THEATRE LYRIQUE OU OPÉRA POPULAIRE
Eh bien ! donc, ne serait-il point possible d'organiser définitivement à Paris une scène accessible aux bourses moyennes et aux petites bourses, où le spectateur entendrait de la
bonne musique, dans des conditions d'exécution satisfaisantes?
Beaucoup de tentatives dans ce sens ont été faites ; presque toutes ont rapidement avorté. Il serait trop long d'énuinérer les causes de ces insuccès. Il vaut mieux tâcher de trouver le remède au mal. Or le mal existe.
Nous avons consulté sur cette question beaucoup de personnes compétentes, beaucoup d'anciens directeurs de théâtres lyriques ou opéras populaires, M. Albert Vizentini notamment, dont on se rappelle les sérieux efforts faits au théâtre de la Gaîté; c'est à l'aide des renseignements qu'ils nous . ont fournis que nous allons tâcher de donner quelques conclusions sur une question depuis si longtemps débattue.
Il est entendu qu'aujourd'hui ni l'Opéra ni rOpéra-Gomique ne peuvent être soit le Théâtre lyrique soit l'Opéra populaire désirés. Ce sont deux théâtres-musées, si on peut ainsi parler, qui coûtent cher, qui sont
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ouverts seulement aux maîtres et aux gloires consacrés. Laissons-les à leur rôle et à leur place.
Mais on est en droit de se demander à quoi peut servir le Conservatoire de musique, s'il n'y a pas une troisième scène où les auteurs débutants pourront se faire connaître. Pourquoi apprendre officiellement à des jeunes gens un art qu'ils ne peuvent exercer? Comment s'étonner ensuite que quelques-uns se dirigent uniquement vers l'opérette, voire vers le café-concert?
Il y a aussi un point auquel il faut prêter une grande attention. En réalité, le goût musical du petit bourgeois, du populaire est loin de s'améliorer. Autant, de 1870 à 1880 — si on peut prendre des dates fixes pour ces choses si complexes et si délicates — il s'épurait, autant, depuis cette époque, il se perd de nouveau. La preuve en est dans l'affluence de plus en plus grande que nous avons signalée dans les cafés-concerts ; la preuve en est aussi dans la diminution des
recettes aux petites places des théâtres de musique.
Le petit bourgeois et l'homme du peuple ne vont pas dans les grands théâtres de musique parce que les places y sont trop chères et parce qu'on n'y joue que rarement des œuvres qui soient à leur portée, qui les intéressent. Où vont-ils? Ils vont soit à la brasserie, où ils absorbent des bocks, en écoutant des valses de Strauss, Métra ou Farbach, ou bien au Gafé-Conceft, où les refrains des gigolos ne semblent pas faits pour élever l'âme et purifier le goût.
On nous dit : « Ces hommes ont, s'ils le veulent, les concerts d'hiver du dimanche, où il y a des places à bon marché. » Sans doute. Mais est-il sûr qu'aujourd'hui les concerts que dirigent avec tant de talent MM. Charles Lamoureux et Colonne soient bien ce qu'il faut pour le but que nous voulons atteindre? Ne sont-ils pas devenus, ces deux concerts dont nous parlons, deux églises, deux chapelles d'un rite bien dis-
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tinct et où les seuls initiés officient? Oui, autrefois, il y avait un concert populaire du dimanche : c'était le concert Pasdeloup. 11 était dans un quartier bien populaire, il avait des prix très bas. Et il faisait vraiment connaître aux petits bourgeois et au peuple, qui remplissaient le cirque jusqu'aux combles, les sublimes beautés des œuvres classiques, de même qu'il leur faisait apprécier les meilleures pages de la jeune école française.
La disposition d'un concert hebdomadaire de ce genre a une influence directe sur l'avenir du théâtre. En effet, nul ne nie la difficulté qu'il y a pour des oreilles peu exercées à comprendre la musiijue moderne à la première audition. Le concert Pasdeloup était une école musicale de premier ordre. Elle a disparu. Il serait peut-être utile de la faire renaître. M. d'IIarcourt s'y emploie. Mais, lui aussi, ne devient-il pas trop recherché ?
En Allemagne, chaque ville a ses deux
OU trois concerts Pasdeloup, du soir; les familles vont y souper tranquillement, les femmes causent tandis que les hommes lisent : pendant ce temps, un excellent orchestre exécute les morceaux des maîtres qui s'appellent Mozart, Beethoven, Mendelssohn, Bach, etc. Un public se forme ainsi pour goûter la vraie et belle musique, beucoup mieux certainement qu'à écouter le Pneacunjugal ou AUame ! (ill/niic! la dernière chanson à la mode, ou le Ftit bleu, eu, eif, ou le P'tit vin de Bordeaux, n, n. . .
En attendant que ces mœurs se transforment— ce qui, sans doute, n'arrivera jamais — il n'est pas interdit de réagir contre la tendance actuelle, et c'est pour cela que nous croyons à la nécessité de créer une troisième scène de musique.
Cette troisième scène de musi(|ue doit-elle être un « Théâtre lyrique » ou un « Opéra populaire » ?
Elle ne doit être ni exclusivement un « Théâtre lyrique » ni exclusivement un
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« Opéra populaire )>. Elle doit èlre les deux choses à la fois.
Car, si, comme Opéra poj)ulaire, vous ne jouez que des œuvres connues, vous ne rendez aucun service aux jeunes auteurs ; si, comme Théâtre lyrique, vous ne jouez que les jeunes gens, il n'y a pas à se le dissimuler, vous ne faites que de médiocres recettes.
Il faut donc jouer alternativement et les œuvres connues et les œuvres nouvelles.
Ce que nous voulons, en un mot, c'est un théâtre représentant et des opéras consacrés et des opéras inconnus, et celaavcc une exécution suffisamment convenable, avec une mise en scène restreinte, et surtout des prix aussi modérés que possible. Cela peut-il se faire ?
Oui, à certaines conditions.