QUELQU ES OPIN IONS
Suivant notre habitude, notre pelite enquête terminée nous consultons quelques personnes compétentes. Nous interrogeons deux directeurs, un éditeur, un compositeur.
Le premier directeur, M. Gailliard, nous répond :
(( Oui, un troisième théâtre de musique pourrait rendre de grands services aux compositeurs et aux artistes et être en même temps fort agréable et fort utile pour le public.
(( Où je diffère avec vous, c'est au sujet du calcul des frais. Moi aussi, lorsqu'il y a quelque temps, inoccupé, je songeais à fonder le troisième théâtre de musique en question, j'ai établi des devis : ils étaient sensiblement supérieurs à ceux que vous proposez. Croyezvous, en particulier, que le public parisien se contenterait des décors en papier dont
VOUS parlait M. Ricordi? Le spectateur parisien ne va pas seulement chercher au théiUre musical le plaisir de l'oreille : il lui faut le plaisir des yeux. Tl veut un spectacle. L'art de la décoration est un art éminemment français. Nous avons des décorateurs qui réclament de 3 à 12 francs le mètre carré do peinture : nous n'avons pas de fabriques de papiers peints pour le théâtre. Donc, je crois qu'il faudrait s'attendre à un plus gros chiffre de frais que celui que vous avancez.
(( Pour moi, je vois une solution. Il y a toujours un moment, n'est-ce pas? où dans les deux grands théâtres de musique actuels, une partie de la troupe est inoccupée.
(( Eh bien, pourquoi ces éléments oisifs ne se réuniraient -ils pas pour former la troupe du troisième théâtre de musique? Ils iraient jouer dans un des quartiers populaires que vous avez indiqués le répertoire si riche des deux théâtres, dont vous avez raison de déplorer l'abandon. Comment ce répertoire ne serait-il pas négligé? On ne peut
pas tout faire, ni à l'Opéra, ni à l'Opéra- Comique.
« Voici comment on pourrait arranger les choses : les deux subventions des deux théâtres de musique actuels seraient réunies. Cette somme suffirait pour assurer les ressources du troisième théâtre }topulaire que vous demandez, sous condition que la salle de ce troisième théâtre fut gratuitement fournie par la Ville ou l'État. On aurait ainsi une sorte de trilogie qui, marchant de pair, pourrait atteindre les résultats désirés : conserver l'éclat des représentations de l'Opéra et de rOpéra-Gomique, faciliter l'éclosion des talents nouveaux, maintenir le répertoire ancien et avoir, à coté des deux théâtres de luxe, un théâtre populaire à bon marché. »
Le directeur de l'Opéra-Gomique, M. Carvalho, qui, en 186:2, administra le Théâtre- Lyrique de la place du Ghâtelet, se rencontre dans ses conclusions au sujet de l'Opéra populaire avec M. Gailhard. . . Il nous dit en effet :
(( Installer un troisième théâtre de musique, vivant de ses propres deniers et de ses ressources? C'est une œuvre que j'ai tentée. Elle est bien ardue, bien difficile.
(( J'ai lu vos devis. Et je me suis rappelé ceux que j'avais établis moi-même. Voulezvous que nous les comparions? J'arrivais pour la troupe à un total de '^SjOOO francs par mois; vous en demandez 40,000. Eh bien, je crois (jue, malgré la différence des deux totaux, vous seriez encore au-dessous de la vérité.
(( Ah! vous avez bien raison de signaler le danger que les cafés-concerts font courir aux théâtres. Non seulement ils nous enlèvent notre public, mais ils nous prennent nos artistes. Dès qu'une jeune femme a un filet de voix, quelque sentiment de la musique, ne croyez pas qu'elle se condamne à quelques années de travail , que suivront peut-être quelques années d'appointements peu élevés... Non. Elle s'en va tout droit chez un agent de café-concert. On lui ap-
I7fi UN TllÉÀTHK LYRIQUE
prend trois ou quatre chansons. Et la voilà irrémédiablement perdue pour le théâtre!
« Dans votre devis, vous arrivez à 70,000 francs de Trais par mois, soit 700,000 francs pour dix mois environ, sans parler du droit des indigents et du droit des auteurs... Tout compté, dans le projet de budget que j'avais élaboré en 1870 — et en y faisant figurer le droit des pauvres et le droit des auteurs, calculé sur une recette de ^,500 francs — j'arrive à un total de 718,000 francs pour douze mois. Je suis donc encore au-dessous des chiffres que vous avez établis avec une parfaite connaissance de la question... Et cela devrait vous donner raison.
(( Eh bien, malgré tout, j'aurais peur. Fera-t-on, chaque jour, les ^2,500 francs de recettes qu'il faut réaliser pour obtenir l'équilibre budgétaire qui est nécessaire? Avec les prix si bas que vous désirez, — et fort justement — aura-t-on, tous les soirs, une salle pleine? Il est si facile au théAtro de perdre i ,000 et 2,000 francs par jour.
ET UN THÉÂTRE KniN^AIS POPULAIRES. 177
fï Je vois un moyen d'installer le troisième théâtre de musique que vous réclamez : c'est de faire en sorte qu'il dépende des deux autres. La salle étant fournie gratuitement par la ville de Paris, une diminution étant consentie sur les prix d'éclairage, le théâtre populaire pourrait être desservi, au point de vue des artistes, par ceux des deux autres théâtres qui seraient inoccupés. De plus, les œuvres pourraient être en déplacement d'un théâtre à l'autre... Les trois théâtres pourraient être administrés d'un commun accord par leurs trois directeurs. Tout litige serait soumis à une autorité supérieure, au directeur des heanx-arts, par exemple. y>
M. Durand, l'éditeui'de musiijue si distingué, nous écrit la lettre suivante :
« Glier monsieur,
(( Vous voulez hicn me demander mon avis sur le projet de création à Paris d'un
178 UN THÉATKt: LYHIUUE
théâtre lyrique ou Opéra populaire, projet que vous avez récemment exposé aux lecteurs du Temps.
« A première vue, il ne peut y avoir de doutes sur l'intérêt qu'il y aurait à posséder à Paris un théâtre où les jeunes auteurs ainsi que les chanteurs encore peu connus viendraient se présenter au public parisien avant d'aborder les deux grandes scènes subventionnées, qui, comme vous l'expliquez très bien, sont surchargées de frais de mise en scène et d'interprétation et ne peuvent ou n'osent risquer des essais avec des noms nouveaux.
« L'expérience, du reste, a été tentée et, au point de vue artistique, a parfaitement réussi. On peut affirmer que l'ancien Théâtre- Lyrique de M. Garvalho a été le modèle du genre. A côté des maîtres qu'il faisait revivre et connaître : Gluck, Mozart, Weber, etc., il y avait les jeunes et, entre tous, M. Oounod, dont les ouvrages créés boulevard du Temple ou place du Châtelet, Faust, Romi'o ri Juliette, Mireille, sont encore aujourd'hui un
ET UN THEATRE FRANÇAIS POl'ULAIRES. 170
précieux appoint pour le répertoire de nos grandes scènes. Car, ne l'oublions pas, à cette époque déjà lointaine (trente ans), M. Gounod était un jeune, un avancé et, comme tel, quelque peu suspect aux directeurs subventionnés. Du reste, les essais tentés à l'Opéra avec Sapho, la Nonne sanglante et la Reine de Saba n'avaient pas été heureux, malgré le mérite relatif de ces ouvrages.
« C'est à l'ancien Théâtre-Lyriqu.e que Bizet donna ses premiers opéras. C'est là aussi que Berlioz put faire jouer ses Troijens. Wagner lui-même y fit une timide apparition avec Rienzi! On ne peut passer sous silence les efforts de M. A. Vizentini à la Gaîté, mettant en lumière Dimitri, de M. Joncières, le Timbre d'à ruent, de M. Saint-Saëns, et Patd et Viri/inie, de Massé, dont l'énorme succès d'argent aurait dû assurer délinitivement l'avenir de ce théâtre.
(( Plus récemment, l'Éden ouvrait ses portes, trop tôt refermées, sur Lnhenf/rin et
180 UN TnÉAini': lyhiqik
SdHisoii cl D(i/ila. Cette expérience, quoique courte, n'a pas été perdue pour l'Opéra, qui compte ces deux ouvrages parmi les plus brillants de son répertoire actuel. Hier encore, la Plii'iiué de M. C. Saint-Saëns, que rOpéra-Gomique a si heureusement produite, était destinée au théâtre de la Renaissance, où l'on avait essayé de ressusciter le Théâtre-Lyrique.
« Ne rappelons que pour mémoire Héro- (Hiidc, Sif/iird, Salammbô, créés à Bruxelles, Etienne Marcel , à Lyon, Samsoi/ et Dafi/a, h VVeimar, Werther, à Vienne, tous ouvrages parfaitement classés et qu'un théâtre lyrique eût pu produire utilement au lieu de forcer les auteurs à s'expatrier pour entendre leurs œuvres.
(( Un théâtre lyrique est donc absolument nécessaire à la production musicale. Il y a quelques jours, l'honorable rapporteur du budget des beaux-arts appelait sur cette question l'attention du Parlement dans des termes que l'on ne peut qu'approuver :
« Pourquoi ne pas créer un théâtre qui (( serait comme un théâtre d'épreuve, un « théâtre-école, devant servir touL à La fois, ft d'une part, à procurer aux jeunes compo- « siteurs des satisfactions légitimes et, d'autre (( part, à donner aux études théoriques du (( Conservatoire de musique un complément (( nécessaire propre à relever et à fortifier « notre école de chant, un théâtre, en un (( mot, qui, pour nous servir des expressions (( mêmes de M. Gounod, serait un prolonft gement excellent et nécessaire de la pence sion de Rome, l'accomplissement des obli- (( galions contractées par l'État envers le (( pensionnaire, la seule conclusion pratique « de la pension ?
(( Les ouvrages y seraient montés à très (( peu de frais : le drame lyricjue s'y déroule- (( rait dans un cadre modeste; l'interpréta- (( tion en serait, au besoin, confiée aux élèves (( sortant du Conservatoire, qui trouveraient « ainsi les moyens d'acquérir, par les travaux (( de la scène, ce glorieux titre d'artiste
(( contre lequel ne s'échange pas en vingt- « quatre heures celui d'élève. L'entreprise (( ainsi dégagée de tout péril grave, pourrait (( dès lors être tentée sans hésitation. »
c( C'est donner à votre projet une approbation des plus complètes.
« Donc, théoriquement, pas d'hésitation possible sur la nécessité d'une troisième scène lyrique.
(( La grande difficulté est de la faire vivre artistement et matériellement.
(( La question du répertoire est des plus délicates. Le jour de l'ouverture, il faudrait avoir cinq ou six ouvrages entièrement sus, car l'échec du premier opéra représenté peut compromettre l'entreprise si l'on n'a pas derrière soi des pièces prêtes à parer à un insuccès. Et c'est à cette préparation insuffisante que l'on doit l'échec de tentatives des plus intéressantes. Or, pour avoir plusieurs ouvrages prêts, il faut avoir répété longuement, c'està-dire avoir dépensé beaucoup sans rien récolter.
« Vous le comprenez bien en insistant sur cette question des frais préliminaires ; mais vous ne demandez que trois ouvrages sus d'avance. Selon moi, ce n'est pas assez. Le chiffre de cinq ouvrages me paraît indispensable pour donner au répertoire une certaine variété et pour pouvoir composer des spectaclesdoublespourles matinées du dimanche, qui sont si bien entrées dans les habitudes du public parisien.
(( Les éditeurs, n'en doutez pas, seraient très favorables à l'avènement d'un nouveau théâtre de musique. Généralement, le public n'achète que la musique qu'il entend chanter ou exécuter. C'est donc leur intérêt de voir se multiplier les scènes musicales tant à Paris qu'en province, et vous pouvez être assuré qu'ils patronneraient chaudement un théâtre lyrique doté d'une bonne troupe et d'un bon cadre de chœurs et d'orchestre.
« Parmi les ouvrages que vous citez, beaucoup sont du domaine; pour les autres, la direction trouverait certainement le meil-
leur accueil chez les éditeurs, heureux de voir remettre en valeur des ouvrages importants dont le public actuel connaît souvent à peine les titres. Pour les ouvrages entièrement nouveaux, il n'en manque pas dont les éditeurs ont fait acquisition par avance et qu'ils confieraient certainement dans des conditions peu onéreuses à un théâtre sérieux, ne pouvant arriver à les faire admettre dans les scènes subventionnées.
(( Pour l'organisation financière, je me rallie entièrement à vos idées :
(( Constitution d'une société sérieuse et direction active et compétente.
(( Toute subvention estdoubléed'un cahier de charges, source de bien des difficultés et porte ouverte à l'obtention de faveurs trop souvent préjudiciables à la bonne administration d'un théâtre. Il faudrait pouvoir s'en passer.
« Il y aura lieu, pour la société qui ferait les fonds de l'entreprise nouvelle, de former un capital assez élevé pouvant assurer pour
un certain temps la vie du nouveau théâtre, car il est à désirer, cette fois, que l'Opéra populaire ou Théâtre lyrique ne soit pas entraîné à fermer ses portes au bout de quelques mois ou môme de quelques jours, comme cela s'est vu trop souvent.
((. Je n'insiste ni sur la question de salle, les emplacements que vous proposez étant excellents, ni sur la composition de la troupe, de l'orchestre et des chœurs. Ce sont là questions de détail qui n'ont, pour le moment surtout, qu'un intérêt de second ordre.
« Voilà, cher monsieur, les idées que me suggèrent vos intéressants articles du Temps sur lesquels vous voulez bien appeler mon attention. Laissez-moi vous remercier de l'intérêt que vous montrez à nos jeunes compositeurs en leur facilitant les moyens de se faire connaître, en cherchant, par la création d'un nouveau théâtre lyrique, à donner à leurs œuvres un nouveau débouché et à leur ramener un public que les cafés-concerts n'ont que trop de facilité à leur enlever, au détri-
ment de l'avenir de notre école nationale. « Veuillez agréer, cher monsieur, l'expression de mes sentiments distingués..
(( A. Durand. »
Entin, M. Reyer consacrait un de ses si intéressants feuilletons du Journal des Déhais à nos études; il disait :
Peut-être d'ici là le théâtre rêvé par mon excellent et très sympathique confrère Adolphe Aderer aura-t-il cessé d'être un projet sur le papier; peut-être même vous sera-t-il donné de le voir inaugurer, aux acclamations de la jeunesse, à laquelle il est depuis si longtemps promis. Et ce que je vous souhaite, c'est d'y avoir votre place, bien qu'il ne soit pas absolument créé pour vous.
Voici, en effet, ce que je lis dans le projet de M. Aderer :
« Étant donné que le troisième théâtre de musique que nous voulons voir s'établir s'appuierait sur un (( répertoire », quel pourrait être ce répertoire?... Il est évident que l'Opéra
et l'Opéra -Comique ne céderont point de gaieté de cœur les ouvrages de premier ordre dont ils ont la possession, par traité, pour tant et tant d'années... Il ne faut donc point songer à cmj)orter au troisième théâtre de musique les ïliiguenots, V Africaine, le Prophète, GuilUnune Tell, la Juive et quelques autres opéras du même ordre (il n'y en pas tant). — Pardon, mon cher confrère, il y en a encore quelques-uns que vous oubliez, ne serait-ce que Faust, Ilamlet et Mda, qui méritent bien de passer en première ligne, à ce que je crois, — pas plus que le Prê aux Clercs, Mignon, la Daine Hanche, Carmen (il n'y en a pas tant non plus). — Je crois que vous en passez, et des meilleurs. — Mais il est une quantité d'ouvrages que l'on n'entend plus jamais à Paris, que les provinciaux, plus heureux que nous, entendent quelquefois et qui pourraient constituera bref délai un répertoire considérable pour le troisième théâtre de musi((ue que nous rêvons... Veut-on une liste de ces œuvres délaissées ou dédai-
ISa UN THEATRK LVRiuUE
gnôes par nos deux théâtres de musique subventionnés? iXous la donnons ici de mémoire; elle pourrait être complétée encore... )> Je vois dans cette liste h' Premier Jour de Ixmheur et la Pie voleuse, le Bijou perdu et les Puritains, la Fancl/oiiiiette... et quelques autres chefs-d'œuvre d'autrefois qui ne me paraissent pas constituer un fonds bien sérieux pour le répertoire d'un théâtre lyrique d'aujourd'hui. Mais j'y vois aussi Fidelio et les Deux Journées, de Ghérubini; la Vestale et Fernand Carte:, Orphée et Armide^; j'y vois encore Obéron et Eurijanthe, — pourquoi pas Freiscliùt: qui semble avoir quitté pour toujours l'affiche de l'Opéra, — et je suis étonné de n'y point voir ni la Prise de Troie ni les Troyens à Cartluige auxquels l'Opéra-Gomique ne tient guère, ainsi que l'a surabondamment prouvé M. Carvalho tout récemment encore.
1. Il est probable qu'à la date où le projet de M. Aderer u été inipriiné, rOpéra n'avait pas encore sons,'é à revendiquer l'œuvre do Oluck comme sienne.
La liste donnée par M. Aderer a donc besoin d'être complétée, cela ne fait pas de doute. Est-ce que Mme Gosima Wagner ne consentirait pas à y aider en autorisant, par exemple, la représentation des Fées ou de la Défense f.r aimer, ni l'un ni l'autre de ces deux ouvrages de la jeunesse de Richard Wagner ne se trouvant, à ce que l'on m'assure, parmi ceux que les directeurs de l'Opéra se sont engagés à mettre à la scène pendant la durée de leur privilège qui a encore six belles années à courir ?
M. Arthur Pougin qui est un érudit, très Tort sur la statistique, indique à M. Aderer, pour grossir le répertoire de son théâtre, quatre-vingt-dix-sept ouvrages, — avec trois de plus qu'il serait facile de trouver, nous arriverions à la centaine, — parmi lesquels Alceste, les deux Iphii/énie, (J^(/ipe à Colonel S/rafonice, le Sit'fje de Coriiifhe et aussi la Fée Carabossc^ les Auber(jis/es de qualité, de Catel, et la Promise, qui décida de la victoire de Glapisson sur Berlioz quand ces deux
190 UN THÉÂTRE LYRlglE
maîtres se présentèrent aux suffrages des académiciens de leur temps. C'est sans doute à ces trois derniers opéras et à quelques autres que M. Aderer fait allusion lorsqu'il répond à son honorable correspondant : ce Nous craignons un peu que, dans la longue liste que nous donne M. Pougin, il ne se trouve des œuvres distinguées certainement, mais peu propres à attirer le public; et c'est là surtout ce que nous cherchons, naturellement... »
Enfin, le projet de M. Aderer, qui me parait reposer sur des bases très sérieuses, sur des chiffres irréfutables et bien alignés, vient d'être corroboré par le (ksideralmn qu'exprime le rapporteur du budget des beauxarts de voir se créer k Paris « un théâtre qui serait un théâtre d'épreuve, un théâtre-école devant servir tout à la fois, d'une [lart, à procurer aux jeunes compositeurs des satisfactions légitimes et, d'autre part, à donner aux études théoriques du Conservatoire de musique un complément nécessaire propre à relever et à fortifier notre école de chant », un
ET UN THEATRE FRANÇAIS l'OPLLAlRES. l'Jl
théâtre, en un mot, qui, pour nous servir des expressions mêmes de M. Gounod, « serait un prolongement excellent et nécessaire de la pension de Rome, l'accomplissement des obligations contractées par l'État envers le pensionnaire, la seule conclusion pratique de la pension ».
Je ferai remarquer pourtant que la seule allusion faite dans le i>rojet de M. Aderer à la situation des prix de Rome arrivés au terme de leur pension est celle-ci : « On est en droit de se demander à quoi peut servir le Conservatoire de musique s'il n'y a pas une troisième scène où les auteurs débutants puissent se faire connaître. Pourquoi apprendre officiellementà des jeunes gens un art qu'ils ne peuvent exercer? Gomment s'étonner ensuite (jue qucl({ues-uns se dirigent uni(iuemcnt vers l'opérette, voire vers le café-concert V... »
(iC que dit M. Aderer en quelques lignes, je l'ai délayé en maints feuilletons, dont le premier est déjà d'une date fort ancienne. J'ai usé ma verve et mon encre inutilement.
m UN TliE.VIl'.E LVr.lnUE
Mon jeune conlrôre du Temps sera peutêtre plus heureux que moi. Il a pour lui le rapporteur du budget des beaux-arts, et M. Gailhard, ainsi qu'on a pu le voir, est très sympathique à son projet. C'est quelque chose : c'est même beaucoup.
Depuis le jour où, il y a un an, M. Reyer écrivait ces lignes, la situation n'a pas changé.
UN
Le but que nous poursuivons étant celui-ci : maintenir au théâtre une clientèle qui s'en éloigne peu à peu, pour s'adonner à des plaisirs moins relevés, pourquoi ne pas établir un (( Théâtre-Français populaire », en suivant la méthode proposée pour le « Théâtre-Lyrique ou l'Opéra populaire » ?
Nous causions un jour de ces choses avec M. Antoine, le sagace fondateur du Théâtre- Libre, qui nous disait :
« Oui, il est à craindre que le public n'aban-
191 1:N THI'ÀTRK LYniQUE
donne tout à fait le théâtre. Les conditions de la vie moderne sont telles, la lutte et le travail quotidiens deviennent si âpres! L'avenir est peut-être aux spectacles simples, faciles et violents, qui donnent des sensations et des jouissances physiques sans exiger du spectateur aucune dépense intellectuelle. Car notons qu'il se dépense tous les jours autant d'argent pour le plaisir. Mais cet argent va à des plaisirs plus physiques, plus immédiats : les bals, les cafés-concerts, les femmes, les acrobates, les restaurants.
« Il ne faut pas non plus oublier le jeu, qui déplace des sommes considérables. Le pari mutuel engouffre pour les classes moyennes, la bourgeoisie, les employés et les petits ouvriers aisés, qui forment le noyau des publics de théâtre, des sommes énormes : une fois dépensées, le dimanche, à Longchamps ou à Auteuil, ces sommes ne se retrouvent plus pour les plaisirs du soir, en semaine.
« Il faut signaler aussi le mouvement qui porte les populations vers la banlieue. Une
ET UN THÉÂTRE FRANÇAIS POPULAIRES. lOf.
grande partie de la classe aisée des employés habite à l'heure actuelle les communes environnantes. Autant de spectateurs habituels en moins!...
(( Voilà bien des raisons pour rayer du budget un plaisir d'autant moins tentant qu'il est très coûteux, que les tentations y deviennent rares et que les nécessités de la vie journalière, les travaux achevés fort tard compliquent d'une hâte et d'une gêne peu compatibles avec nos besoins de confort moderne. ))
A première vue, il semble qu'il y ait une certaine présomption à vouloir créer un nouveau théâtre lorsque la clientèle est insuffisante pour faire vivre les théâtres existant actuellement.
Nous avons dit, et M. Antoine tombait d'accord avec nous : « Il y a trop de théâtres. » Mais il nous faisait aussi la remarque suivante : « La Porte-Saint-Martin fait double emploi avec l'Ambigu. Lorsque l'un de ces théâtres prospère, l'autre tombe en déconfi-
1!IG UN rHÉÂïRE LYRIQrK
turc. ïl n'y a pas d'exemple de deux pièces marchant parallèlement au Gymnase et au V^audeville : la veine prodigieuse de Koning l'ut arrêtée au moment des triomphales recettes du cycle Bisson-.Tolly. Quand les Bouffes tiennent Miss Helyetf, les Folies-Dramatiques et les Nouveautés agonisent; CJiampifji/e/f/, aux Nouveautés, devient un désastre pour les deux autres. Sans aucun doute, il y a trop de théâtres. »
Le directeur du Théâtre- Libre ajoutait alors :
(( Une autre cause qu'il faut signaler de l'impossibilité actuelle de trouver une scène véritablement prospère avec des spectacles de succès moyen, ce sont les conditions effroyablement dispendieuses d'une exploitation théâtrale. Tous les baux majorés comportent des loyers exorbitants, et les exigences des comédiens, chaque jour grandissantes, amènent à des budgets énormes qu'aucune recette courante et de prévisions raisonnables ne peut équilibrer.
ET UN THÉÂTRE Fn.\N(;AIS l'OPULAIHES. 197
« Les directeurs sont condamnés aux gros succès d'argent à perpétuité, alors que, normalement, la salle comble n'est que l'exception très rare, exception qu'aucune administration raisonnable ne peut et ne doit prévoir pour subsister.
« Il a fallu, en conséquence, élever le prix des places, tandis qu'on n'offrait au public aucune compensation, ni au point de vue de la qualité du spectacle, ni au point de vue du confort de l'installation.
« La création d'une nouvelle salle de spectacle ne peut être admise que si elle est conçue et menée selon un plan nouveau, et, comme vous le demandez, en ayant ce double but : un spectacle bon marcbé et un spectacle intéressant. »
C'est ])ien cela. Il faut donc appliquer pour le Tbéâtre- Français populaire les mêmes principes que nous avons posés pour le Théâtre de musique populaire.
Il serait utile que le Théâtre-Français populaire fut voisin du Théâtre de musique
198 l'N THÉÂTRE LYRIQUK
populaire. Leur rapprochement les servirait l'un et l'autre au lieu de leur nuire. Plus ils seraient voisins, plus ils s'aideraient réciproquement.
Il faudrait que le Théâtre-Français populaire eût, comme son voisin, le Théâtre de musique, un lu'pinioii'r. Ce répertoire servirait de base à l'exploitation. C'est entre deux pièces du répertoire que pourrait être donnée l'œuvre d'un jeune auteur, débutant ou déjà un peu connu.
Il faudrait que le Théâtre populaire eut une troupe homogène — sans étoiles surtout : les étoiles sont la perte d'un théâtre. Est-ce que M. Antoine ne nous a pas fait connaître une quantité de comédiens excellents, que les autres directeurs, d'ailleurs, lui ont pris immédiatement? 11 ne manque point de jeunes gens en France, jeunes hommes et jeunes filles, qui ont encore le « démon du théâtre » et à qui les médiocrités officielles barrent le chemin. Ces jeunes gens ne sauraient être bien exigeants pour leurs appointements. Une
fois le répertoire établi et une troupe d'ensemble bien constituée, le Théâtre-Français populaire pourrait vivre et subsister à côté du Théâtre de musique populaire, et, à deux, ils arriveraient peut-être au but que nous cherchons : rendre au public le goût du théâtre, du vrai théâtre, qu'il semble perdre chaque jour davantage.