a répondu par une longue lettre en français, fort intéressante cl que nous reproduisons textuellement :
\U UN THÉÂTHK LYRIQUE
« Monsieur,
(( Je crois avoir compris que vous trouvez dangereux pour les théûlres de Paris ce grand luxe de mise eu scène qui occasionne des dépenses énormes et immobilise de grands capitaux, lesquels pourraient être dépensés plus utilement en faveur de l'art. Si telle est votre idée, je la partage complètement. Toutefois, je crois difficile d'établir une comparaison entre les théâtres français et les théâtres d'Italie, surtout pour les scènes subventionnées.
« Vos grands théâtres sont de véritables monuments artistiques, qui restent ouverts presque toute l'année et qui se basent surtout sur le répertoire ; cela les oblige donc à se fournir de décors, de costumes, d'accessoires très soignés, pour qu'ils puissent durer le temps nécessaire.
« En Italie, tout est basé sur les saisons, lesquelles durent d'un mois à quatre mois et demi au maximum. Il n'y a pas de répertoire
fixei Gt même les ouvrages à grand succès sont très rarement donnés d'eux saisons de suite. Pour cela donc, décors, costumes, accessoires, tout est provisoire : il suffit qu'ils remplissent la durée d'une saison.
Gela explique le bon marché relatif de nos mises en scène. Les directeurs de théâtre n'achètent jamais ce qui est nécessaire pour la mise en scène soit d'un opéra, soit d'un ballet ; il y a des fournisseurs qui donnent tout à terme et à forfait. Il y a des prix fixés d'avance, qui varient naturellement suivant l'importance du théâtre et du spectacle.
(( Ce système a du bon et du mauvais. Du mauvais, car les fournisseurs tachent de gagner le plus possible avec des économies ; du bon, car les directeurs connaissent d'avance et d'une manière certaine la dépense qu'ils vont faire pour leurs spectacles.
« Il y a du bon aussi du côté artistique, par cette raison qu'une reprise d'un ouvrage, après deux ou trois années, est présentée au public avec des décors et des costumes en-
core neufs comme la première fois. Un public italien ne permet pas qu'une reprise soit donnée avec les costumes et les décors de la première mise en scène — et cela est possible, vu que les dépenses ne sont pas exagérées. Par contre, ce qui est exagéré, ce sont les cachets que l'on a la mauvaise habitude de payer à MM. et Mmes... les chanteurs et chanteuses italiens !
« En prenant comme exemple un grand théâtre comme la Scala, vous trouvez toujours le môme système de fermage; mais le théâtre étant subventionné par la ville, il existe une commission artistique avec pleins pouvoirs pour interdire un spectacle dans le cas où la mise en scène ne serait pas convenable.
€ Je peux indiquer à peu peu près les dépenses d'une mise en scène d'OfliflIo. La direction peut, du reste, donner cet ouvrage, pendant toute la durée de k saison, quinze, vingt, trente fois : le prix est toujours le même.
« Les costumes pour les premiers rôles, pour les chœurs (100), pour les coryphées et comparses (100) sont donnés en location pour une somme de 8,000 francs.
« Les accessoires (meubles, armures, drapeaux, etc.), pour une somme de^2,000francs.
« Pour les décors, le théâtre a presque toujours la toile nécessaire ; on paye seulement le brossage, qui coûte en moyenne 450 francs par décor.
« Les ouvrages de menuiserie peuvent coûter de 2 à 3,000 francs. Vous avez donc une dépense d'à peu près 15,000 francs, mettons 20,000 pour être large dans le devis, et toute la mise en scène peutetreprêteen vingt jours.
(( De cette manière, pendant la durée d'une saison de quatre mois, on peut monter trois ou quatre ouvrages tout à fait nouveaux sans risquer des sommes fabuleuses. Cela vous explique aussi, monsieur, la facilité avec laquelle on donne tant d'opéras nouveaux en Italie, ce qui nous couvre un peu de ridicule aux yeux des étrangers, mais ce qui pourtant
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ne déplairait pas... aux prix de Rome qui attendent pendant des années le bon plaisir de MM. les directeurs. Chez nous, cette facilité est une excellente soupape pour nos nombreux compositeurs, qui poussent comme des champignons et qui, presque toujours, sont les boulets des éditeurs.
(( Je serai charmé, monsieur, si j'ai réussi à vous fournir quelques détails utiles. Dans tous les cas, veuillez au moins tenir compte de ma bonne volonté.
(( GlULIO PiICOUDI. »