‹ Le théâtre à côté;Chapitre 5 sur 36 · PRÉFACE. XIII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XIII

ressé à sa tentativo : car il avait le diable au corps. Ah! que c'était drôle les répétitions dans ce bouibouis.

Personne n'arrivait jamais à l'heure. Samuel s'arrachait les cheveux, et l'on passait des soirées à blaguer et à rire. C'est là qu'a commencé la belle Lender ; j'y ai vu Mlle Rosamond et Mlle Nancy Martel dans toute la fleur de leur dix-septième année et bien d'autres. Nous y avons joué du Victor Hugo inédit, de l'About impossible, du Mérimée inconnu. Tout était bon à Samuel qui était un convaincu et un ardent. Savez-vous bien, mon cher Aderer, (ju'unde nos plus brillants confrères de la critique théâtrale a dû d'entrer dans le journalisme à son passage aux Castagnettes. C'était un licencié endroit; il était né acteur; il avait de la fantaisie et de l'esprit jusqu'au bout des ongles. Je le présentai à About qu'il charma; on lui offrit d'entrer au A7A''' Sirc/r, et que de fois nous nous sommes, depuis, rappelé ces vieux et charmants souvenirs!

XIV IT.ftKACE.

Je ne vous suivrai pas plus loiii^temps, mon cher Aflerer, dans celte revue. En écri- Vtant celte histoire rapide, vous y avez apporté vos quahtés personnelles : le goût de l'observation exacte, un goiit de philosophie sans pédanlisme, une malice ingénieuse et discrète.

Mais je suis bien de votre avis : je voudrais qu'on apportât moins de solonnili'' dans ces tentatives qu'on ne fait aujourd'hui. Les jeunes gens que j'ai eu jadis occasion de voir à l'œuvre, ne se préoccupaient point de régénérer le théâtre. Ça ne les a pas empêchés, vous le dites vous-même, de susciter des auteurs et des artistes. Mais ils ont fait tout cela gaiement, à la française. On esl Scandinave à cette heure. Ça manque de soleil el d'allégresse, la Scandinavie. Est-ce que vous ne trouvez pas?

Fi; AN CI s on-: Sarcev.

Le goi'it dos Français pour le théâtre. — Les sociétés d'anialeiirs. — Les Jeunes-Artistes. — Désaugiers. — L'aile ou la cuisse ? — La jeune fille persécutée. — Napoléon résout la crise théâtrale. — Les Jeunes-Élèves. — Virginie Déjazet.

Un voyageur, qui n'aimait point les Français, disait que, dans ses courses à travers le monde, il n'avait guère rencontré, comme représentants de notre race, que des coiffeurs ou des cuisiniers. Le même, venu chez nous, prétendait que les Français étaient un peuple d'acteurs, de « cabotins », comme dirait M. f>louard Pailleron. Ce touriste, maussade

i LE THÉÂTRE A COTÉ.

et superficiel, l'ait penser à cet antre de ses confrères, qui, ayant vu, clans je ne sais plus quelle ville, une femme rousse, affirmait qu'en France, toutes les femmes sont rousses. Fort heureusement, pour ceux qui aiment les brunes et les blondes et les châtaines aussi, ainsi qu'il est dit dans la chanson de Mifflbroiifjh, cet homme grincheux se trompait.

J'ai beaucoup voyagé et j'ai rencontré d'autres Français que des cuisiniers ou des coiffeurs. De même, il y a autre chose, en France, que des acteurs ou des cabotins : c'est une vérité qui n'a pas besoin d'être démontrée.

Ce qui est sûr, cependant, c'est que le goût des Français pour le théâtre, ou tout au moins pour le « spectacle », n'a point diminué depuis trois et près de quatre siècles. A défaut d'autres preuves, on en trouverait une dans le développement extraordinaire que les cercles ou sociétés d'amateurs, — jeunes auteurs ou jeunes acteurs — ont pris dans

ces dernières années. A l'heure actuelle, ces sociétés foisonnent, elles pullulent...

Aimez-vous le théâtre ? on eu a mis partout.

Si bien que la docte critique, que tant de représentations privées, s'ajoutant aux représentations des grands, moyens et petits théâtres, surmènent, se demande si elle ne laissera point de côté les réunions supplémentaires, auxquelles elle est conviée avec instance par leurs organisateurs. Déjà la «jeune » critique les a abandonnées : la jeune critique n'aime point la l'atigue. La critique « mûre », que le travail effraye moins, commence, elle aussi, à reculer devant cette avalanche de soirées en surplus.

L'art dramatique profite-t-il de ces représentations annexes, multipliées à l'infini? Les cercles et sociétés privés sont-ils pour le développement et l'avenir de l'art dramatique français un bien ou un mal? La question est certainement intéressante. Mais,

avaal dn chercher la réponse qu'elle comporte, il ne sera pas inutile de passer en revue, l'un après l'autre, tous ces clans dranriatiques, qu'on croirait

Poussés en une nuit comme des cliampignons.

Nous laisserons de côté le Théâtre-Libre et l'Œuvre, dont la critique a suivi consciencieusement les efforts, et dont l'histoire est écrite dans les feuilletons du lundi. Nous nous occuperons seulement des petites sociétés qui, la plupart du temps, ont trouvé dans le pittoresque endroit plaisamment nommé « la Bodinière » l'asile nécessaire à leurs ébats.

A dire vrai, l'idée d'organiser un théâtre d'essai où les jeunes gens, acteurs et auteurs, qui se destinent à la carrière dramatique

LE THÉÂTRE A GÙTÉ. 7

prendraient l'habitude de leur métier, ne date pas d'hier. Il y a eu des « Bodinière » dès le xviir siècle.

Sans remonter plus haut, en l'année 17(34, un sieur Torré, artiticier italien, ouvrit sur le boulevard Saint-Martin, à l'endroit où la rue de Lancry débouche sur le boulevard, une scène où il tirait des feux d'artilice... simplement. Torré est celui qui retrouva le l'eu grégeois que, « Dieu merci! comme le dit Brazier en ses chroniques, on avait oublié. )) Le roi Louis XV applaudit à l'invention, mais il défendit qu'on la mit en pratique. On a rappelé ce fait à propos de l'inventeur Turpin.

En 17()8, les propriétaires voisins de Torré, craignant un incendie, lui suscitèrent un procès qu'il perdit. 11 donna alors dans son théâtre des bals et des fêtes.

C'est à côté de cette salle qu'en 1779 un sieur L'Ecluse, professeur de danse, bâtit un polit théâtre en bois où s'escrimèrent certains auteurs dont l'un, nous dit-on, com-

s LK lllÉÀTRt; A COTÉ.

posa plus de 400 pièces et parlait onze langues. Ce théâtre, après bien des vicissitudes, démoli, puis reconstruit, prit vers 1795 ou 1796 le nom de théâtre des Jeunes- Artistes.

Sur cette petite scène débutèrent bon nombre d'auteurs dramatiques, aujourd'hui complètement oubliés. Un seul est resté célèbre : Désaugiers. Il y donna VEntresol., /es Deux Dévotes, etc. Sur ce théâtre aussi débuta un acteur dont le nom n'est pas tout à fait ignoré, Lepeintre aîné, qui jouait les Arlequin. Ce Lepeintre, voyant, vers 1804, que le théâtre allait mal, partit pour la province avec quelques-uns de ses camarades, sous la tutelle d'un nommé Petit, qui enseignait la déclamation à nos comédiens. Désaugiers était du voyage.

La (( tournée »^ ne lut rien moins que fructueuse, ce En revenant de Marseille — c'est toujours Brazier ([ui parle — Désaugiers, Jacquelin et quelques autres étaient dans un tel état de gêne, qu'il était temps qu'ils arrivassent à Paris. A quatre lieues de la ca-

pitalc, leurs estomacs commençant à crier et la caravane ne pouvant plus marcher, Désaugiers prit son violon, et, pour retremper le courage de ses amis, leur joua des contredanses jusqu'à la barrière. Ce fut là (|ue Désaugiers, à qui il ne restait plus qu'un sou dans sa poche, acheta un petit pain et dit en riant à Jact[uelin, en le rompant en deux : « Veux-tu l'aile ou la cuisse? j)

Parmi les « jeunes » artistes de la troupe, on cite Monrose qui, plus tard, joua les valets de Molière à la Comédie-Française; Lepeintre jeune, qui jouait à dix ans les Cassandre; un petit acteur du nom de Moreau qui n'avait que quatre pieds deux pouces et qui l'ut réduit dans la suite à se montrer comme nain sur les places publiques, etc.

Le théâtre des Jeunes-Artistes fut, pendant un moment, un champ de bataille entre jacoliins et royalistes, lorsque le fameux Martainvillc y donna les Élections, pièce d'une opposition virulente. On se battit dans le parterre; les jeunes gens qui portaient des

lu LE TllIiÀTUli A CÔTÉ.

collets verts et des cadenettes applaudissaient, le peuple sifflait.

C'est aux Jeunes-Artistes aussi qu'une aventure unique dans les annales du théâtre arriva le jour de la première représentation de la Nonne de Llndenberfj. Des malveillants répandirent dans la salle des odeurs infectes. Toutes les femmes de s'évanouir. On crie, on siiïle, on hurle, on en vient aux mains. Les artistes effrayés s'enfuient. Mais ils laissent derrière eux une de leurs camarades , Mme Vautrin : celle-ci jouait le rùlc d'une jeune fille persécutée. Elle était garrottée à un arbre et des voleurs la gardaient à vue. Les voleurs, dans la panique, se sauvent épouvantés. Mme Vautrin se sauve aussi, mais le châssis au({uel elle est attachée ne voulant pas la quitter, elle emporte l'arbre avec elle et arrive ainsi sur le boulevard où on la délivre enfin de son pesant fardeau.

Le théâtre des Jeunes-Artistes se soutint quelques années tant bien <iue mal. En 1804, il invente les billets à prix réduits : rien n'est

LE THÉATKE a coté. 11

nouveau sous le soleil; on les jetait par paquets dans les boutiques, dans les maisons, dans les administrations. On allait aux Jeunes-Artistes moyennant huit sous aux premières et six au parquet. Heureux temps !

En 1807, Napoléon, constatant que les théâtres faisaient tous d'assez mauvaises affaires et trouvant que leur gêne venait de leur trop grande quantité, ce qui n'était point si mal raisonné, trancha la difficulté en en faisant fermer d'un coup un certain nombre : parmi eux figurait le théâtre des Jelines- Artistes. Le décret impérial parut le 9 août et toutes les salles désignées fermèrent leurs portes le 15 du même mois.

Napoléon avait trouvé le vrai remède « à la crise théâtrale y>.

Tandis que les destinées du petit théâtre des Jeunes-iVrtistes se poursuivaient dans les

Page 1