ORGANISATION FINANCIÈRE
Il ne s'agit point seulement, pour le troisième théâtre musical dont nous parlons, d'avoir un répertoire. Il faut pour que cette tentative ne soit pas éphémère, qu'elle réunisse un certain nombre de conditions indispensables.
Nous allons énumérer celles qui nous paraissent être les principales.
La salle devra être assez vaste. Les prix devant être très modérés et, dans certaines places, très bas, il est de toute nécessité que la quantité remplace la qualité. Autant que possible, on devra s'installer dans une salle déjà existante : le public apprend difficilement un nouveau chemin; il se dirigera plus facilement vers un théâtre où il avait coutume d'aller auparavant. De plus, à prendre un théâtre construit et équipé, il y aura cet avantage que l'on y trouvera un fonds de matériel pouvant être utilisé.
Gomme organisation financière, à défaut d'un directeur unique propriétaire, la meilleure combinaison consisterait dans la constitution d'une société qui confierait la direction à un directeur-gérant appointé, ayant fait ses preuves d'activité, et d'une compétence reconnue. Il ne pourrait agir que d'après des budgets approuvés en conseil.
Il y a bien dans ce système, qui n'est pas loin de ressembler à la commandite directe, un inconvénient : les commanditaires sont
souvent un danger pour un thi'iUre. Qui n'a dans la mémoire ce qui se passa à l'Opéra sous des directions que nous ne nommerons pas? MM. X... étaient commanditaires, de très gros commanditaires ; mais ils imposaient à la direction soit une chanteuse coûtant 90,000 francs, soit une danseuse qui en coûtait 50,000, et ni l'une ni l'autre ne rendaient les services qu'on était en droit d'attendre. Une année, la danseuse si appointée dansa deux fois : comme ses appointements étaient de 50,000 francs, cela revient à dire ({u'elle toucha 25,000 francs pour chacune de ses représentations...
Le nouveau théâtre aurait besoin aussi de Tappui moral des trois ou quatre grandes maisons d'édition de musique. Nous sommes sûr qu'elles ne le lui refuseraient pas. Elles ont tout à gagner à la vitalité, à la durée d'un tel théâtre. Et, si elles s'entendaient, si elles avaient le sens exact de leurs intérêts et des intérêts de l'art, si elles étaient plus vivantes, moins routinières, il y a longtemps que ce
troisième théâtre existerait et continuerait d'exister.
Faudrait-il une subvention? La question est controversable. La subvention a son bon et son mauvais côté. Son bon côté, parce qu'elle assure des ressources utiles (et il nous semble que la ville de Paris, qui, dans le temps, subventionnait l'Opéra, pourrait, sous une forme ou sous une autre, subventionner un théâtre qui s'adresserait diredetnent à ses habitants). Mais le mauvais côté de la subvention est le suivant : elle comporte un cahier des charges, qui entraîne toutes sortes de difficultés. Une subvention sans cahier des charges, voilà l'idéal. Qu'arrive-t-il aujourd'hui dans les théâtres subventionnés? Ils ne sont point libres de leurs mouvements. Ils sont gênés. Et puis, à ([uelle coupe réglée les soumet l'administration pour les places et les billets ! Il y a au ministère un registre où l'on inscrit, cha([ue jour, les titulaires des loges et fauteuils que les théâtres subventionnés sont tenus d'envoyer au ministre... Si on par-
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courait la liste de ces titulaires, on verrait que ce sont toutes personnes qui ont le moyen, et amplement, de payer leurs places. Ces personnes s'habituent à ne plus jamais payer au théâtre. Voilà un abus à supprimer. Gomment veut-on que les théâtres marchent? Il n'y a plus (|ue les personnes qui ne peuvent point payer ([ui payent, et celles-là, trouvant le théâtre trop cher, vont au café-concert; celles qui pourraient payer, ne veulent point payer. Elles croiraient se déshonorer. C'est un dilemme dont on ne sortira pas.
lùilin, propriétaires ou actionnaires du nouveau Ihéàtre devraient faire le sacrifice absolue d'une somme à déterminer pour les salaires du personnel pendant les deux mois de répétitions préparatoires et pour le matériel des quatre premiers ouvrages du répertoire : ce sont les frais de premier établissement. Ces frais existent dans toute autre industrie. Ce ((ui a toujours i^revé et tué les tentatives de ce genre, c'est qu'elles ont commencé avec un gros déficit acquis et des res-
ET UN THÉÂTRE EliANCAlS l'()l>ULAIRES. IGô
sources presque absorbées. La perte sèche avant l'ouverture et l'impossibilité de varier le répertoire dès le début, voilà les dangers. S'ils sont écartés, l'alTaire est viable, et le troisième théâtre musical est fait définitivement.