X PRÉFACE
Elle était Anglaise et jolie comme le sont les Anglaises quand elles se donnent la peine de l'être. Elle prononçait le français avec un accent déplorable et jamais ne put dire autrement que :
« Passez-moi l'homard. »
Nous nous exterminâmes tous à lui apprendre la phrase. Elle venait souvent déjeuner à la maison; j'avais soin d'y faire servir un homard, et ffuand le plat paraissait sur la table :
(( Allons, Lisbeth, lui disais-je, répétez votre rôle. y>
Elle bandait tous les ressorts de son intelligence et de sa volonté, et toul à coup, comme si elle se lançait dans un gouffre :
ce Passez-moi l'homard, » disait-elle.
Nous suppliâmes le directeur de laisser subsister la phrase, assurant (]ue ce serait un effet; mais c'était un homme juste et sévère comme M. Petdeloup. Il entendait que l'on respectât les textes.
L'on dit qu'après trois mois de travail per-
PRÉFACE. Xf
sévéraiit, Lisbeth était en possession de sa phrase. Elle disait :
(( Passez-moi... y>
Puis, s'arrêtant un instant pour réfléchir, elle ajoutait : « Le homard. »
Il y avait encore un peu d'hésitation, mais ça y était; je vous jure que ça y était. Le soir du grand jour, nous étions là toute la bande pour soutenir, encourager et applaudir Lisbeth.
Oh ! qu'elle était paie sous son fard ! L'émotion inséparable d'un premier début. Elle se mit à table; nous attendions pleins d'anxiété le homard fatidique. On le servit, on le découpa, et Lisbeth, la voix étranglée par la peur, dit en tremblant :
« Passez-moi... »
Prit son temps habituel, et tout à coup, avec force :
« L'homard ! » cria-t-olle.
Ce l'ut un fou rire. Nous nous roulions. L'Iiilai'ité générale In gagna, elle fui prise d'une convulsion de rire et à cùté d'elle tous
XII PRÉKAr.E.
les convives. Ah! c(i fut une belle soirée, messeigneurs !
Au cercle Pigalle, dont vous nous jiarlez ensuite, ce qui m'en a plu, c'est que les jeunes gens qui l'ont fondé en iS^O et ceux qui depuis leur ont succédé, n'ont jamais affiché aucune prétention de rénovateurs ni d'apôtres. Ils n'ont eu d'autre idée que de s'amuser eux-mêmes en amusant leurs amis. Ils n'ont jamais convié la presse qu'à leurs revues. Ils en donnaient une chaque année, écrite à la diable et jouée de même. Tout cela était bon enfant, sans apprêt, et nous avons passé là des soirées bien amusantes.
Et les Castagnettes de la salle Duprez ! Quelles bonnes parties de rire j'y ai faites! C'était un jeune échappé de collège qui les avait fondées. Il s'appelait Samuel Louveau, et pour éviter la malédiction de sa famille, il cachait la honte de son escapade sous le nom de Samuel, qu'il a gardé depuis. Car c'est lui qui dirige aujourd'hui les Variétés.
Il était venn chez moi, et je m'étais inté-